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(Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 24)

 

La Francophonie et le territoire de Pondichéry

Par Jacqueline Lernie-Bouchet

 

En France, les hommes politiques dont les discours sont véhiculés par tous les médias insistent sur « le nécessaire devoir de mémoire », tâche que poursuit inlassablement le CIDIF depuis 16 ans à présent, pour rappeler les liens bons et mauvais qui ont existé entre Indiens et Français jusqu’à l’indépendance de l’Inde. Cela fait 50 ans que les anciens comptoirs français de l’Inde ont été transférés à l’Inde de facto, le de jure n’étant intervenu qu’en 1962. Il faut aussi rappeler que le traité de cession de Chandernagor date du 2 février 1951. Que reste-t-il de la présence française dans les anciens comptoirs ? Quels sont les liens avec la francophonie ?

Comme dans tous les territoires faisant partie de l’ancien empire colonial de la France, le français était la langue officielle. Une des clauses du traité de cession précisait bien qu’il le demeurerait dans les administrations. Le déferlement de la langue anglaise a tôt fait d’évacuer le français. Mais qui pouvait lutter contre cet envahissement ? La France et l’Inde, indienne depuis 1947, ont été et sont toujours des nations amies qui ne peuvent se chercher noise. La population qui parlait le français est majoritairement partie vers la France et vers ce qui restait alors de son empire. D’autres Pondichériens les ont progressivement rejoints. Leur langue n’était pas le français mais le tamoul ou d’autres langues du Sud de l’Inde. Lorsqu’ils retournent sur la terre de leurs pères, ils ne sont toujours pas en mesure de parler le français avec leurs familles, majoritairement tamoulophones.

De quelle manière les anciens comptoirs français de l’Inde, devenus le Territoire de Pondichéry, peuvent-il encore être perçus comme francophones ? Quels sont les liens de la langue française et de la francophonie. Et qu’est-ce que la francophonie ? Ce mot-valise, comme le dirait le linguiste Claude Hagège, comporte toutes sortes de significations.

L’histoire de la langue française montre son évolution et son implantation en France. Après avoir éliminé progressivement les langues régionales comme l’alsacien, le catalan, le corse, le basque ou le breton, la France, au cours des siècles, a réussi (nécessité plutôt que réussite ?) à imposer une langue unique, acteur de sa cohésion nationale. C’est d’ailleurs le moyen utilisé par nombre de pays à la recherche de cette cohésion. Durant les premières années de son indépendance, l’Inde, par exemple, a entrepris d’imposer le hindi comme langue nationale, sans partage avec les autres langues principales de l’Inde. Les différents Etats ont, à présent, sauvegardé leur langue, même si le hindi reste un élément fédérateur et l’anglais une langue véhiculaire, utile pour avoir les yeux ouverts sur le reste du monde.

En France, l’obligation, dans l’école de Jules Ferry, de ne parler que le français a également été la norme dans les colonies françaises. La langue française est devenue le fondement même de la nation française, permettant ainsi le développement d’une seule culture et apparaissant comme l’élément primordial de l’impérialisme français. Si l’assimilation n’a pas toujours été évidente outre-mer, tous les étrangers qui choisissaient de venir s’installer en France acceptaient les règles et les valeurs d’une France devenue laïque depuis le début du XXe siècle, la laïcité demeurant, pense-t-on toujours, un frein à l’évolution des communautarismes.

Un survol rapide de l’évolution linguistique sur plusieurs siècles met en évidence trois étapes : c’est François 1er qui, le premier, décide que le français remplacera le latin dans les documents officiels (de l’importance du choix d’une langue dans ce type de documents). Robespierre, ensuite, et donc la Révolution française mais aussi la 3e République imposeront le français. Et enfin, Jacques Toubon fera voter une loi sur la nécessité de résister à l’anglo-américain. Ces décisions politiques ont, bien entendu, été accompagnées d’une lente évolution socioculturelle.

De nos jours, l’incitation à n’utiliser que des termes français cadre mal avec les réticences constatées pour l’adoption de néologismes devenus nécessaires alors que l’anglais, plus souple, permet toutes sortes de manipulations tout en conservant sa richesse. Les Canadiens français n’ont aucune hésitation à ce sujet. « Défense de trépasser » (to trespass) pour « défense de dépasser la limite indiquée » fait sursauter puis sourire mais a au moins l’avantage de la concision.

En 1979 déjà, on se demandait qui parlerait français en l’an 2000[1]. À quoi bon, pensait-on, porter aux antipodes l’étendard de la culture française puisque les Français laissaient le « maudit anglais » pénétrer sans coup férir dans la cité ? La question est déjà de savoir si la langue et la culture françaises doivent être confondues. Giscard d’Estaing affirmait même qu’en l’an 2000, « il y aurait un Français sur cent qui parlerait français ». Comment, alors, s’étonner du recul de la langue française lorsque hommes politiques, professeurs, chercheurs, médecins, tous français, s’expriment en anglais parce qu’ils sont mieux compris par le plus grand nombre ? Pourquoi ne pas laisser à l’anglais le rôle de l’espéranto sans se départir de la richesse de chacune des langues ? Ne pourrait-on pas créer un véritable espéranto susceptible de relier tous les hommes comme, par exemple, le solfège, langage universel pour les musiciens du monde entier.

Ce sont les Québécois qui, les premiers, se sont inquiétés de l’insouciance des Français et ont applaudi à l’apparition d’initiatives hors de France. Bruxelles crée une Maison de la francité, et le Val d’Aoste, son hebdomadaire intitulé Le Peuple valdotain.

Mais tout d’abord, qu’est-ce que la francophonie ? A-t-elle pour principe fondateur la reconnaissance de la seule langue française ? Est-elle un espace politique ? Ou même un espace économique ? Serait-elle surtout un espace culturel ?

Un bref historique permet de voir se dessiner une évolution du mot « francophonie »

C’est en 1880 que le géographe Onésime Reclus forge ce substantif gréco-latin.

En février 1969, Malraux transmet la bénédiction de de Gaulle au projet Bourguiba-Senghor du premier regroupement institutionnel des francophones. La langue française est alors perçue comme un moyen de communication entre plusieurs Etats nouvellement indépendants.

En 1970, trois chefs d’Etat africains, Léopold Sedar Senghor (Sénégal), Habib Bourguiba (Tunisie) et Hamani Diori (Niger) fondent l’Agence intergouvernementale de la francophonie. Il faut souligner qu’il s’agit bien d’une initiative africaine.

Le 20 mars 1970, à Niamey, est signé l’accord créant l’Agence de coopération culturelle et technique, forum ayant vocation à rassembler toutes les entités étatiques employant le français.

En 1984, la France, toujours tournée vers l’Afrique, reprend à son compte l’initiative africaine. François Mitterrand crée le Haut Conseil de la Francophonie, organe consultatif regroupant 35 membres d’une vingtaine de nationalités. Des concepts neufs sont alors apparus comme « la préférence francophone » ou bien « le français, langue scientifique » ou encore « le poids des francophones dans le commerce mondial ».

Lors du premier sommet de la francophonie qui s’est tenu à Paris et à Versailles en 1986, Mme Michaux-Chevry, alors secrétaire d’Etat à la francophonie, disait de cette institution qu’elle était une communauté en train de naître. Cette première conférence réunissait des chefs d’Etat ou de gouvernement des « pays ayant en commun l’usage du français ». Ils étaient au nombre de 41.

Le sommet francophone se renouvelle au Québec en 1987. Le français n’y est parlé que par une minorité. C’est le cas par exemple de l’Egypte, du Canada, du Vietnam où l’on peut noter une diminution du français au fur et à mesure que disparaissent les vieilles générations. À ce sommet se trouvent représentés les Francos de Nouvelle-Angleterre qui ne parlent plus le français mais souhaitent maintenir une identité culturelle française. Alors se pose la question de savoir si l’on peut adhérer à la francophonie sans parler le français.

En 1988, la quatrième réunion plénière du Haut Conseil de la francophonie est consacrée à « l’espace économique francophone ». Ce Haut Conseil a également pour objectif de rédiger un Rapport annuel sur l’état de la francophonie dans le monde[2]

En 1993, lors du sommet francophone de Maurice[3], on estimait à 150 millions le nombre de personnes utilisant le français comme langue maternelle ou familière. Un dossier restait en suspens : l’intégration au mouvement francophone de poches linguistiques, comme le Val d’Aoste, les Cajuns de Louisiane, les Francos de Nouvelle-Angleterre, Pondichéry et la Moldavie, fidèles mais ignorées alors que des Etats très partiellement francophones comme l’Egypte, la Bulgarie ou la Roumanie étaient admis au sein des « parlant-français ». Ici apparaît clairement la notion de francophonie en tant que support pour le regroupement d’Etats dont la langue officielle est demeurée le français, avec toutes ses implications politiques. L’intégration de Pondichéry dans la francophonie aurait peut-être été jouable si le français était resté la langue administrative du Territoire.

En 1996, Aymeric Chauprade, le secrétaire du Forum francophone des affaires, a, probablement pour la première fois, mis en évidence le rôle économique mondial de 50 pays utilisant la langue française pour leurs échanges, ce qui représenterait 20 % du trafic commercial dans le monde, le reste n’étant pas forcément sous-tendu par l’anglo-américain. C’est alors que, lors des négociations du GATT[4], les francophones parvinrent à imposer l’exception culturelle dans le commerce mondial.

Lors du septième sommet de la Francophonie à Hanoi, en 1997, des évidences se sont fait jour : près d’un francophone sur deux naît dans un pays dont la langue officielle n’est pas le français et nombre d’entre eux vivent dans un Etat multilingue. Sinon, des pays comme le Vietnam, qui ne compte que 1 % de ses habitants parlant français, ou l’Egypte ne pourraient plus se considérer comme parties prenantes. Et que dire de la Bulgarie et de la Roumanie ? Pour des raisons historiques douloureuses, l’Algérie ne voulait pas se considérer comme un Etat francophone alors que ses habitants utilisent le français dans la vie de tous les jours. L’amélioration récente des relations entre la France et l’Algérie devrait modifier les données. Pour les mêmes raisons, probablement, le Congo-Zaïre a tourné le dos aux accords de Hanoi. C’est lors de ce sommet que fut créé un secrétariat général. Ce sommet mettait en situation le fait que la francophonie ne concernait pas seulement des Etats dont la langue officielle était le français.

À partir de ce moment naissent des centres de préoccupation comme la coopération dans les domaines de l’éducation, de l’Université, de l’action culturelle.

En octobre 2001, le Liban, à son tour, accueille le sommet francophone. À cette occasion, la revue jésuite de Beyrouth Travaux et jours, publie un article qui défend le français, « langue de l’universel » en mesure d’enraciner la liberté et la démocratie, à côté de l’arabe, langue officielle du pays et langue maternelle des Libanais.

La francophonie conquiert dorénavant une personnalité morale dépassant le critère de la prédominance de la langue française qui continue cependant à représenter pour ses locuteurs un atout politique important. C’est le cas, par exemple, du Val d’Aoste qui a refusé par referendum en 1945 son rattachement à la France mais a toujours lutté pour la conservation de la langue française. En 1948, il a obtenu un statut spécial plaçant le français et l’italien sur un pied d’égalité. Le maintien du français demeure la clé de l’autonomie des Valdotains dont l’identité culturelle risque de disparaître avec l’intrusion de l’anglais remplaçant progressivement le français.

Et l’Inde alors, où se situe-t-elle dans cette communauté de nations francophones ? Il y a bien le Territoire de Pondichéry. Constitué de quatre des cinq anciens comptoirs français situés dans le sous-continent indien il aurait pu prétendre à rejoindre les régions dites francophones, comme le Val d’Aoste. Nous savons tous ce qu’il en est advenu : qui avait le temps et la volonté d’œuvrer pour ces « poussières d’empire » dans la tourmente des années difficiles qui ont suivi 1947, aussi bien pour la France que pour l’Inde ? L’une était plongée dans les problèmes d’une décolonisation traumatisante ; l’autre n’en a toujours pas fini avec les séquelles de la partition Inde-Pakistan. Probablement préoccupée par la question toujours non résolue du Cachemire, l’Inde, en tant que nation, ne pouvait pas accepter une présence étrangère sous quelque forme que ce soit, la langue française étant encore associée à la colonisation. De plus, c’était la période où l’Inde tentait d’implanter le hindi comme langue nationale au détriment de langues régionales dont la richesse n’est pas à prouver. Et aussi, pourquoi pas un état lusophone à Goa ? Et puis, était-ce bien réaliste ? qui parlait vraiment le français à Pondichéry à part une minorité disparate ? La diaspora pondichérienne de nationalité française pouvait-elle être prise en compte ?  Le parallèle avec le Val d’Aoste ne va pas plus loin. Les Valdotains sont des Italiens francophones. Malgré tous les efforts de quelques Pondichériens, tant en France qu’en Inde, le gouvernement indien n’a jamais donné suite à la demande d’intégration de Pondichéry dans l’espace politique de la Francophonie.

La Francophonie apparaissait donc suffisamment comme un espace politique pour que l’actuel Territoire de Pondichéry ne puisse en faire partie. La question est en  fait beaucoup plus complexe. Le rôle de la culture française en Inde a enfin été mis en évidence dans la thèse de Samuel Berthet[5]. Le compte rendu de Jacques Weber en souligne les points forts. [6] Avec l’accord du jury, Samuel Berthet a exclu de son étude les comptoirs français.

Il eut été intéressant de donner les raisons de cette exclusion, les dates choisies (1870-1962) englobant du de jure. Le sujet pourrait faire l’objet d’une recherche. La terre et les cimetières du Territoire de Pondichéry sont remplis des cendres et des poussières d’intellectuels qui admiraient la culture française, sans même tenir compte de tous ces Français qui ont âprement disputé ces bouts de terre aux Anglais. En proportion du territoire, ils étaient certainement aussi nombreux que dans l’Inde anglaise. Ils n’ont rien laissé d’apparent pour de multiples raisons qu’il reste à élucider. Est-ce parce que le colonisateur ne les méprisait pas mais ne les voyait pas non plus et pratiquait une condescendance allant jusqu’au paternalisme ? Est-ce que parce que ce même colonisateur a donné aux plus humbles l’espoir et les moyens de se sortir d’un système social pesant ? Est-ce parce qu’il a pratiqué une politique d’assimilation qui a parfois réussi ? Et qu’y avait-il à dire de mieux que par les Français eux-mêmes ? Est-ce la perception de l’attrait des intellectuels français pour les civilisations de l’Inde ? Les questions sont multiples. Personne n’a encore trouvé le fil d’Ariane

Pour en revenir à la thèse de Samuel Berthet, il faut lire et relire le compte rendu qu’en donne Jacques Weber[7] :

«L’idée forte de la thèse est l’oubli, voire le refus, de l’Inde, qui caractérise la France des XIXe et XXe siècles. Au moment où la Troisième République fonde son discours colonial sur le mythe de Dupleix et de l’Inde française, grandiose et éphémère construction du XVIIIe siècle, elle efface l’Inde du champ de ses préoccupations et relègue au rang de souvenirs embarrassants les comptoirs qu’elle y possède encore et qui témoignent de ses échecs. ‘ L’Inde qui faillit être la nôtre s’impose au détriment de l’Inde qui est nôtre, c’est-à-dire celle des comptoirs’ » (p. 142 de la thèse). »

Les comptoirs apparaissent comme « des souvenirs embarrassants » et rappellent les « échecs de la France ». Le prisme des relations franco-britanniques et la politique versatile d’une métropole lointaine qui met en place des politiciens, souvent véreux, faussent la vision qu’on peut avoir des comptoirs. Bien sûr, ce sont des « souvenirs embarrassants ». Faut-il pour autant reléguer aux oubliettes l’impact de la culture française dans la période considérée ?

« À partir des années 1870, l’Indochine occulte l’Inde ». Il en sera toujours ainsi. « Les Français se satisfont alors du partage de l’Asie. Avec la progression du nationalisme, le Bristish Raj leur apparaît même comme un rempart, « la clé de voûte de tout l’édifice colonial », « la clé de voûte des empires coloniaux » (p. 363 de la thèse). Tout affaiblissement des positions britanniques en Inde encouragerait les mouvements nationaux ailleurs et minerait les positions françaises. » .« Ne pas indisposer Albion » devient le maître mot de la France. Aucune initiative ne verra le jour, de peur d’indisposer la Grande-Bretagne.

« Les missionnaires français, qui, sous d’autres latitudes, sont les ardents défenseurs de la langue et de la culture françaises, enseignent l’anglais en échange d’intéressantes subventions ». « L’Alliance française se désintéresse totalement du Cercle littéraire[8], porte-drapeau de la culture française à Bombay, ne lui apporte aucun soutien, ni financier ni même moral, et ne se fait pas l’écho de son combat contre la tentative d’exclusion du français des programmes de l’Université. Le Quai d’Orsay est le principal responsable de cet abandon de l’Inde. Son action tient en un mot : rien. Plus grave même, non seulement la diplomatie française ne fait rien, mais toute sa politique consiste à décourager les initiatives qui aboutiraient à renforcer la présence française en Inde ».

Comment s’étonner de l’actualité dans ce domaine, lorsque déjà au début du XXe siècle, la défense de la langue française demeurait la préoccupation de quelques personnes : Suzanne et Andrée Karpeles, Gide, Romain Rolland, Alain Daniélou, Sylvain Lévi, Charlier, Benoit et surtout Christine Bossennec à Santiniketan. Malgré ce désintérêt de la France, 12 % des élèves des lycées de Bombay choisissaient le français comme seconde langue. Un Anglais, James Darmesteter[9], résume parfaitement la situation : « L’initiative française n’y est pour rien et le génie de la France y est pour tout »

Le génie de la France se manifeste avant tout au Bengale « où fleurissent les traductions en anglais et en bengali des classiques du XVIIe siècle, des philosophes du XVIIIe, et des romantiques du XIXe siècle. » Les Bengalis « s’intéressent à la France parce qu’ils trouvent dans son histoire et sa littérature les principes qui justifient leur lutte nationale. Leur intérêt pour Voltaire, pour Rousseau et pour Hugo n’est pas purement intellectuel. C’est évidemment parce que le français et la culture française sont subversifs que les Britanniques s’efforcent d’entraver leur développement en Inde. » « Comme l’histoire et l’économie politique, écrit Samuel Berthet, le français participe […] au processus d’émancipation dans lequel les Indiens se sont engagés. »

Après une période de lutte contre la présence britannique en Inde, Sri Aurobindo trouve refuge à Pondichéry où il est accueilli  par des patriotes indiens[10].

À Bombay, ce sont les Parsis, francophones et francophiles, qui fondent le Cercle littéraire. Ils obtiennent que le français soit accepté pour les examens du B.A. (Bachelor of Arts). La pensée française apparaît comme dangereuse pour les Britanniques. En 1911, le gouverneur de Bombay déclare « que l’étude du français est inutile et pourrait être nuisible ».

Dans les Etats princiers, tout ce qui est réalisé au profit de la culture française est à l’initiative de nombreux princes qui affichent leur francophilie. C’est le cas des maharadjahs de Baroda, de Kapurthala, et des souverains d’Hyderabad et du Népal. Leur amour de la France était certes sincère, mais ils trouvaient aussi un intérêt politique à nouer des relations avec des Français. Elles leur permettaient en effet de « contrebalancer la tutelle anglaise » (p.82). C’est ce qui explique que « la France ne met aucun empressement à répondre à leurs sollicitations ». De leur côté, le gouvernement du Raj se rend bien compte « que l’étude du Français est inutile et pourrait être nuisible » (p. 130 de la thèse) parce qu’il s’agit de politique. La pensée française est donc dangereuse.

« Après le départ des Britanniques, et alors que l’intérêt des Indiens pour la culture française ne se dément pas, Paris tarde à répondre aux sollicitations indiennes et à investir cette aire culturelle. Les moyens financiers font défaut et la priorité est accordée à la francophonie. »

On s’aperçoit ici que la différence est clairement faite entre la « culture française » et la « francophonie ». Il devient indispensable de lire la thèse complète de Samuel Berthet qui n’est pas encore éditée. Il faut aussi rappeler que la langue française a toujours fait l’admiration des intellectuels du monde entier. Toute l’aristocratie russe, par exemple, s’exprimait en français. Pouchkine était totalement bilingue et écrivait en français. Entre le français issu de la colonisation et celui que des hommes et des femmes choisissaient en toute liberté, le registre ne pouvait cependant pas être le même.

L’intérêt grandissant de l’Inde pour la France ne se dément pas sous tous les aspects de coopération qui se sont progressivement développés. Un article de Ouest-France, publié au mois d’août de cette année[11], rapportait que « les élites asiatiques étaient attirées bien plus qu’on ne le croit et même fascinées par l’apport français. Car dans un monde unipolaire, dominé par les Etats-Unis, elles désirent se tourner vers des pays non alignés qui, comme la France, affirment une originalité, voire un esprit « cocardier ». 

Le Forum d’Initiative Franco-Indien, présidé par M. Jean François-Poncet, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien président de la commission des affaires économiques et du plan au Sénat, voit le jour en janvier 1998, à l’occasion de la visite du Président Chirac en Inde. Ce forum associe étroitement des personnalités éminentes françaises et indiennes au développement d’un partenariat stable et durable entre les deux pays.

Ce genre de forum existe entre le Japon et la France depuis 1995. Point n’est besoin de faire partie de la francophonie pour développer des relations multiples entre deux pays. Ce type de partenariat semble également se développer avec la Chine qui vient de lancer une chaîne de télévision en français à destination de tous les pays du monde à l’exception de son propre territoire.

Pour en revenir au forum d’initiative franco-indien, celui-ci a tenu sa 6e cession à New Delhi les 19 et 20 février 2001. Des initiatives ont été prises dans de nombreux domaines comme celui des nouvelles technologies, par exemple, et de la coopération sous toutes ses facettes : conservation et chaîne du froid, implantation en Inde d’agroparcs, qualité des produits agricoles, mise en relation des organisations coopératives indiennes et françaises. Dans le secteur de l’eau, sont aussi prévus le transfert de l’expertise française en matière de gestion de la distribution de l’eau, la réutilisation des eaux usées, la création de réseaux de mini centrales hydroélectriques.

Tout cela nous a été dévoilé lors d’un colloque, organisé le 20 octobre 2001 à l’Institut d’études politiques de Paris (Sc.Po) par le Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et la Revue des deux mondes qui publiait dans le même temps un numéro consacré à « L’Inde, une vision du XXIe siècle. »

Mieux encore, lors de la journée indienne[12] organisée par 4 étudiantes[13] le 30 janvier 2004, toujours à l’Institut d’études politiques de Paris, M. Ravi Shankar Aisola[14] , dans son intervention sur « Les relations de l’Inde avec le reste du monde, notamment la France », fait l’historique de tous les échanges et présente le détail de tous les liens économiques, commerciaux et culturels qui unissent les deux pays. Il n’oublie pas de mentionner la diaspora indienne en France, toutes catégories confondues, et rappelle les célébrations d’anniversaires de l’arrivée des Indiens en Martinique et en Guadeloupe qui sont des départements français, faut-il le rappeler ?

Et le Territoire de Pondichéry, dans tout cela ? Quel rôle joue-t-il et peut-il encore jouer ? Les Français seront-ils remplacés par des francophones ? Le passé français se transformera-t-il en un avenir francophone ?

Plusieurs associations ont pour tâche de défendre la culture et la langue françaises. Le mensuel Le Trait d’Union représente à lui tout seul toute la presse francophone de Pondichéry et fête cette année ses soixante ans. La plupart des fondateurs ne sont plus là. Ils étaient de fins lettrés dans différentes langues du Sud de l’Inde. Ils pressentaient certainement ce qui s’est passé dans les années qui ont suivi le de facto.

Tous les ans, se déroule à Pondichéry un mois de la francophonie, comme dans toutes les Alliances françaises de l’Inde. Nous avons ainsi assisté cette année au mois de mars à une série de conférences de très haut niveau. L’Alliance française fait preuve d’une activité remarquable dans son enseignement. Mais il ne suffit pas non plus qu’elle soit le dépositaire de tout ce qui se fait en français. Malgré tous ses efforts pour être toujours à la pointe de tous les événements francophones, elle perd de sa capacité à attirer des adhérents, Indiens comme Français, en dehors de ses élèves, pour des raisons d’organisation qu’il n’est guère possible de détailler ici. La bibliothèque est inabordable faute d’ascenseur pour éviter un escalier raide. Il semble que ce genre de problème soit en voie de règlement. De nombreux Indiens interrogés dans différentes villes de l’Inde et désireux d’apprendre le français ne peuvent se rendre dans les locaux de leur Alliance française pour des questions d’horaires ou de distance.

Grâce à la volonté de l’actuel directeur, l’Institut français, inauguré par le Pandit Jawaharlal Nehru en 1954, a fait peau neuve. Il s’est doté de locaux fonctionnels avec, ce qui est très appréciable, une bibliothèque confortable et facile d’accès. Mais pour qui en dehors de chercheurs ? Les programmes de recherche ont été revus et orientés vers une utilisation rapide ; certains de ces programmes sont ou doivent être couplés avec d’autres agences francophones comme celle de Hanoi, au Vietnam.

L’EFEO (Ecole française d’Extrême-Orient) produit des ouvrages remarquables, apportant une connaissance de ce passé à présent oublié par le plus grand nombre.

Le Consulat général français ne peut être considéré comme une institution francophone. Il est extrêmement important et a sa principale raison d’exister dans la présence de Pondichériens français dont les enfants naissent français dans une région appartenant à présent à l’Inde.

Peut-on considérer le lycée français comme une institution francophone ? Toujours dans cet article d’Ouest-France, cité plus haut, « M. Singaravélou, le créateur et directeur du Fonds francophone pour la recherche, dans le cadre de l’Aupelf-Uref (l’outil universitaire de la francophonie), à Bordeaux, croit aux chances du français en Asie et notamment en Inde : “Savez-vous qu’hormis l’anglais, le français est aujourd’hui la langue étrangère la plus enseignée en Inde“. De sa famille dispersée de par le monde, il est le seul francophone, mais dans sa ville de Pondichéry, la tradition française reste vivace puisque le lycée scolarise 1200 élèves ». Est-ce vraiment un signe ? Il ne suffit pas que le français soit enseigné dans un lycée français essentiellement destiné à des élèves de nationalité française, appelés à partir en France, pour assurer que la tradition française est vivace. De plus, la plupart des élèves s’expriment majoritairement en tamoul et n’ont aucun moyen de parler le français dans leur famille. Il faudrait, de façon non officielle, des échanges de conversation française à tous les niveaux, ce qui n’est pas le cas pour le moment malgré les efforts très méritoires de quelques bénévoles.

À l’Ashram de Sri Aurobindo, dont les fondateurs avaient instauré le français comme langue principale, l’anglais prend progressivement le dessus faute d’intérêt marqué de la part des élèves. À quelques encablures de Pondichéry, Auroville, située géographiquement dans le Tamil Nadu, édite une revue francophone. Quelle est la place du français parmi la multiplicité des langues parlées ?

Une nouvelle donne est le nombre de touristes français à Pondichéry. Certains d’entre eux y séjournent plus ou moins longuement au point que les hôtels, studios et autres résidences se multiplient. Y aura-t-il une incidence pour la langue française ?

Les Amis du Patrimoine pondichérien[15] annoncent l’inauguration après restauration, en présence de l’ambassadeur de France à New Delhi, de la maison Colombani qui appartient à l’Alliance française et qui est appelée à devenir un lieu d’échanges francophones et de création artistique.

Ne serait-ce pas le moment de concentrer les efforts pour permettre à un nombre de plus en plus grand d’Indiens l’apprentissage de la langue de Molière, certes, mais aussi de tout ce qui fait la richesse de la culture française ? Les objectifs de ce que nous continuerons probablement à désigner sous le vocable de la francophonie (pour faire court) devraient intéresser tous ceux qui, de près ou de loin, font des affaires en Inde, que ce soit dans les anciens comptoirs ou dans toute l’Inde.

Le rayonnement de la France en Inde de manière générale, cela devrait être l’affaire de tous les industriels et autres Français qui vivent de leurs relations avec l’Inde et pourraient à ce titre consacrer une infime partie de leurs revenus dans la création de cours de français dans leurs locaux pour leurs ouvriers et artisans. Si ces derniers apprenaient les mots français spécifiques de leur métier, ne serait-ce pas là un début d’intérêt pour la culture française ?

Le rayonnement de la langue et de la culture française dans les anciens comptoirs devrait aussi être l’affaire de tous les Français qu’ils soient ou non originaires des lieux. Bien que l’usage du français soit définitivement perdu dans les administrations, ne faudrait-il pas multiplier l’apprentissage du français utilitaire dans tous les domaines et à tous les niveaux. N’est-ce pas l’occasion pour des maisons d’édition indiennes de produire des ouvrages bilingues, français-tamoul, mais aussi français et autres langues indiennes ?

La Francophonie relève de la volonté de chacun des pays intéressés.



[1] Roger Cans, « Qui parlera français en l’an 2000 ? La trahison des clercs », Le Monde, jeudi 6 décembre 1979.

[2]  Diffusé par la Documentation française.

[3] Participaient à ce sommet la Belgique (royaume), le Bénin, la Bulgarie, le Burkina Fasso, le Burundi, le Cambodge, le Cameroun, le Canada (Fédération), le Cap-Vert, le Centrafrique, la Communauté française de Belgique (Wallonie-Bruxelles), les Comores, le Congo, la Côte-d’Ivoire, Djibouti, Dominique, l’Egypte, la France, le Gabon, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Guinée-Équatoriale, Haïti, le Laos, le Liban, le Luxembourg, Madagascar, le Mali, le Maroc, Maurice, la Mauritanie, Monaco, le Niger, le Nouveau-Brunswick et Québec (provinces canadiennes), la Roumanie, le Rwanda,

[4] Le GATT a été remplacé par l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

[5] Samuel BERTHET, La culture française en Inde de 1870 à 1962 : présences et actions. Dynamiques indiennes et politique française.Thèse soutenue le 30 octobre 2002, à la Faculté des Lettres de l’Université de Nantes., devant un jury composé de :

Pierre Amado, directeur de recherches au CNRS, président,

Marcel Launay, professeur à l’université de Nantes

Jacques Pouchepadass, directeur de recherches au CNRS, rapporteur

Singaravélou, professeur à l’université de Bordeaux III, rapporteur

Jacques Weber, professeur à l’université de Nantes, directeur de thèse

[6] N° 28-29 de la Lettre du CIDIF

[7] Les citations sont tirées de ce compte rendu.

[8] Voir quelques lignes plus bas.

[9] James DARMESTETER, Lettres sur l’Inde. À la frontière afghane, Alphonse Lemerre, Paris, 1888, p. 338.

[10] Il y avait des patriotes indiens et il y en a toujours eu dans le Sud de l’Inde., même si c’était en filigrannes. Ne connaissant pas les langues du pays, les Européens ne pouvaient que se douter de l’existence de tels réseaux. Pour rester définitivement à Pondichéry, condamné à mort dans l’Inde anglaise, avait dû promettre de ne plus participer au mouvement d’indépendance. Voir les documents sur l’arrivée de Sri Aurobindo à Pondichéry in La Lettre du CIDIF n° 20.

[11] Les archives d’Ouest-France peuvent être consultées sur le site : ouestfrance-enligne.com

[12] « La place de l’Inde dans les relations internationales à l’aube du XXIe siècle ». Un des textes de « La journée indienne », publiés en annexe de ce numéro 30-31.

[13] Julie Cadennes, Ranjita Das, Sophie Mounic et Claire  Weber.

[14] Conseiller politique auprès de l’ambassade de l’Inde en France

[15] Cette association vient d’ouvrir un site internet : amisdepondichéry.org: