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(Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 70) 

 

La Civilisation des différences

Alain Daniélou, Les cahiers du mleccha, Kailash, 2003, 188 pages.

 

Il n'est guère possible de s'intéresser à l'Inde sans rencontrer sur sa route Alain Daniélou et son œuvre foisonnante sur l'histoire, la religion, la musique et tous les aspects de la vie indienne. Il avait une connaissance encyclopédique du monde indien, une connaissance fondée non sur la seule lecture de textes savants, et souvent hermétiques pour le commun des mortels, mais sur une expérience de vie. Il a vu et vécu l'Inde de l'intérieur, comme un Indien, et il a su s'adresser à son monde d'origine pour parler de celui qui était devenu le sien. Le milieu universitaire de son monde d'origine l'a superbement ignoré de son vivant : il n'était pas question de contrer ses écrits, il était simplement interdit de fait, dans des travaux de recherche, de faire référence à ses œuvres, comme s'il n'était pas permis à un non universitaire de s'aventurer dans un domaine où une certaine onction mandarinale est indispensable pour être pris en considération. Mais cela est du passé.

Jean-Louis Gabin a réuni sous le titre La Civilisation des différences un ensemble de textes et d'articles d'Alain Daniélou, pour la plupart inédits, organisé autour du thème du "système des castes". Ce thème est d'autant plus délicat qu'il provoque des réactions spontanées dans nos civilisations occidentales et dans l'Inde même. Ces textes ne développent pas une pensée linéaire et l'auteur, au fil du temps, la précise en la modifiant quelques fois. Il voit dans ce système la réussite d'une civilisation qui permet la vie harmonieuse de cultures différentes et qui restent "pures" tout en organisant entre elles une distribution des tâches, autre forme d'une solidarité sociale respectant les différences culturelles.

Ces textes méritent une lecture attentive, car ils traduisent des sentiments encore répandus dans de larges pans de la société. Il est surprenant qu'un mleccha (barbare) comme Daniélou ait pu pénétrer de l'intérieur une société hindoue traditionnelle et la faire sienne au point d'adopter totalement son point de vue. Il est vrai qu'il est entré dans cette civilisation hindoue dans des conditions de confort matériel et intellectuel assez exceptionnelles, en rupture avec son passé familial, et qu'il y a trouvé, en un certain sens, une libération et un sentiment de satisfaction totale.

Cette communion avec sa nouvelle société le conduit à une description très utile de ce monde hindou. On peut cependant se demander si sa volonté de défendre ce système, dont il reconnaît les défauts mais qu'il attribue à des interférences extérieures sur les plans religieux et politique, n'est pas une lutte foncière contre ce qu'on appelle la "modernité" qu'il fustige dans ses trois composantes : le communisme, le capitalisme et la technologie.

Ce pourfendeur des contraintes de la vie moderne et des destructions qu'elle entraîne aurait certainement aujourd'hui beaucoup à nous dire sur le phénomène de la mondialisation. Il semble refuser tout changement, toute évolution et, bien qu'il s'agisse d'un combat sans grand espoir, il trouve cependant des accents souvent convaincants pour décrire certaines situations actuelles. Ainsi en est-il de son article sur l'alphabétisation dans le chapitre sur la dictature des scribes :

" ………… Le fort en thème n'est pas nécessairement un surdoué. Bien au contraire ! L'illusion sociale qui fait croire à l'ouvrier, au tôlier, à l'ajusteur, que c'est lui qui construit une automobile alors qu'il n'est qu'un instrument, un robot vivant interchangeable, utilisé par l'ingénieur qui a conçu l'ensemble, atteint son  paroxysme chez le scribe devenu fonctionnaire, instrument interchangeable de l'Etat qui, comme la mouche du coche, s'attribue une importance ridicule et souvent néfaste. Il nous persécute tous avec des formulaires à remplir, des déclarations d'impôts, des obligations de comptabilité qui dévorent un temps précieux qui serait mieux employé ailleurs (tout le monde est illettré par rapport au charabia de leurs formulaires) …… Les tentatives pour réduire à l'écrit les connaissances traditionnelles des pays qui ont toujours vécu en tradition orale, paralysent sa continuation, son développement, et n'en donnent qu'un aperçu limité.

" L'ethnologue, qui a transcrit quelques bribes du savoir d'un barde, en prend possession, lui vole son rôle et son gagne-pain, un peu comme si, après avoir choisi un livre dans une bibliothèque, on brûlait le reste, croyant en avoir extrait l'essentiel. La musique traditionnelle périclite et meurt dès qu'on veut la transcrire et l'exécuter d'après l'écrit. Il en est de même de la littérature, des épopées, des mythes, des légendes, dont l'écrit prétend fixer une forme qui est en principe fluctuante. Les structures mentales de la mémoire vivante sont contraires à la mécanicité de l'écrit."

S'il est difficile de suivre Alain Daniélou dans certaines de ses prises de position, il n'en demeure pas moins un provocateur bien utile, un remueur d'idées et surtout un chantre d'une des dernières, sinon la dernière, des grandes civilisations traditionnelles encore vivantes qui a su conserver longtemps dans l'harmonie ses différences sociales et culturelles.

 [Il convient de signaler que les cahiers du mleccha des éditions Kailash ont également publié d'Alain Daniélou en 2003 Origines et pouvoirs de la musique et en 2004 Shivaïsme et tradition primordiale et bientôt Le message de l'hindouisme.

Le site internet : www.alaindanielou.org/ permet de mieux connaître cet auteur et propose également un CD intéressant.].