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(Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 44)            

 

 LES SCIENCES DANS LA PENSÉE INDIENNE

Par Soucé Antoine PITCHAYA

 

Le mot Inde évoque des idées qui sont traditionnellement associées à la spiritualité, la philosophie ou la religion. C’est un cliché ! (Il n’y a pas si longtemps, le mot France évoquait les vins, fromages et parfums au détriment de l’Airbus, du TGV, d’Ariane. Un autre cliché !)

Il existe également un mythe qui veut que les Indiens n’aient accès aux connaissances scientifiques et technologiques que depuis le XIXe siècle du fait de leurs contacts avec le monde européen. Ce cliché et ce mythe ne sont que partiellement vrais ! La pensée indienne a toujours été foncièrement rationnelle dans tous les domaines de l’esprit et le reste encore à ce jour. Ce n’est pas un hasard si l’Inde est le troisième pays pour la formation, en nombre et en qualité, de scientifiques et de techniciens de haut niveau, après les Etats-Unis et la Russie. Il n’existe pas au monde un seul laboratoire ou centre de recherches scientifiques de quelque renom sans son ou ses chercheurs indiens expatriés.

La civilisation indienne est en réalité la résultante de deux cultures très différentes : une culture urbaine avec une tradition sédentaire très ancienne[1] contemporaine de Jéricho et Ur, et une autre, pastorale et nomade, beaucoup plus tardive. Cette première culture est représentée aujourd’hui par les peuples dravidiens du Sud de l’Inde et la seconde par les tribus aryennes dont les descendants occupent le Nord du pays. De même que le contact des Hellènes avec les Mycéniens et les Crétois a produit le miracle grec, le contact des Aryens avec les pré-Aryens (ou Dravidiens) a produit le miracle indien. Ces deux miracles, pratiquement synchrones, ont eu les mêmes causes et les mêmes effets.

La civilisation pré-aryenne semble n’avoir pas connu ou peut-être même, semble avoir dépassé les angoisses métaphysiques tout en ayant conservé une certaine forme de religion domestique ou familiale et paraît avoir abouti à un hédonisme de bon aloi comme en témoignent les vestiges de la civilisation de l’Indus et les premiers textes poétiques tamouls. La religion n’a pénétré la littérature tamoule que sous l’influence du Nord de l’Inde et particulièrement sous l’influence des religions hétérodoxes comme le bouddhisme et le jaïnisme. L’hindouisme orthodoxe sous ses deux formes, shivaïsme et vaishnavisme, n’y aura accès que plus tardivement et ne la quittera plus, alors que les deux premières religions en disparaîtront.

Cette civilisation s’est manifestée très tôt dans l’histoire, vers 3000 ans avant le Christ : c’est la civilisation de la Vallée de l’Indus, contemporaine de celles de Sumer et de l’Egypte. Les fouilles archéologiques apportent chaque jour de nouvelles informations. Cette civilisation, découverte dans les années 20, n’occupait, croyait-on à l’époque, que la Vallée de l’Indus et de ses affluents. Aujourd’hui, on sait qu’elle a occupé une aire géographique beaucoup plus vaste. Cette civilisation urbaine qui connaissait le tout-à-l’égout, l’éclairage des rues, une architecture fonctionnelle des monuments publics et ainsi que celle des maisons individuelles, les métaux (sauf le fer), la sculpture sur pierre et sur bronze, atteste une grande maîtrise intellectuelle et technologique. Contrairement à Sumer et à l’Egypte, on ne lui connaît pas de monument littéraire car son écriture[2] n’est pas encore déchiffrée. Les historiens admettent que les Dravidiens, en particulier les Tamouls, sont les héritiers de cette civilisation qui semble très proche de celle des Elamites[3] aux confins de la Mésopotamie et de l’Iran.

Vers –1500, les tribus aryennes entrent en contact avec les reliefs de la civilisation de l’Indus. Leur supériorité matérielle vient de l’usage du cheval et de l’épée d’acier. Mais la supériorité de la civilisation qu’elles viennent de conquérir les a vite subjugués et leur langue a commencé à se modifier pour donner le Védique ancien puis le sanskrit classique. Ce jeune peuple poursuivait une quête métaphysique intense et voulait connaître le pourquoi des choses et des événements. Ses premiers textes étaient des hymnes aux diverses divinités. Si certains d’entre eux étaient puérils ou naïfs, d’autres, par contre, laissaient pressentir les futurs textes des grandes lumières. Ils constituent les quatre Védas dans lesquels l’Indien commence à explorer le monde extérieur, de l’infiniment petit à l’infiniment grand du Cosmos, ainsi que le monde intérieur du psychisme et de la conscience humaine. Avec le temps, et après des étapes intermédiaires, l’élite aryenne se mélange avec l’élite pré-aryenne. Et l’aryanisation culturelle et religieuse englobe progressivement la masse. Par la force des choses, les idées et les connaissances des deux peuples, par une rare alchimie, vont se fondre et fonder le génie indien et ses multiples écoles de pensée qui donneront à leur tour comme sous-produit, parmi cent autres, la connaissance scientifique. Pour construire leurs autels sacrificiels les Védiques ont dû se familiariser avec les nombres et la géométrie. La fabrication des briques et leur utilisation préexistaient aux nouveaux arrivants aryens mais ce sont ces derniers qui ont systématisé leurs connaissances pour mieux les assimiler et retenir, comme c’est le propre des nouveaux apprenants. La géométrie également devait être à l’honneur dans les villes de Mohenjo Daro et de Harappa de l’Indus où les rues étaient rectilignes et se coupaient à angles droits.

Vers –700, la fusion réussie des deux civilisations porte ses fruits. La grande et décisive révolution « upanishadique » s’opère. Le monopole de la caste brahmane des temps védiques est brisé, les nouveaux maîtres à penser sont issus de toutes les castes et même les femmes prennent une part importante dans cet aggiornamento[4]. Les Upanishads[5] sont et resteront à la base de toute la pensée indienne si prolifique et si riche en systèmes de philosophie, en sectes religieuses et en traditions multiformes de libre pensée. Le matérialisme athée de ces dernières a toujours coexisté avec le théisme de l’hindouisme et l’agnosticisme du bouddhisme et du jaïnisme. Chaque religion, chaque secte matérialiste inventera ses systèmes philosophiques et scientifiques extrêmement cohérents et viables. Les pensées scientifiques qui nous concernent aujourd’hui seront puisées indifféremment dans l’un ou l’autre de ces systèmes.

« Qui a vu le premier né, lorsque l’invertébré a donné naissance au vertébré ? » (Rv. I. 164,4). Ainsi parle le Rig Véda qui date de plus de 1500 ans avant le Christ. On se demande par quelle intuition vertigineuse[6] ce petit poète religieux perdu au fin fond d’une forêt ou d’une quelconque montagne du nord de l’Inde a pu accéder à cette vérité scientifique de l’évolution des espèces, vérité à laquelle Charles Darwin aura accès 3400 ans plus tard, après un périple studieux autour de la terre[7]. Ce genre de remarques sont légion dans les textes anciens, certaines sont encore incompréhensibles, peut-être s’éclaireront-elles avec les progrès scientifiques.

L’un des très anciens textes upanishadiques rapporte la conversation entre le sage Vyasa et son fils Suka : ce dialogue a trait à la création du monde par Brahma. Le créateur a son jour et sa nuit. Chacun de ses jours et chacune de ses nuits ont une durée presque infinie à l’échelle humaine. A l’aube de chaque jour commence la création, c’est-à-dire que tout ce qui est créé sort de Brahma et à la tombée de la nuit commence la dissolution, c’est-à-dire que tout ce qui a été créé rentre dans Brahma. Cette pulsation titanesque de l’univers est plus compréhensible aujourd’hui si l’on accepte la théorie du Big Bang. L’analogie entre cette théorie et l’œuvre démiurgique du Brahma mythique est parfaite. Le point de concentration de la matière où a eu lieu l’explosion primordiale du commencement de l’univers dans un silence assourdissant est le Brahma de la mythologie. Et de cette explosion sortent, dans les deux cas et dans l’ordre, la matière indifférenciée, le temps et l’espace.

Depuis le plus haute antiquité, les mythes indiens de la création, Aristote, Newton, même Kant, et aussi Einstein jusqu’à la découverte de l’univers en expansion par Hubble en 1929, tous considéraient que le temps et l’espace étaient les décors permanents de la scène sur laquelle allait se produire la création. A ce consensus d’opinion il n’y a eu que deux exceptions : ce mythe de la création de Brahma, et Saint Augustin qui déclare que le temps aussi est l’une des propriétés inhérentes à l’Univers créé et qu’il ne lui est pas antérieur.

Dans les textes anciens plus tardifs, lorsque le maniement des grands nombres était devenu possible on est arrivé à calculer la durée de la journée de Brahma appelée Kalpa[8] qui correspond à 4,3 milliards d’années astronomiques, nombre qui est très proche[9] de l’âge admis du système solaire, 4,6 milliards d’années. Si l’on sait que le Soleil a encore une espérance de vie de cinq milliards d’années, le système solaire aurait une existence de deux Kalpas, ce qui est contraire au mythe qui ne lui en accorde qu’un[10].

Aujourd’hui encore, les astrophysiciens modernes se demandent si la création est finie ou infinie en fonction de la courbure de l’espace et de la densité de la matière qui y est contenue (si l’on arrive à la calculer) si le monde en expansion le restera à jamais ou seulement pour un certain temps pour entrer ensuite en contraction. Dans ce deuxième cas, surviendra un moment où l’expansion arrivera à son terme pour se stabiliser puis s’inverser, et tout retournera à son point de départ dans Brahma comme dans un immense trou noir. La solution intuitive indienne veut que l’univers ne soit ni fini ni infini dans l’espace et le temps mais à la fois fini et infini, c’est-à-dire cyclique.

Cette intuition ne veut pas dire que les penseurs indiens ont pu pressentir ou « voir » cette solution. Pour eux, c’était la solution la plus logique en conformité avec leur déduction. C’est la pensée inducto-déductive, propre aux Indiens, dont parlent les philosophes. Ils n’avaient nul besoin de la science moderne pour y croire[11]. Les Indiens de l’antiquité croyaient que l’on pouvait trouver toutes les lois qui régissent l’univers par la seule réflexion ; la vérification par l’observation n’était pas nécessaire. La tradition aristotélicienne partageait la même opinion sur l’efficacité des facultés mentales (ce n’était pas la seule similitude avec la pensée indienne). La comparaison avec Aristote reste cependant fallacieuse car ses idées seront battues en brèche à partir de la Renaissance justement par l’observation et l’expérimentation, en particulier par Galilée (chute libre des corps dans le vide, héliocentrisme, etc.)[12]. Les Indiens quant à eux semblent avoir été plus circonspects grâce à leur méfiance innée de la Maya ou illusion. Pour décrire l’illusion les premiers Védiques employaient le terme de « avidya » qui pourrait se traduire par ignorance, méconnaissance ou connaissance partielle.

Toutes les religions, tous les systèmes de philosophie, toutes les écoles de pensée ont cherché à comprendre et à expliquer le monde de façon cohérente et rationnelle. Le monde dans son sens le plus large, de la profondeur du cosmos à celle de la psychologie humaine, comme dirait E. Kant du « ciel étoilé au-dessus de la tête » à « la conscience en soi », a été sondé non par une analyse des connaissances parcellaires au pluriel, mais en une synthèse englobant tout ce qui est perceptible. L’école védantique[13] pousse cette unité du monde et de sa recherche à sa conclusion logique, au monisme indien c’est-à-dire à l’identité de la lumière de la conscience humaine et de la lumière du Cosmos, par la formule lapidaire « tat tvam asi » (Tu es cela) du Chandogya Upanishad. Il n’y a aucune différence d’essence entre Brahman, l’âme du Cosmos, et l’Atman ou Jiva, l’âme de l’homme, entre la Vérité Suprême et son étincelle égarée en errance dans le « moi » de chacun.

Dans le Rig Véda existe une question célèbre, « Ka »[14] qui veut sire « qui » ou « quoi ». Le poète cherche à savoir qui meut la création, qui ou quoi est caché derrière le monde perceptible. C’est en cherchant à répondre à cette question que les Indiens sont devenus curieux. Ils ont très vite compris que ce qu’ils percevaient par les sens n’était pas la réalité, et qu’il fallait lever le voile de la « Maya » ou Illusion pour arriver à la Vérité. C’est cette Vérité qu’ils ont appelée Connaissance ou la Cause première ou Dieu selon les écoles de pensée. Cette quête progressive leur a fait découvrir les trois voies que chacun a pu suivre selon sa vocation ou ses moyens : celle de la Religion, de la Philosophie ou de la Science. Ces trois voies ne sont que les trois aspects d’une même quête. Contrairement au monde occidental où « elles coexistent dans une trêve armée » selon le mot de Mme Rhys-Davids[15], la grande spécialiste anglaise de la philosophie bouddhiste, en Inde elles ne s’opposent ni ne s’excluent. Il n’y a jamais eu de tabous dans la recherche scientifique indienne, ni de dogmes à ne pas enfreindre. Par contre, la rivalité des doctrines entre les différentes écoles des différentes religions a permis des critiques mutuelles constructives faisant avancer, sur le chemin du progrès, et la philosophie et les sciences.

Il est difficile de définir la science et de répondre à la question « Qu’est la science ? ». On se contentera de ce qu’en pensent les Indiens eux-mêmes. Pour eux toute connaissance est scientifique, quel que soit le domaine : les mathématiques, la médecine, la psychologie, la grammaire etc. sont des sciences ; à la limite, même la philosophie est une science. Chaque école a sa théorie de la connaissance qui a une grande importance dans sa doctrine. Pour le Védanta, la dernière école de philosophie orthodoxe, la connaissance suprême (celle de Brahman ou Dieu) peut être atteinte par l’athlète spirituel d’une seule traite par la « simple » réalisation que son « soi » et Brahman sont de la même essence et tout ce qui en découle. Cette vision intuitive n’est pas accessible à tout un chacun. C’est pourquoi, à l’intention des « petits grimpeurs » qui prennent les voies plus longues, plus rassurantes mais moins rapides, le Védanta propose sa théorie de la connaissance…

Le monde est perçu par les sens et les informations ainsi obtenues sont traitées par l’organe interne communément appelé cerveau qui tient compte de la part d’illusion susceptible de se glisser dans la perception. Le résultat de ce traitement des données ou informations perçues constitue la connaissance. A partir de cette connaissance, soit par déduction soit par intuition, d’autres connaissances peuvent s’acquérir et s’accumuler. Toute connaissance implique un « sujet » qui connaît et un « objet » qui est connu. S’il n’y a point d’objet à connaître, il n’y a pas de connaissance : le « carré rond » ou « l’enfant de la femme stérile » ne peuvent être connus. Pour aboutir à la vraie connaissance, les sens ne suffisent pas car ils peuvent être, et souvent ils le sont, les jouets de l’illusion ou Maya. Il appartient à l’observateur de déjouer l’illusion pour parvenir à la vérité, d’écarter les phénomènes pour arriver aux noumènes et d’user de perspicacité et de jugement. La connaissance implique trois catégories de choses connues :

1. celles que l’on connaît à travers nos sens ;

2. celles que l’on connaît par le raisonnement ou la déduction ;

3. celles que l’on connaît immédiatement par l’intuition.

Les deux premières catégories concernent le monde empirique qui relève du domaine des sciences, tandis que la troisième ne concerne pas cet essai, car elle relève du domaine métaphysique.

Tous les textes indiens anciens de la période védique (de –1500 à –800) soit par des références rapides, soit par des explorations systématiques, touchent tous les domaines scientifiques : les sciences d’observation, les sciences expérimentales et les sciences appliquées. L’observation du monde environnant était considérée comme essentielle pour l’acquisition de la connaissance. Le Rig Veda (Rv. I, 23, 15) et l’Atharva Veda (Av. VIII, 7, 23) recommandent d’observer les animaux qui sont nos « précepteurs » pour pouvoir sélectionner ce qui est bon pour nous en matière d’alimentation et de médication.

Les mathématiques et l’astronomie, si nécessaires à la construction et à la détermination du lieu et du moment du culte sacrificiel, ont dû être explorées très tôt avec un certain succès. Le Rig Veda, le Yajur Veda et l’Atharva Veda parlent plus d’une cinquantaine de fois de diverses constellations qui vont se placer progressivement dans le Zodiaque, et chacune d’elles va présider chacun des 28 jours lunaires. Le Sage védique Gargya est le premier qui ait fait la liste des constellations. Les Pléiades, Orion, la Grande Ourse ainsi que les étoiles[16] comme Arcturus, Aldébaran ont été identifiées. Même la couleur rouge d’Aldébaran a été remarquée puisque la constellation dans laquelle elle se trouve est appelée Rohini (la rouge). Sunahsépa que mentionne le Rig Veda semble aussi avoir été un des premiers scrutateurs du ciel nocturne de l’époque védique. A ces noms, il faut ajouter ceux de Vamadeva, le découvreur de la planète Jupiter, et Vena Bhargava, celui de Vénus[17].

Pour les mêmes raisons de rites sacrificiels, la numération et la géométrie se sont développées dès la plus haute antiquité de la période védique. Différentes formes d’autels étant prescrites pour les différents sacrifices obligatoires et facultatifs, il fallait disposer de spécialistes capables de prendre les mesures, de calculer les surfaces et les volumes des constructions d’autels. La géométrie est en honneur en Inde depuis au moins –1500. Cette science est connue sous le nom de Sulba-Vijnana ou Sulba-Sastra, la science du cordeau. C’est l’une des sciences védiques fondamentales. Le terme sulba  ou sulva vient de la racine sulb qui veut dire « mesurer », donc sulba  signifie « cordeau » qui sert à la fois à mesurer et à tracer une ligne droite.

 Le premier géomètre indien qui ait laissé son nom est Baudhayana, auteur du célèbre « Sulba Sutra » ou Traité de Géométrie qui date de –800. A ce nom illustre, il faut associer deux autres : Apastamba et Katyayana et peut-être un troisième, Manava.

Baudhayana, encore moins les trois autres, ne se présente pas comme le fondateur de cette science. Il se réfère toujours à des autorités antérieures ainsi qu’à des textes védiques anciens comme le Taittiriya Brahmana et le Satapatha Brahmana pour les formes des autels. Certains autels sont circulaires, d’autres carrés, d’autres encore en demi-cercle mais ils doivent tous avoir la même surface, d’où les problèmes de constructions des différentes figures géométriques. Baudhayana donne des méthodes pour ces constructions. Il découvre également le fameux théorème de Pythagore bien avant ce dernier[18].

Dans les deux épopées le Ramayana et le Mahabharata, surtout dans le second qui est considéré comme le cinquième Veda, le « Veda du pauvre », on trouve également une énorme quantité d’informations ayant trait aux divers domaines scientifiques. Sahadeva[19], le cinquième frère Pandava, est un grand savant connaissant et pratiquant toutes les sciences, en particulier la médecine, les mathématiques, l’astronomie et l’astrologie. Ne voit-on pas dans le Ramayana les plantes médicinales ranimer et réanimer les combattants tombés sur le champ de bataille ?

A


[1]  La première grande civilisation attestée en Inde est celle de la Vallée de l’Indus. Elle est contemporaine de celles de Sumer et d’Egypte. Elle n’a été mise au jour qu’au début des années vingt du vingtième siècle.

[2] L’écriture de l’Indus n’est pas déchiffrée malgré l’effort de nombreuses équipes internationales, faute de textes bilingues. Depuis la disparition de cette civilisation et jusqu’au IIIe siècle avant le Christ aucun document n’a survécu en Inde. Pourtant dans lss textes Pali des Bouddhistes et les textes hindous des Sutra, il est question d’écriture. Par contre il n’y a aucune référence à l’écriture dans les textes orthodoxes plus anciens. Cependant, il est possible qu’une certaine forme d’écriture ait été utilisée même à cette époque reculée par des marchands qui étaient en relation constante avec l’Asie occidentale où l’écriture araméenne et plus tard l’écriture grecque étaient d’usage courant.

La civilisation védique à partir de 1500 avant le Christ était de tradition orale. La caste des brahmanes détenait jalousement la connaissance des textes sacrés. L’écrit était soigneusement évité de peur que la connaissance ne tombe dans le domaine public.

L’apparition de l’écriture est non seulement tardive (IIIe siècle av. J-C.), mais elle ne se manifeste que dans les langues Pakrites (vernaculaires du Sanskrit) et dans les textes hétérodoxes bouddhistes et jaïns qui ne reconnaissent pas l’autorité des brahmanes.

Les plus anciens documents indiens écrits qui existent sont les célèbres inscriptions sur pierre de l’empereur bouddhiste Ashoka. Elles sont rédigées dans deux écritures indiennes, le Brahmi et le Kharoshti et en grec ce qui a permis leur déchiffrement sans difficulté. Le kharoshti utilisé uniquement dans le Nord-Ouest du pays dérive directement de l’araméen et se lit de droite à gauche. Quant à l’écriture brahmi dont l’origine est controversée, elle est à la base de toutes les écritures indiennes d’aujourd’hui. Ces deux écritures, quoique non encore parfaites au temps d’Ashoka, transcrivaient tous les sons indiens et ne paraissaient pas être nouvellement inventées pour les besoins des inscriptions royales.

Tous les documents sanskrits n’ont été consignés à l’écrit qu’à partir du Ier siècle avant et après le Christ. Plus tard, même les Jaïns et les Bouddhistes du Mahayana qui avaient utilisé les langues prakrites par réaction aux brahmanes et au sanskrit reviendront au sanskrit dans leurs textes doctrinaux et scientifiques.

[3] Il semblerait que les Elamites aient occupé la vallée de l’Indus à une époque reculée où ils n’auraient pas encore maîtrisé l’écriture.

[4] Les sociétés pré-aryennes étaient totalement ou partiellement matriarcales.

[5] Tous les textes indiens anciens sont sacrés. Ils se divisent en

  1- « Shruti » (étymologiquement « ce qui a été entendu ») ou Révélation.

  2- « Smriti » (« ce dont on se souvient ») ou Tradition.

Les quatre « Védas » (Rig, Sama, Yajur et Atharva), les Brahmanas, les Upanishads, la Bhagavadgita relèvent de la Shruti.  Le Ramayana et le Mahabharata (les deux épopées), les Puranas (mythologie, histoire, etc.), les Dharma Shastras (lois de Manou, codification des coutumes et pratiques sociales, etc.) forment la Smriti.

A cela il faut ajouter une troisième catégorie de textes que l’on peut qualifier de scientifiques au sens moderne du terme, (mathématiques, astronomie, médecine, etc.)

Les religions hétérodoxes (bouddhisme, jaïnisme) et les sectes matérialistes athées comme les Charvakas, disposent de deux catégories de textes : 1) ceux qui expriment leurs doctrines et en font l’exégèse 2) ceux qui traitent des sujets scientifiques.

[6] Intuition ne signifie pas ici une forme de connaissance immédiate, rapide, irraisonnée ou irrationnelle, encore moins due au hasard. Elle n’est ni empirique ni divinatrice mais parfaitement rationnelle et logique dans son opération, quoique exempte des stades intermédiaires.

Elle est le résultat d’une longue méditation dans des conditions rigoureuses d’ascèse et non d’une simple réflexion discursive. Les grands Rshis (ce terme est difficile à traduire dans les langues européennes : l’anglais dit « Seer », le français dit « Sage », « Visionnaire », « Prophète », etc, dans tous les cas s’y trouve une connotation de « révélation ») védiques qui, dit-on, pratiquaient ces méthodes, avaient « vu » la Vérité. Et l’« intuition » du Bouddha est qualifiée d’  « illumination » pour la même raison mais sans connotation de révélation.

[7] Dans les textes mythologiques anciens, les dix avatars ou incarnations de Vishnu suivent curieusement l’évolution des espèces :

Matsya ou le poisson

Kurma ou la tortue, un reptile

Varaba ou le sanglier, un mammifère

Narashima, mi-homme, mi-lion

Vamana, un nain d’aspect simiesque

Parasurama, sorte de néandertalien

Rama, l’homo sapiens sapiens héros du Ramayana, avatar inconscient.

Krishna, l’avatar conscient, le point oméga de l’évolution vers lequel tend l’humanité.

Le Bouddha, tentative hardie de récupération du bouddhisme.

Kalkin, sorte de « cavalier de l’Apocalypse » à venir, à la fin des temps du Kaliyuga.

[8] Un Kalpa se divise en 1000 Mahayuga et chaque Mahayuga forme un cycle de 4 Yuga :

Krita Yuga de 1.728.000 ans

Treta Yuga de 1.296.000 ans

Dvapara Yuga de 864.000 ans

Kali Yuga de 432.000 ans

4.320.000 ans

[9] Comparer la date de la création de l’Univers calculée à partir de la Genèse, soit 5000 ans avant le Christ, confirmée par Saint Augustin.

[10] Hubert Reeves dans son livre « Patience dans l’Azur », Seuil, 1988, p. 77, rapporte la valeur bouddhiste du Kalpa qui est plus proche de la réalité astrophysique :

« Tous les cent ans, un vieillard vient effleurer, avec un mouchoir, de la plus fine soie de Bénarès, une montagne plus dure et plus haute que l’Himalaya. Après un Kalpa, dit le Bouddha, la montagne sera rasée au niveau de la mer ».

Et Hubert Reeves d’ajouter qu’il s’était amusé à faire le calcul lui-même (cf. note 7, p. 316). Le résultat qu’il a obtenu « était tout à fait compatible » avec le temps requis pour l’ultime désagrégation de l’Univers, tel que calculé par les astrophysiciens, soit 1032 ans.

[11] Parallèlement à cette « création du monde » du savant, il existe dans les mythologies populaires indiennes (reprises dans les textes postérieurs des Puranas) d’autres mythes de la « création du monde » plus ou moins naïfs, plus ou moins puérils ou plus ou moins symboliques. Le « Chant de la Création » est l’un de ceux-là : c’est un très beau texte lyrique en partie obscur et qui déjoue toute traduction.

[12] Une brève histoire du Temps de Stephens W. Hawking, Flammarion, 1989, voir p. 35.

[13] Le « Védanta » est la sixième école de philosophie orthodoxe. Elle est très ancienne. C’est le commentaire de Shankara (VIIIe siècle) du célèbre « Védanta-Sutra » de Badarayana qui a créé l’école védantique.

[14] C’est l’équivalent de « quis » et de « quid », les pronoms interrogatifs latins.

[15] La réflexion de Mme Rhys-Davids est confirmée par Stephen Hawking dans son livre « Une brève histoire du temps » p. 150.

Il y raconte qu’en 1981, à l’issue d’une conférence sur la cosmologie, organisée au Vatican par les Jésuites, les participants furent reçus par le Pape qui « estima que c’était une bonne chose d’étudier l’évolution de l’Univers après le Big Bang, mais que nous ne devrions pas nous occuper du Big Bang lui-même parce que c’était le moment de la création et donc l’œuvre de Dieu.

Il existe donc encore des tabous qui veulent soustraire à la recherche scientifique certains domaines.

[16] La vieille racine « Str » védique, qui vient très certainement de l’indo-européen commun ancien, veut dire « immobile ». En dérivent le français « astre », l’anglais « star » et beaucoup d’autres mots dans beaucoup de langues indo-européennes modernes.

[17] Ce n’est qu’après la mort d’Alexandre le Grand et l’établissement des royaumes indo-grecs à la frontière Nord-Ouest de l’Inde que l’apport grec, enrichi de celui des Babyloniens, se fera sentir en Inde dans le domaine de l’astronomie.

[18] Cf. DATTA, Bibhutibhushan : The science of Sulba, 1932.

Il écrit à la page 27 :

« The problem of the squaring of the circle and the theorem of the square of the hypotenus (at least in its simplest form) are as old in India as the time of the Rig Veda. They might be older still. For it has be shown by Oldenberg that these three fires are earlier than the Rig Veda. »

Les « trois feux » (three fires) dont parle Datta ne sont que les trois autels aux trois formes différentes (cercle, demi-cercle, carré) mais ayant la même surface.

[19] Sahadeva et son frère jumeau Nakula sont les fils de deux Ashvins, eux-mêmes jumeaux, médecins des dieux.