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 (Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 72)

 

Les grandes pages du "Journal" d'Ananda Ranga Pillai
Courtier de la compagnie des Indes auprès des gouverneurs de Pondichéry
(1736-1760)

Pierre Bourdat, Préface de Jean Deloche, L'Harmattan, 2003, 475 pages.

Le Journal d'Ananda Ranga Pillai fait partie du domaine mythique de Pondichéry : l'original est perdu, une traduction en anglais existe, en 12 volumes ; deux traductions très partielles ont eu lieu en français mais à partir de la version anglaise. Et pourtant, une copie de l'original en langue tamoule existe à la Bibliothèque nationale. Nous savons qu'un chercheur ardent et désintéressé s'est attelé à la traduction en français à partir de cette copie. Mais, en attendant, on ne connaît ce Journal que par la réputation de ses qualités en tamoul et de ses relations des événements quotidiens à Pondichéry pendant un quart de siècle de 1736 à 1760.

Aujourd'hui enfin, nous pouvons faire un peu mieux connaissance avec l'œuvre d'Ananda Ranga Pillai en feuilletant son journal, grâce à Pierre Bourdat qui a travaillé sur la version anglaise. Les pages retranscrites sont accompagnées d'un commentaire avisé qui permet de replacer les événements décrits dans le contexte de l'époque. Ce commentaire traduit tantôt la malice, tantôt l'indignation de Pierre Bourdat qui connaît si bien le Pondichéry du XVIIIe siècle qu'il fait passer tout le plaisir qu'il a pris à presque dialoguer avec Ranga Pillai en le découvrant. Et il est certain que l'homme avait un don pour croquer les personnages qu'il avait l'occasion de rencontrer dans ses fonctions et pour rapporter les faits et gestes de la société d'une ville qui eut à ce moment un grand rayonnement local et international.

Le trait fait souvent mouche : "La famine est tombée comme une meule sur un doigt endolori" ; il peut être féroce aussi : "[Lally] … fut si terrifié que le sang lui passa dans les selles".

On connaît les mauvaises relations entretenues avec Jeanne Dupleix ("Elle se croit la maîtresse des trois mondes"), on sait aussi que cette dernière était alliée aux Jésuites contre Ranga Pillai. Ces Jésuites, qui avaient été à l'origine de la perte de son oncle Naniapa[1], font l'objet de plusieurs extraits, aussi bien de discussions théologiques que d'événements cocasses ou lamentables, comme celui-ci qui met en scène le père Cœurdoux, un être par ailleurs fort estimable pour sa connaissance de la civilisation indienne. Laissons la parole à notre diariste :

"On m'a rapporté ce soir, à sept heures, qu'une jarre de terre cuite remplie d'immondices a été jetée de l'intérieur de l'église Saint-Paul dans le temple de Vêdapuri Iswaran… Lorsque la jarre tomba et se brisa en morceaux, la puanteur qui s'en dégagea était insupportable. Je fis mon rapport au Gouverneur, qui envoya des enquêteurs accompagnés de M. Paradis. Avant qu'ils ne partent, Mme Dupleix fit venir M. Paradis et M. Le Maine et leur donna des conseils. Je ne puis imaginer quels rapports ils feront à son instigation et ce que décidera le Gouverneur. Les dispositions de Madame sont trop bien connues. Reste à voir comment le Gouverneur se conduira dans cette affaire.

"Ces messieurs entrèrent dans le temple, reniflèrent la jarre brisée, prononcèrent qu'elle avait contenu de la crotte, puis, examinant la position des fragments épars, en vinrent à conclure qu'elle devait avoir été jetée de l'église, qu'il ne pouvait y avoir de doute sur ce point."

[Là-dessus ils entrèrent dans l'église et tirèrent la cloche.]

"Le Supérieur, le Père Cœurdoux, ouvrit la porte et demanda ce qui les amenait. Ils expliquèrent ce qui s'était passé.  Ils firent remarquer que les pierres de base du temple, du côté de l'église, avaient été démolies. Le prêtre s'écria : "ce n'est pas nous qui avons fait cela ! C'est eux-mêmes qui doivent les avoir défoncées afin de déposer une plainte et de faire restaurer leur temple qui était dans un état de grand délabrement !" Ils répliquèrent : "Tout le monde connaît vos intrigues. C'est en perpétrant de tels actes que vous engendrez la discorde et les disputes."

Cette petite histoire, parmi d'autres, eut des suites. Mais le journal traite essentiellement de la vie du comptoir dans ses fastes et dans ses mauvais jours. L'admiration et l'estime réciproques qu'entretenaient Dupleix et Ranga Pillai sont bien perceptibles, ainsi que le sentiment de désolation devant la ruine de Pondichéry. Les dernières pages avant sa mort, quelques mois avant la destruction totale de Pondichéry, laissent exhaler sa plainte devant la déréliction de la situation et la méchante image que donne le comportement de la troupe dans la ville. Il se remémore alors avec nostalgie et amertume les heures de la grandeur de Pondichéry du temps de Dupleix. C'était aussi le temps de sa propre splendeur. Grâce à lui, toute cette époque brillante revit au jour le jour et il faut être reconnaissant à Pierre Bourdat de nous avoir ouvert ces pages où, pour la première fois, un observateur indien apporte son regard et son point de vue sur une vie et des événements relatés jusqu'à présent essentiellement par des Européens. Ce point de vue original peut être d'autant plus crédité d'une sincérité certaine que Ranga Pillai écrivait pour lui, sans avoir jamais manifesté la volonté d'être publié, un jour.

Deux siècles et demi après que Ranga Pillai a posé sa plume, le travail de Pierre Bourdat nous incite à penser qu'une publication intégrale de ce journal serait la bienvenue. En attendant, prenons notre plaisir en nous plongeant dans la lecture de ce livre.



[1]  Voir Les Jésuite à Pondichéry et l'affaire Naniapa, in La Lettre du CIDIF n° 28-29.