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 (Lettre du CIDIF n° 34-35 -novembre 2006-  page 227)

 

Un membre du CIDIF a appelé notre attention sur les archives des Missions Étrangères de Paris, qui sont consultables sur Internet. Il y a là une mine de renseignements sur la vie des communautés catholiques et de leurs missionnaires. Ces documents sont écrits, certes, avec l’onction propre aux gens d’église, mais certainement avec un souci d’exactitude et avec une bonne foi qui n’excluent de temps à autre pas un certain pittoresque.

Nous ne pouvons que recommander ce genre de consultation. À titre d’exemple nous reprenons ci-dessous deux textes. Le premier, extrait du rapport des évêques pour l’année 1893 rapporte entre autres un exemple de conversion sans doute peu ordinaire. Le second est une notice nécrologique retraçant la vie du Père Leroy qui mourut en terre indienne en 1919 à l’âge de 55 ans.

 

 

Rapport annuel des évêques

 

Année :  1893  Pays ,:  Inde  Mission:  Pondichéry

Rédacteur: Mgr JOSEPH ADOLPHE

CHAPITRE VII  - GROUPE DES MISSIONS DE L’INDE

 

I. — Pondichéry.

Population catholique          217.562

Baptêmes d’adultes              2.656

Baptêmes d’enfants de païens      1.693

Conversions d’hérétiques     137

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LETTRE DE MGR GANDY, ARCHEVEQUE DE PONDICHÉRY,

A MM. LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DE PARIS.

Pondichéry, le 2 novembre 1893.

« Messieurs les Directeurs,

« Je n’ai rien de bien extraordinaire à signaler, cette année, dans notre Mission. Tous les confrères ont rempli avec zèle les devoirs de leur charge : ils ont prêché la religion aux païens, instruit les néophytes, administré les chrétientés, construit des églises, des chapelles, des résidences, etc., et quelques-uns d’entre eux ont réussi à mener de front la plupart de ces œuvres, malgré la difficulté des temps. Notre mission traverse en effet, depuis quatre ans surtout, une période de grande disette, je pourrais dire de famine. Les saisons n’ont pas encore repris leur cours normal, depuis la terrible famine de 1876-1877. De là, la dispersion aux quatre coins de l’horizon d’un bon nombre de nos chrétiens, tant anciens que nouveaux.

« Il serait trop fastidieux de vous faire passer en revue, l’une après l’autre, les 75 paroisses de mon diocèse ; et telle n’est pas mon intention. Je me bornerai, dans ce compte-rendu, à vous citer certains faits particulièrement intéressants que je rencontrerai, çà et là, en parcourant avec vous la mission de Pondichéry. Nous suivrons, si vous le voulez bien, la division civile en collectorats.

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IV. — Collectorat de South-Arcot.

« Dans le collectorat de South-Arcot, plusieurs districts : Virioor, Attipakam, Vettavalam, Gengee, Vellantanguel, ont encore beaucoup souffert de la famine. Toutefois la pluie qui vient de tomber permet d’espérer des jours meilleurs.

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« MOGOOR. 8.000 CATHOLIQUES. — Il y a, depuis quelques années, dans le district de Mogoor, un grand mouvement de conversions, qui est loin de se ralentir. Le P. Mariapragassanader, qui dirige ce district, raconte un trait bien frappant de la toute-puissance de la grâce pour gagner à Dieu les cœurs les plus endurcis : « Sandjivy, choutre de la caste des « Reddys, habite le village de Sengamadou. Il était encore païen, il y a dix ans. Homme « instruit, d’une volonté de fer et d’un courage indomptable, mais vindicatif à l’excès et d’une « audace peu commune pour le mal, Sandjivy était devenu la terreur de son village et des « villages voisins. Les païens poussés à bout par ses vexations, organisèrent une véritable « coalition contre lui. Les ressources qu’il avait puisées jusque là dans ses qualités et ses « défauts ne pouvaient plus désormais lui suffire ; il fallait chercher ailleurs le moyen de tenir « tête à ses ennemis conjurés. Sandjivy se fit protestant ; soutenu par les ministres, il brava la « coalition et continua à se conduire comme par le passé. Cependant le bon Dieu avait des « vues de miséricorde sur ce terrible choutre : lui seul pouvait briser sa morgue et changer le « loup en agneau. La femme de Sandjivy avait eu déjà quatre fils ; mais tous étaient morts « presque aussitôt après leur naissance et le choutre en avait été, chaque fois, profondément « affecté. Un cinquième enfant allait naître ; Sandjivy, redoutant pour lui le sort des quatre « autres, fit un vœu à saint François Xavier et s’engagea à embrasser la religion catholique si « l’enfant échappait à la mort. De fait il naquit plein de vie et son père ne tarda pas à me le « présenter pour être baptisé, me priant de le recevoir lui-même au nombre des catholiques. « Comme je connaissais ses antécédents, j’avais une très grande répugnance à l’admettre ; « mais ses instances furent tellement vives que je me décidai enfin à agréer sa demande. Je « l’éprouvai longtemps et, après l’avoir instruit de mon mieux, je le rebaptisai sous condition. « Il s’approcha ensuite des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie.

« Depuis cette époque, une véritable transformation s’est opérée dans son âme ; tous ses « vices ont disparu et ses qualités naturelles se sont développées d’une manière admirable « sous l’influence de la grâce. Il a supporté sans faiblesse les plus rudes épreuves et a montré « plus d’une fois un courage indomptable au milieu des plus grandes difficultés.

« Au début de sa conversion, un paria protestant se mit à l’insulter en face et à le dénigrer « en public. Sandjivy eût pu se venger ; mais il trouva dans sa foi la force nécessaire pour « supporter ces outrages sans se plaindre. Un soir qu’il visitait ses champs, à la tombée de la « nuit, le catéchiste protestant et trois parias l’accablèrent de coups et tout le village le sut : « Sandjivyreddy a été battu par des parias, et Sandjivyreddy ne parle pas de se laver de cet « affront ! » Tout le monde était dans la stupeur : on ne comprenait pas cette conduite du « nouveau converti. Sandjivy cependant luttait contre lui-même : son sang si généreux « bouillonnait dans ses veines, et il faisait des efforts surhumains pour réprimer les révoltes de « la nature. La lutte dura toute la nuit : elle fut pénible, mais la grâce finit par triompher et, le « lendemain, quand il vint me raconter son aventure, il avait retrouvé le calme et la sérénité.

« — J’ai trop offensé le bon Dieu, me dit-il simplement, il est juste que je sois puni et « humilié. »

« Je ne fus pas entièrement de son avis et, dans l’intérêt des catholiques, je l’obligeai à « porter plainte contre ses agresseurs au tribunal du Thasildar. Ce dernier, gagné par l’argent « des protestants, le débouta de sa plainte au mépris de toute justice. Pour le coup, « l’humiliation était insupportable : Sandjivy devint la fable du village.

« Voulez-vous savoir maintenant comment il s’est vengé de toutes ces avanies ? Il a si bien « fait par ses prières, ses exhortations et ses exemples qu’il a converti les parias protestants « qui l’avaient insulté et battu : ils sont aujourd’hui fervents catholiques. Je passe sous silence « les autres épreuves dont la vie de Sandjivy n’a été qu’un tissu depuis son baptême et « j’arrive à la plus grande de toutes.

« Sandjivy était dévoré d’un saint zèle pour le salut des âmes et il souffrait beaucoup de « voir que, non seulement dans son village, mais dans tout le district de Mogoor, il n’y eût pas « d’autres chrétiens que lui et sa famille parmi les choutres. Il résolut de travailler à la « conversion des gens de sa caste et de consacrer à cette œuvre les talents que le bon Dieu lui « avait donnés. Les choutres sont orgueilleux ; ils méprisent la religion chrétienne qu’ils « appellent « religion des parias » ; ils sont en outre très attachés aux superstitions de « l’idolâtrie: leur conversion était donc bien difficile à obtenir. Sandjivy surmonta à la longue « tous les obstacles qui s’opposaient à l’exécution de son dessein et, après trois années « d’efforts incessants, il eut la consolation d’amener à Dieu une centaine de personnes de la « caste des choutres.

« L’apôtre avait travaillé secrètement et les habitants de son village n’eurent vent de ses « conquêtes que le jour où les choutres convertis entrèrent au catéchuménat. La fureur des « païens monta vite à son comble et se traduisit, le jour même, par des menaces et des cris de « vengeance contre Sandjivy et les catéchumènes. La première effervescence passée, on eut « recours à la persuasion pour ramener au paganisme les nouveaux chrétiens. Les femmes « elles-mêmes s’en mêlèrent, poussant des cris, pleurant et se lamentant : il fallait à tout prix « empêcher le déshonneur de la caste des choutres. Cependant les catéchumènes tenaient bon « et ne se laissaient aucunement ébranler. Je crus devoir alors interdire aux païens l’entrée de « mon enclos ; cette mesure les mit de nouveau en fureur, mais ils n’osèrent pas enfreindre la « consigne et retardèrent leur vengeance jusqu’au retour des néophytes dans leurs familles. En « attendant, ils ne laissèrent échapper aucune occasion de manifester la haine dont ils étaient « animés contre les chrétiens en général et Sandjivyreddy en particulier. Celui-ci venait « chaque jour me faire part de l’état des esprits ; chaque jour aussi, il visitait les catéchumènes « et les fortifiait dans la foi. Ils avaient grand besoin d’être encouragés, nos pauvres choutres, « car ils n’avaient pas le sang-froid de Sandjivy, et ils ne prévoyaient que trop ce qu’ils « auraient à souffrir plus tard, vu l’animosité des gens de leur caste.

« Quand je les jugeai suffisamment préparés, je leur administrai le baptême et les renvoyai « chez eux. Leur apparition dans le village fut le signal d’une nouvelle explosion : on les traita « de « parias », on les insulta et ils ne furent pas même à l’abri des voies de fait. L’entrée des « maisons leur fut interdite ; défense fut faite aux choutres païens de leur adresser la parole, « au blanchisseur de laver leur linge et au barbier de leur offrir ses services. On s’empara « d’une grande partie de leurs terres, on leur refusa même la permission d’aller chercher de « l’eau aux différents puits du village. Enfin on en vint jusqu’à pénétrer, la nuit, dans leur « demeure, et à les rouer de coups.

« Le but avoué de toute cette persécution était d’obliger nos néophytes à apostasier ou à « quitter le village ; mais pas un ne faiblit. La grâce de Dieu les soutint et Sandjivy ne cessa « pas de leur donner du courage par ses exemples et ses chaleureuses exhortations. Les païens « comprirent alors qu’il fallait à tout prix se débarrasser de Sandjivyreddy. Sa mort fut « décrétée et on désigna neuf individus, choisis entre les plus audacieux, pour mettre la « sentence à exécution. Un soir que Sandjivy reposait tranquillement, il se voit tout à coup « assailli par les sicaires. Sans perdre un instant son sang-froid, l’apôtre des choutres se lève, « saute sur ses armes et tient tête à ses agresseurs, tout en appelant au secours. Les païens du « voisinage, parfaitement au courant de ce qui se passe, se gardent bien de bouger ; les « chrétiens, trop éloignés de là, n’entendent pas les cris de détresse de Sandjivy. Il va « succomber, quand soudain les malfaiteurs, saisis d’une panique inexplicable, prennent la « fuite de toute la vitesse de leurs jambes. A la suite de cette inqualifiable agression, le « néophyte accusa les choutres païens ; mais le magistrat, païen lui-même, refusa de sévir « contre les accusés, et, pendant plus d’un an, les nouveaux convertis eurent à souffrir toute « sorte d’avanies. Aujourd’hui, grâces à Dieu, ils ne sont plus inquiétés et pratiquent « librement leur religion : leur patience a eu raison de la haine des païens.

« Toutefois, il faut bien l’avouer, la persécution organisée par les choutres contre les gens « de leur caste qui s’étaient déclarés si franchement chrétiens, a eu un mauvais résultat. Les « parias marchent, depuis lors, sur les traces des choutres et, au lieu de laisser vivre en paix « les parias chrétiens, après leur baptême, comme ils le faisaient auparavant, il n’est pas de « tracasseries qu’ils ne leur suscitent pour les contraindre à apostasier.

« La famine désole le district de Mogoor depuis quatre ans et la plupart des chrétiens sont « dans la misère. Toutefois le mouvement de conversions n’est pas arrêté, quoiqu’il ait été un « peu ralenti par la persécution des choutres. J’ai confiance en Dieu et, malgré mon manque « absolu de ressources, je suis décidé à aller de l’avant. Si Deus pro nobis, quis contra nos ? »