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 (Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 3)

 

Chers adhérents et amis,

 

Le devoir de mémoire, nous l’accomplissons depuis 16 ans pour laisser aux historiens et aux chercheurs de demain des documents et des témoignages sur le point de disparaître et pour que chaque personne concernée y retrouve son identité, ses racines, sa texture d’être vivant, son âme en somme. Il ne s’agit pas seulement d’êtres humains n’appartenant qu’à une seule race ou une seule ethnie. Les comptoirs ont toujours été un carrefour mêlant hommes, religions et cultures sur une période qui va de l’histoire grecque à nos jours. Notre projet est peut-être ambitieux mais c’est une gageure partagée par les membres du CIDIF, fondé sous la forme associative avec toute une série d’objectifs bien connus et même imités.

L’une des motivations fortes de notre association, à sa création, était d’apporter une large information aux Français, et d’abord à ceux qui venaient des anciens comptoirs, concernant l’origine de leur situation et de leur permettre d’en ressentir même une certaine fierté. Il n’était en effet pas rare que certains de ceux-ci préférassent, et peut-être préfèrent encore, se présenter comme originaires de la Réunion pour éviter de s’engager dans des considérations historiques peu connues d’eux-mêmes et encore moins de leurs interlocuteurs. De temps à autre, des journalistes, français comme indiens, ignorants et en mal de copie, produisaient des articles presque injurieux et en tout cas moqueurs. Et chacun de se refermer dans sa coquille. « Profil bas » semblait être la devise de tous ceux qui, « entre deux chaises », se sentaient peu valorisés mais mettaient et mettent tous leurs espoirs dans l’éducation de leurs enfants. Nous espérons qu’au fil des années le CIDIF aura contribué à modifier cette façon de voir.

Cinquante années se sont écoulées depuis le moment où l’Inde a pris en mains les destinées des anciens comptoirs et chaque année apporte avec ses anniversaires l’occasion de se souvenir d’un passé à multiples facettes. Ce fut le cas de toutes ces célébrations qui ont eu lieu en France autour de la dernière guerre. Se souvenir du passé, c’est faire son deuil mais c’est aussi reconnaître ses erreurs, des deux côtés, en faisant le point. Le devoir de mémoire devrait conduire à la sérénité.

Cinquante ans après le traité de cession, il était intéressant de suivre l’évolution de la Francophonie et de constater que, décidément, ces « poussières d’empire », n’avaient pas vocation à prendre place dans cette grande communauté internationale, initiée par les Africains et vivifiée par les Canadiens.

Éléments à jamais incomplets d’un vaste puzzle, les documents présentés dans cette Lettre sont d’origines diverses. Ils sont tirés de textes qui ne sont plus réédités et représentent cependant une part importante du savoir dans un domaine particulier.  Ils font revivre des hommes qui ont marqué leur temps ou qui ont su trouver le ton juste pour rendre compte d’un événement.

C’est le cas de Georges Chaffard qui a su traiter avec précision et rigueur la période de la cession des des Etablissements français de l’Inde, période particulièrement lourde de conséquences qui a poussé sur les routes du monde, et pas seulement de France, des hommes et des femmes qui auraient peut-être préféré vivre tranquilles sur la terre de leurs pères. Une histoire récurrente sous tous les cieux, certes, mais celle-là nous est particulière et elle méritait d’être rappelée au moment du cinquantième anniversaire de cette cession.

C’est dans ce même esprit que nous avons choisi les interventions du député Lambert Saravane à l’Assemblée nationale. Cet idéaliste dont nous vous donnons aussi un bref aperçu de son action aurait-il trouvé une meilleure solution pour les comptoirs ou fallait-il vraiment passer par l’intermède Edouard Goubert pour sauver ce qui pouvait l’être dans une Inde devenue une nouvelle nation ? À chacun sa vérité.

Le « désenchantement », puis le « désintérêt » de la France pour le domaine indien provoquent quelques remous dans les comptoirs lorsque, dans les premières années du XXe siècle, il fut question de les céder à la Grande-Bretagne « en échange de territoires en Afrique ou dans une autre partie du globe »[1]. Comment ne pas reproduire ici ce cri du cœur montrant l’attachement des ressortissants vivant sur place. Cela se passait dans un contexte colonial qui ressuscitait la grande hantise des Mahésiens de tomber dans les mains des Anglais, les « ennemis héréditaires ». Ces derniers n’avaient-ils pas toujours été les artisans de la destruction répétée de Pondichéry ? Quelques années plus tard, ces mêmes Mahésiens demanderont bruyamment leur intégration à l’Union indienne, ce qui n’était nullement contradictoire.

Jacques Weber a été le premier à se pencher sur une partie de l’histoire de ces comptoirs. Sa thèse apportait de précieux renseignements sur le passé de tous ces habitants devenus transparents. Professeur d’histoire à l’université de Nantes, il a suscité des vocations pour multiplier les mémoires et les thèses. De plus en plus de jeunes ont cherché à en savoir plus sur l’Inde en général.  

Aboutissement logique, la thèse de Samuel Berthet aborde la présence de la culture française en Inde. Une évidence se fait jour : la présence française n’avait rien de commun avec la britannique, même si les autochtones étaient considérés comme des citoyens de seconde zone conscients des velléités d’une métropole, partagée d’une part entre le point de vue du ministère de la France d’Outre-Mer et celui du quai d’Orsay et d’autre part freinée par les difficultés locales rencontrées au moment des élections. La France était pour les Pondichériens - pas seulement pour les Parsis ou les Bengalis[2] qui ne connaissaient peut-être pas le contenu de la célèbre conférence de Renan [3]-, la patrie de Rousseau, Voltaire, Victor Hugo, et de bien d’autres encore. Les Pondichériens étaient depuis longtemps partiellement conscients de la portée de la Révolution française au point qu’un cahier des doléances comportant deux volets fut envoyé de Pondichéry en 1790[4].

Étant donné l’intérêt manifesté par nos adhérents pour l’affaire Naniappa et surtout pour le rôle des jésuites, il a semblé logique de compléter ces informations par un entretien de Robert Challe[5] sur ce sujet avec François Martin, le 5 janvier 1691,

Encore une grande dame dont les récits mériteraient d’être réunis. Madame Yvonne Robert Gaeblé reproduit le récit d’une séance de divination, elle-même rapportée par Monsieur Challe. Et elle consigne dans une note que « la divination est chose très courue encore aux Indes »[6]. Outre que ce passage remet en scène Robert Challe mais aussi Bellanger de l’Espinay, il est intéressant de noter que la divination a toujours cours, non seulement à Pondichéry mais dans toute l’Inde. Le « Sastracaran », l’homme qui lit dans les étoiles, est toujours prêt, pour quelques roupies, à réciter, d’une voix monocorde, le passé comme l’avenir de ceux qui l’interrogent. On peut y croire ou ne pas y croire. L’Inde n’est pas le seul pays à pratiquer « la magie ».

Au hasard d’une lecture qui n’a rien à voir avec les comptoirs, nous avons trouvé quelques pages sur le général Lally dont on ne sait que peu de choses sinon qu’il était originaire de Savoie et que, devenu « aventurier » aux Indes, il a œuvré pour ses propres intérêts, mais aussi pour le service du roi de France.

À lire aussi le compte rendu sur Les Grandes pages du journal d’Ananda Ranga Pillai de Pierre Bourdat. Enfin une version française d’extraits de ce Journal qui a déjà fait couler tant d’encre par la personnalité de l’auteur comme par l’histoire qu’il distille jour après jour d’un point de vue indien.

Connaissiez-vous Jean-Baptiste Chevalier, ce dernier champion de la cause française en Inde ? Jean Deloche lui consacre un ouvrage édité par les Indes Savantes et l’Ecole française d’Extrême-Orient.  C’est également une histoire d’aventurier, aussi fascinant qu’irritant, mais au service d’abord des intérêts de la Compagnie et de la France.

N’est-il pas surprenant d’apprendre que dès 1769, un Pondichérien du nom de Maridas Poullé avait traduit en français le Bagavadam ?

Nous sommes en mesure maintenant de regarder ailleurs et au présent tout en nous réservant le privilège de revenir à l’occasion sur un passé fait d’ombres et de lumières. Le reste de la Lettre ne concerne pas les comptoirs et marque notre volonté d’élargir nos horizons. La civilisation des différences d’Alain Daniélou, présentée par Jean-Louis Gabin, nous ouvre de nombreux sujets de réflexion sur de multiples aspects de la vie indienne.

Soucé Antoine Pitchaya, Pondichérien vivant à la Réunion, est très à l’aise dans la culture française comme dans les grands textes sacrés de l’Inde. Vous prendrez sûrement plaisir à lire ses deux articles mais aussi le compte rendu de son dernier ouvrage où il réunit les poèmes hindous de Leconte de Lisle, originaire de la Réunion. Une occasion pour approfondir notre connaissance de la civilisation indienne.

Depuis quelque temps, nous avons le plaisir et l’honneur d’éditer une chronique indienne signée par David Annoussamy, observateur attentif et pertinent de la vie politique et de l’évolution jurisprudentielle de l’Union indienne. Nous attendons déjà avec une certaine impatience la prochaine chronique qui relatera l’alternance politique de 2004, laquelle justifie pleinement à l’Inde son titre de “plus grande démocratie du monde“.

Quant à Georgette David, elle met en parallèle les points de vue indien et français sur la douloureuse question du travail des enfants et nous invite à une réflexion sur la difficulté de proposer des solutions avec pour seule base l’indignation, soulagement moral facile. Les réalités ne sont jamais simples et les donneurs de leçons peuvent trouver dans leur propre situation matière à un utile retour sur soi.

Enfin, cette Lettre se termine par les actes de la Journée indienne organisée à l’Institut d’Etudes politiques de Paris par une équipe d’élèves à qui votre association a apporté son concours. Nous sommes bien dans l’actualité et essayons de scruter ce que pourra donner l’avenir.

Jacqueline Lernie-Bouchet

 

[1]  Voir « Quand Mahé exigeait de rester française » Lettres adressée au ministre et au président de la République française.

[2] Voir le compte rendu de la thèse de Samuel Berthet. Dans le numéro 28-29 de La Lettre du CIDIF.

[3] « Qu’est-ce qu’une nation ? »

[4] Se reporter au N° 14 de La Lettre du CIDIF. Le Mémoire des citoyens français et le Mémoire des Malabars.

[5] Journal d’un voyage aux Indes. Mercure de France . 1979. « Conférence avec Monsieur Martin ». Pages 412 à 446.

[6] P. 121. Une Parisienne aux Indes au XVIIIe siècle. Madame François Martin.  Imprimerie moderne. Pondichéry. 1937.