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(Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 74) 

 

Les Poèmes hindous de Leconte de Lisle

Présentés par Soucé Antoine Pitchaya, Sham's Editions, Saint-Denis (La Réunion), 2004, 230 p.

[Sham's Editions, BP 143, 97492, Sainte-Clotilde Cedex, Ile de la Réunion,

Livre + CD 38 ¤, livre seul 19¤]

 

Voici un livre qui nous invite à redécouvrir, et même tout simplement à découvrir, ce poète parnassien et réunionnais qu'est Leconte de Lisle dans un de ses aspects sans doute le moins compris de son temps et encore peu connu aujourd'hui, dans ses "poèmes hindous". Ces poèmes, au nombre d'une douzaine, sont présentés ici avec beaucoup de goût et d'intelligence par Soucé Antoine Pitchaya qui ouvre sa vaste érudition de la civilisation indienne au lecteur d'abord sous la forme d'un dialogue vivant et vivifiant avec l'éditeur, puis par un ensemble de notes et un glossaire qui éclairent l'œuvre. Cette façon de procéder permet une impression pure des textes sans surcharge de renvois à des notes, tout en ne laissant aucune de nos interrogations sans réponse.

On pourrait penser que pour le Réunionnais qu'il était, Leconte de Lisle était bien placé pour "indianiser" ses textes et sa vision poétique. C'est oublier qu'à son époque les Indiens qui arrivaient sur l'île étaient des "engagés" venus prendre la relève du travail sur les champs de canne à sucre après l'abolition de l'esclavage. Tout en bas de l'échelle sociale, la mythologie et la religion de ces pauvres travailleurs inspiraient mépris et méfiance aux habitants de la Réunion. Ce n'est donc pas "naturellement" que Leconte de Lisle a exploré le monde hindou, mais bien plutôt par une curiosité personnelle et un accord profond qu'il a trouvé dans la civilisation indienne.

Car "l'hindouité" de ses poèmes n'est pas un artifice de l'auteur pour donner une coloration exotique à son œuvre. Leconte de Lisle avait une connaissance précise, et rare à son époque, du monde indien, aussi bien dans ses aspects védiques que bouddhiques. Soucé Antoine Pitchaya relève que le poète avait parfaitement assimilé les différentes notions comme la maya et le néant divin alors que ses contemporains occidentaux les avaient mal interprétées[1].

La plupart des grands textes comme la Bhagavat, le Ramyana ou le Mahabharata ont été une source d'inspiration pour des poèmes à qui ils apportent non seulement des éléments narratifs mais aussi une conception spirituelle que l'auteur semble avoir partagée, considérant par là (en plein XIXe siècle !) que la pensée indienne participait bien à l'universel.

Guidé par les propos plaisants et sérieux de Soucé Antoine Pitchaya, le lecteur relit avec un éclairage nouveau les belles œuvres que sont ces poèmes comme La mort de Valmiki, Çunacepa ou L'arc de Çiva.

Publié par Sham's Editions dans la collection La Réunion des Poètes, collection qui se veut à la fois savante et vulgarisatrice, ce livre répond bien à ces objectifs. Il est accompagné d'un disque compact des poèmes mis en musique. L'éditeur qualifie sa collection "d'érudite, populaire et musicale", et proclame : "La Réunion a bien des raisons d'être fière d'elle-même. Que cette fierté soit contemporainement féconde ! " Souhait que nous partageons et voudrions faire partager.

 

 

 

LA MAYA

 

Maya ! Maya ! Torrent des mobiles chimères,

Tu fais jaillir du cœur de l'homme universel

Les brèves voluptés et les haines amères,

Le monde obscur des sens et la splendeur du ciel ;

Mais qu'est-ce que le cœur des hommes éphémères,

O Maya ! Sinon toi, le mirage immortel !

Les siècles écoulés, les minutes prochaines,

S'abîment dans ton ombre, en un même moment,

Avec nos cris, nos pleurs, et le sang de nos veines ;

Eclair, rêve sinistre, éternité qui ment,

La Vie antique est faite inépuisablement

Du tourbillon sans fin des apparences vaines

 

in Les poèmes tragiques (1854)



[1] Voir, à ce sujet, le compte rendu de lecture du livre de Roger-Pol Droit, Le culte du néant, in La Lettre du CIDIF n° 16-17.