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(Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 67) 

Jean-Baptiste CHEVALIER
Le dernier champion de la cause française en Inde (1729-1789)

Jean Deloche, Les Indes savantes et l’Ecole française d’Extrême-Orient, 191 pages.

 

 

Depuis plus de vingt années, Jean Deloche s’intéresse à un homme quasiment inconnu en France, Jean-Baptiste Chevalier, serviteur acharné de son pays, aventurier courageux sinon téméraire, homme irritant par ses défauts mais attachant par son opiniâtreté. Enfin, il est sans doute le dernier à avoir formulé des vues politiques pour la France en Inde et à les avoir défendues avec insistance et fermeté, mais en vain, auprès des ministres du roi.

Jean-Baptiste Chevalier né en 1729 dans le diocèse de Blois, y est inhumé en 1789, cinq jours avant la réunion des Etats Généraux. 60 années d'une vie remplie d'actions, d'aventures, de coups commerciaux et politiques. Il a 23 ans lorsqu'il débarque à Pondichéry au service de la Compagnie des Indes qui l'affecte au Bengale où le gouverneur et le conseil l'envoyèrent faire une reconnaissance commerciale et politique dans l'intérieur des provinces autour de Dhaka. De cette première mission, qui dura un an, on ne connaît pas grand-chose sinon qu'elle fut assez probante pour que le Conseil lui en confie une autre en Assam. Celle-ci devait durer deux ans et nous est mieux connue car Jean-Baptiste Chevalier en a laissé un journal de voyage et un mémoire historique qui ont attendu les années 1980 pour être exhumés de la Bibliothèque de l'Institut et publiés en 1984[1]. L'Assam était un pays peu connu où il était difficile de pénétrer pour un étranger. À force de persévérance, d'attente imposée à la frontière, alors que la patience n'était pas la qualité dominante de notre héros, attente qu'il mit à profit pour apprendre la langue du pays, il parvint jusqu'au roi qui le traita magnifiquement et le maintint, sous les dehors d'une hospitalité chaleureuse, dans un état de fait de résidence dorée mais surveillée.

Le journal de voyage apporte, sur le comportement du peuple assamais, beaucoup de renseignements intéressants qui, à 250 ans de distance, peuvent encore aider à comprendre la situation d'aujourd'hui dans cette région.

Jean-Baptiste Chevalier fit encore plusieurs expéditions au Tibet, en Hindoustan, aux îles Mergui et à chaque fois avec des moyens réduits et une audace qui frisait la témérité. Pendant l'occupation de Chandernagor par les Anglais, il entreprit, avec Courtin, le chef de la Loge de Dhaka, et treize hommes, une folle équipée où il s'empara d'un fort défendu par 800 fusiliers et 300 cavaliers ; ce fort appartenait à un nabab qui s'était engagé auprès de Clive à arrêter les Français. Le nabab envoya d'abord 1.000 hommes supplémentaires pour déloger Chevalier, sans succès, puis fit appel à l'aide des Anglais. Chevalier et Courtin écrivirent à Clive et au résident anglais "qu'ils étaient prêts à se rendre à la condition qu'ils ne fussent pas traités comme prisonniers de guerre et qu'ils fussent libres de rejoindre leurs compatriotes à Pondichéry". Les bonnes relations personnelles que Chevalier entretenait avec le résident, Luke Scrafton, permirent une heureuse issue à cette affaire. Cela se termina par un joyeux repas. Mais quelle ne fut pas la stupéfaction de Scrafton de constater que l'expédition française n'était constituée que de treize hommes alors qu'il avait, à la demande du nabab, rassemblé plus de 2.000 soldats européens pour la combattre !

Le traité de Paris de 1763 avait restitué à la France tous les territoires qu'elle possédait avant 1749. Chevalier prend en 1767 les fonctions de gouverneur de Chandernagor et rendra au comptoir son importance politique et commerciale. Mais il n'avait manifestement pas pris la juste mesure de la situation nouvelle créée par la main mise des Anglais sur le Bengale. Il est en butte à toutes sortes de vexations et il se comporte avec hargne contre la présence britannique alors qu'il sait conserver de bonnes relations sur le plan personnel et commercial. Il élabore toutes sortes de plans pour abaisser la puissance anglaise en Inde. Il envoie projets sur projets aux ministres du roi. Dans ce domaine, sa fougue l'aveugle et le conduit à prendre ses désirs pour des réalités, notamment lorsqu'il assure avoir l'appui de l'empereur, alors qu'à la même époque il demande à Madec de rechercher l'accord de ce dernier !

Cette "hargne patriotique", il la gardera jusqu'à son dernier souffle. La prise de Chandernagor par les Anglais n'entame pas sa détermination. Il s'enfuit de la ville dans des conditions rocambolesques, est repris, s'enfuit à nouveau, puis obtient enfin la possibilité de rentrer en France. Pressé de rendre compte au ministre de la situation et de proposer des solutions pour reprendre la main en Inde, il expédie sa famille par bateau et part, lui, par le Golfe persique, traverse l'Egypte dans des conditions plus que dangereuses, s'embarque au Caire, débarque à Naples, rend visite au Pape à Rome, emprunte un carrosse pour atteindre Milan, traverser le Mont Cenis et arriver à Paris le 2 janvier 1780, après un an et sept jours de voyage.

"Le lendemain, il fit visite au ministre de la Marine ; le surlendemain, il vit Maurepas, Vergennes, ministre des Affaires étrangères, Bertin et le directeur des finances. Il remit un mémoire sur la manière dont il avait été livré aux Anglais après la reddition de Chandernagor et s'installa à Versailles pour être plus à portée de suivre cette affaire."

Les neuf dernières années de Jean-Baptiste Chevalier sont consacrées à des démêlés avec l'administration, à des réclamations d'ordre financier, à des mémoires politiques sans échos et à une demande de servir à nouveau aux Indes. La fougue de cet homme se heurtait à la triste et froide routine administrative. La conclusion de Jean Deloche est le meilleur hommage à cet homme hors du commun :

"De retour au pays, il a eu le sort de tant d'hommes intrépides qui ont risqué leur vie par passion des voyages, de la recherche, de la découverte ; qui ont connu des aventures extraordinaires dans des régions alors inexplorées, où ils auraient pu disparaître, à la suite d'un accès de fièvre, d'une échauffourée au détour d'un chemin, d'un coup de fusil, d'un coup de poing mal placé ; qui, en même temps, ont été des chefs, des organisateurs, ont rêvé de conquête, de grandeur, et qui sont revenus chez eux, croyant naïvement qu'ils allaient recueillir les fruits de leurs actions, obtenir une récompense pour leurs peines, pour les services rendus ou, au moins, une reconnaissance de leurs exploits et des hauts faits qui avaient marqué leur séjour dans ces pays lointains.

Or loin de bénéficier de la sympathie et de la gratitude qu'ils attendaient, ils n'ont trouvé, hélas, outre la tristesse du retour, qu'indifférence de la part de leurs compatriotes, déception du côté des autorités, voire hostilité dans les bureaux des administrations.

Et ils sont morts amers, brisés, dans la grisaille, la morosité, la lassitude, oubliés de tous, ces hommes qui avaient vécu l'ivresse de la chaude aventure indienne, qui avaient connu les fastueux décors des nababs, la grandeur du Gange gonflé par les pluies de la mousson, la moiteur envoûtante des nuits tropicales et la douceur des paysages du Bengale."

 

 Merci à Jean Deloche d'avoir, pour notre édification et notre plaisir, sorti de l'oubli un tel homme



[1] Les Aventures de Jean-Baptiste Chevalier dans l'Inde Orientale (1752-1765), Mémoire historique et Journal de voyage en Assem, Textes établis et annotés par Jean Deloche, Ecole française d'Extrême-Orient, Paris, 1984, Dépositaire : Adrien Maisonneuve, 11, rue Saint-Sulpice, Paris (6e).