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(Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 36) 

 

ENFANCES MEURTRIES

Par Georgette David

 

VERSANT TIERS MONDE (Inde)

Le monde occidental se ligue depuis quelques années pour tenter de faire supprimer dans le tiers-monde le travail des enfants. Une croisade qui donne à tous bonne conscience. Du côté des hommes politiques et des puissants de la finance, plutôt des cyniques en général, cette action vertueuse cache le souci de diminuer la capacité de concurrence de ces pays dans le marché mondial. Que cette croisade doive s’exprimer sur le mode de la censure accompagnée de sanctions à l’encontre des pays considérés comme fautifs me semble de l’imposture.

Dans ce procès, le mot de « travail » utilisé ne me paraît pas approprié. Il faudrait le remplacer par le mot « exploitation ». Je m’explique. Je pense qu’on ne peut pas considérer comme condamnable, même si cela n’est pas souhaitable, qu’un enfant travaille. S’il n’a pas eu la possibilité d’être scolarisé ou s’il a abandonné l’école qui le rebutait, si son travail consiste en sa participation aux tâches faites en commun par sa famille, il se sent solidaire et intégré. Il reçoit des siens une formation dans son milieu de vie. Il ne développera sans doute pas toutes ses possibilités latentes, mais au moins il passera une enfance dans un cadre structuré et sécurisant. Un enfant n’est pas nécessairement en perdition parce qu’il ne fréquente pas l’école. C’est certainement mieux qu’un semblant d’instruction (j’y reviendrai).

Mais l’exploitation, elle, n’est pas admissible.

Peut-on tracer une ligne entre travail et exploitation ? En gros on peut considérer que tout enfant travaillant dans une entreprise sera exploité étant donné sa position de faiblesse.

De quel ordre est-elle dans l’Inde ? Le nombre d’enfants engagés dans un emploi rémunéré a été évalué à 20 millions sur une population enfantine de 196 millions pour le groupe d’âge de 5 à 14 ans au recensement de 1991. Une proportion modeste, (environ 10 %) ; mais 20 millions d’enfants potentiellement exploités, c’est totalement inacceptable.

Cependant l’emploi de main d’œuvre enfantine a été interdit dans l’Inde dès 1938 ; cette interdiction a été réitérée dans la Constitution en 1950 et on a cru résoudre ainsi le problème. Mais il s’est avéré plus coriace que prévu.

Les entrepreneurs qui emploient des enfants n’ont pas lâché prise facilement. Dans certains secteurs, on préfère les enfants à cause de leur taille, de la finesse de leur vue et de leurs doigts (incrustation de marbre, fabrication des allumettes, pollinisation du coton, etc.). C’est une main d’œuvre docile et peu exigeante. Une étude récente a montré que c’est dans les Etats parmi les plus riches de l’Inde, Tamilnadu, Karnataka, Andhra Pradesh que le nombre d’enfants engagés dans des emplois rémunérés est le plus grand. Par contre l’incidence est plus faible dans les Etats les plus pauvres, Orissa, Bihar, Uttar Pradesh. Cela semble indiquer que les chefs d’entreprise recrutent des enfants lorsque la main d’œuvre adulte se fait plus rare ou plus revendicatrice.

Tourner la loi ne leur a pas été difficile car ils pouvaient compter sur la complicité de tous. Donc mille ruses sont employées pour échapper au contrôle : les fabriques de tapis cachent les enfants, les fabriques d’allumettes dispersent la production en petits ateliers invisibles, etc... Les enfants eux-mêmes se cachent et mentent lors des contrôles et pas nécessairement sous la contrainte ; ils sont partie prenante.

Toutefois l’étau se resserre au moins dans des Etats progressistes : les contrôles se multiplient et la répression se durcit. Mais surtout la réprobation morale gagne du terrain. Une prise de conscience collective est en train de naître et c’est elle seule qui peut permettre à long terme de gagner définitivement la bataille.

Une autre bataille que l’Inde livre depuis l’indépendance est celle contre l’analphabétisme. Les deux sont interconnectées. Où en est-on ?

La majorité des enfants sont scolarisés dans l’Inde et cela spontanément par les parents. L’Etat fait de grands efforts pour mettre l’instruction à la portée de tous. L’enseignement est gratuit. Pour attirer les enfants les plus pauvres on leur offre le repas de midi. Les établissements d’enseignement supérieur comportent des pensions avec des bourses pour les classes défavorisées. Cet effort de scolarisation de masse a été entrepris dès l’indépendance, il y a cinquante ans, et il porte indéniablement des fruits. On peut voir un fils d’ouvrier devenir professeur d’université. Un succès, donc, qui semble militer pour la poursuite dans la même voie.

 

Pourtant il y a des ombres au tableau. Le nombre d’enfants qui abandonnent en cours de route est assez élevé. L’effort de scolarisation généralisée de millions d’enfants a été mené très rapidement, souvent aux dépens de la qualité, c’est compréhensible. Parmi les enfants qui cessent de fréquenter l’école beaucoup le font spontanément, rebutés par un enseignement sans intérêt pour eux, des maîtres de bas niveau ou absentéistes, des humiliations subies. S’ils abandonnent très jeunes, ils reprennent des occupations familiales.

Mais la situation est plus délicate s’ils ont à renoncer aux études à l’adolescence après des échecs. Le taux de ces échecs scolaires est assez élevé. Par démagogie, on a rendu le passage de classe automatique. Les jeunes se retrouvent trop souvent à quinze ans tout aussi illettrés que s’ils n’avaient jamais fréquenté l’école. Ces jeunes ont passé plusieurs années en jachère et n’arrivent pas à s’insérer dans le monde du travail. Ils se trouvent déclassés et humiliés de reprendre les labeurs des champs avec leur père et ne l’ont pas appris non plus. Ils vont passer quelques années très difficiles, entre 15 et 30 ans, où ils vivront en bandes de désœuvrés, vivier pour les fauteurs de trouble qui déchaînent des vagues de violence. En général ils finissent vers les 30 ans par s’insérer dans la société après un parcours infructueux, dommageable pour eux-mêmes et pour les autres. Mais le pourcentage d’échecs définitifs ne semble pas avoir été étudié. D’après l’observation de la société autour de nous, il est lourd, comprenant un nombre alarmant de suicides et de décès dûs aux drogues (alcool en premier lieu). C’est un des aspects de la question qui me paraît très préoccupant.

La solution qui gagne du terrain actuellement face à ces problèmes d’exploitation des enfants et de faible scolarisation est l’adoption de l’obligation scolaire. Solution qui paraît aller de soi, mais qui risque fort de faire plus de mal que de bien. Au mieux elle irait grossir le nombre des milliers de lois non appliquées et non applicables qui s’entassent dans les armoires des ministères. Si on s’avisait de la mettre en application l’Inde tomberait dans l’erreur commise par l’Occident et sur lequel je vais revenir dans la deuxième partie, de vouloir embrigader de force toute sa jeunesse dans le cadre scolaire.

 

Le problème de l’éducation des jeunes est complexe et délicat et requiert des solutions multiples et souples. Les enfants ont besoin d’éducation, d’instruction pour s’adapter à la société, y vivre une vie satisfaisante pour eux-mêmes et pour les autres. Cela implique aussi une préparation au monde du travail. Pourquoi alors les en priver totalement ? Si les deux pouvaient être menées de pair, comme le préconisait Gandhi, et de façon nuancée en fonction des tempéraments et des situations, cela me semblerait meilleur que la politique actuelle qui les sépare rigoureusement et réserve le droit au travail aux adultes. La condamnation absolue du travail des enfants de nos jours universellement acceptée comme un dogme me semble devoir être repensée. Par contre leur exploitation doit être pourchassée avec la plus grande vigueur comme toute exploitation des êtres humains. La condamnation du monde occidental faisant chorus avec celle de l’intelligentsia indienne est parfaitement justifiée à condition de se focaliser sur le sort des enfants et de n’avoir aucun lien avec les conséquences du travail des enfants sur le commerce international. Toute critique prenant sa base directement ou indirectement sur la concurrence est sujette à caution. Condamner toute une nation, lui infliger des sanctions comme à un fauteur de mal est une humiliation injustifiée et intolérable.

 

VERSANT OCCIDENT (France)

Il est bon de se pencher sur le sort des enfants exploités du tiers-monde, il est bon d’aider les peuples concernés à prendre conscience de ce mal. Mais nos enfants à nous en France ne sont-ils pas eux aussi victimes de dérapages de la société ?

Ce qui est déjà dans le collimateur actuellement c’est la maltraitance, les abus sexuels, en milieu familial essentiellement. Les actions vigoureuses menées de toutes part, l’éveil de la conscience collective à ces problèmes parviendront, je l’espère, à minimiser ces maux dans un avenir proche. Je voudrais aborder ici d’autres atteintes au droit des enfants : l’obligation scolaire, l’interdiction de travailler qui en résulte et l’insécurité en milieu scolaire.

L’obligation scolaire est un article de foi que nul ne songe à remettre en question. Elle se base sur des principes généreux fortement imprégnés dans tous les esprits : accès de tous à la citoyenneté, égalité des chances pour tous. Ce dogme mérite, à mes yeux, d’être réajusté à la lumière de l’expérience.

L’obligation scolaire quand elle a été imposée, en 1882, a été sagement restreinte à 12 ans, âge limite de la période où l’on peut encore obtenir quelque chose des enfants par voie de contrainte. Mais elle a été portée à 14 ans, puis à 16 et il est question de l’augmenter encore jusqu’à 18 ans. C’est déjà presque fait de façon non officielle par toutes sortes d’incitations et d’appâts tels que diplômes creux, formations illusoires, dans le but de détourner le plus longtemps possible les jeunes d’un marché du travail engorgé.

C’est une dérive. On admet qu’un adolescent ait le droit à des relations sexuelles ; on reconnaît aux jeunes filles le droit de se marier à l’âge de 15 ans et dans le même temps on oblige ces jeunes à fréquenter l’école quand ils ne le veulent pas, on leur dénie le droit au travail, considéré pourtant comme un droit fondamental. Il y a là une anomalie dont les jeunes ne semblent pas conscients et je m’étonne que nul ne l’ait dénoncée devant le forum international des droits de l’homme.

Beaucoup de jeunes refusent l’univers scolaire, soit qu’ils aient le désir de s’insérer dans le monde du concret, d’être indépendants et responsables d’eux-mêmes soit, ce qui est pire, qu’ils se trouvent en situation d’échec scolaire. Pour ces derniers c’est une véritable torture d’avoir à venir jour après jour, à l’âge de 14 ans, s’asseoir sur les bancs d’une école qui les a, depuis la petite enfance, dévalorisés et humiliés, torture qui rappelle étrangement le travail imposé aux enfants dans un atelier du tiers-monde. Ils y développent leurs instincts de violence dans la rage de leur impuissance. Ils manifestent des comportements infantiles alors que, dans un autre contexte, ils seraient des adolescents normaux.

Ces adolescents considérés par l’école et du coup par leurs parents comme des bons à rien ont souvent en eux de grandes ressources dormantes ou gardées sous le boisseau par le système : les uns se sentent capables de démonter et remonter un moteur d’auto, les autres ont un don inné pour le négoce ou la pâtisserie et on les oblige à ânonner une règle de grammaire dont ils n’ont cure.

Tout contribue à les rejeter : même les filières professionnelles mises en place par l’Education Nationale accordent une large part à la théorie qui les rebute, sont coulées dans le même moule que les études classiques qu’ils ne supportent plus, avec professeur, passages de classe, examens, diplômes. Notre système éducatif est conçu pour être un bel édifice à la symétrie parfaite. Il est élaboré par des enseignants qui reproduisent indéfiniment le même modèle.

Les parents n’ont pas le droit de se charger de la formation pratique de leurs enfants, de les associer aux tâches collectives de l’entreprise familiale. Même les travaux saisonniers sont interdits. Habitant le midi, les parents devront faire appel à une main d’œuvre étrangère pour vendanger leurs vignes, travail qui pourrait se faire dans la joie, en famille, entre amis pendant la saison. Au collège, le conseiller d’éducation traque la moindre absence pendant la saison et convoquera les parents pour vérifier que la fièvre invoquée ne cache pas l’affreux délit de vendanges, de TRAVAIL. Et l’on se scandalise de l’univers de violence dans lequel plongent tant de jeunes, ceux qui ne sont pas accrochés aux études. On dénonce tous les petits trafics délictueux auxquels se livrent les débrouillards pour se procurer de l’argent. Ont-ils une autre voie qui leur soit ouverte ?

N’auraient-ils pas une adolescence plus formatrice s’ils s’initiaient au monde du travail, commençaient à gagner leur vie, premier pas vers l’indépendance ? Cela contribuerait aussi à resserrer les liens de la micro-société que tout, dans notre système, s’applique à rompre. Ils apprendraient à se frotter aux adultes dont ils vivent actuellement virtuellement séparés à l’exception des parents et enseignants avec qui ils sont en situation de dépendance, voire de conflit, ce qui les pousse trop souvent à se rencontrer uniquement entre jeunes. On peut le constater lors de leurs premières entrevues avec des employeurs prospectifs lorsqu’ils atteignent l’âge adulte : beaucoup de jeunes demandeurs d’emploi ne savent tout simplement pas comment se présenter, se comporter en société.

Mais quoi ? … laisser travailler un adolescent, y songez-vous ? : ce serait de l’exploitation. Les lois du travail ne seraient pas respectées. Ces enfants voleraient un emploi à un chômeur ! Tout notre système d’insertion dans la vie active semble être faussé. A-t-on jamais fait le compte des énormes sommes d’argent investies à chercher à gaver ces adolescents d’un enseignement dont ils ne veulent pas, à mettre sur pied des pseudo formations qui ne sont que de la poudre aux yeux ? Société française tu es ligotée dans un enchevêtrement de lois, de credo, de pratiques qui contribuent au massacre d’une partie de ta jeunesse, qui assombrissent ton présent et ton avenir.

J’admets la nécessité de l’éducation obligatoire pour le primaire parce qu’il faut bien que tout le monde sache lire, écrire, compter et manier un ordinateur. Mais je crois qu’on pourrait l’assortir de l’obligation d’un résultat minimum de la part de l’institution comme part du contrat entre les familles et l’Education Nationale. Jusqu’à présent l’obligation de résultats pèse uniquement sur l’enfant. On commence pourtant à l’exiger des prestataires de services dans d’autres secteurs, y compris la médecine. Il n’est pas normal qu’on puisse traîner un médecin devant les tribunaux pour avoir mal soigné un malade et que l’Education Nationale soit dégagée de toute responsabilité si elle rend à 12 ans un enfant normalement constitué sans qu’il sache lire et écrire. Devant une telle faillite trop souvent constatée l’enfant ne devrait-il pas lui être retiré à ce stade pour être confié à d’autres systèmes ? Or personne ne met jamais en cause cette énorme machine qui a le quasi monopole de l’éducation.

Passé 12 ans, entière liberté pourrait être laissée aux enfants guidés par leurs parents pour poursuivre des études ou s’insérer dans la société à leur temps et à leur rythme. L’argent que l’on gaspille à présent à l’éducation des rebelles devrait pouvoir être converti par eux en crédit d’études qu’ils utiliseraient lorsqu’ils en auraient la motivation. Ainsi leur serait rendue l’autonomie en ce qui concerne la gestion de leur vie.

Rousseau nous a ouvert les yeux sur la réalité de l’enfance, nous a appris à reconnaître qu’un enfant n’est pas un homme. La leçon a trop bien pénétré et on a tendance à présent à trop vouloir étirer la notion d’enfance et à entretenir l’immaturité des adolescents, à les maintenir jusqu’à l’âge adulte dans un état de dépendance économique et affective alors que dans le même temps le développement physique semble s’accélérer sans doute sous l’influence de conditions de vie plus aisées.

Je pense aussi que l’école devrait avoir comme corollaire à l’obligation des parents de scolariser leurs enfants celle de l’institution d’assurer pleinement leur sécurité. Or la situation se dégrade considérablement dans ce domaine. Il règne dans trop d’établissements un climat de violence pour qu’on puisse considérer cette condition minimale comme remplie. Il n’est pas normal qu’un élève puisse être agressé par un autre à l’école ou à ses abords, qu’un enfant de 4 ans soit terrorisé à la perspective de la récréation comme cela se produit malheureusement beaucoup trop souvent. Et une escalade est possible dans ce domaine : Ne voit-on pas régulièrement aux Etats-unis des enfants tués à l’école, jusque même en classe maternelle ? Il y a là une démission du système éducatif face à ses responsabilités et je trouve les familles singulièrement passives devant de tels phénomènes. La mère toujours tremblante pour son jeune enfant, le serrant dans ses bras pour le protéger du moindre vent, l’enverra tous les matins à l’école, sachant ce qui l’attend, vivre le cauchemar des violences et humiliations de la cour de récréation. Il y a là une atteinte grave aux droits des enfants, au droit à la sécurité, qui mérite d’être clamée. Les enseignants eux-mêmes sont bien souvent victimes également de cette violence. Combien de temps va-t-on la tolérer et la considérer comme un mal inévitable ? Le problème est-il plus insoluble que celui de l’exploitation des enfants dans les usines du tiers-monde ? Manquerait-il à l’Occident ce regard critique sur sa civilisation, indispensable cependant pour son progrès, qu’il sait si bien porter sur les autres sociétés ?