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(Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 78) 

 

DIVINATION A PONDICHÉRY AU XVIIe SIÈCLE

par Yvonne Robert Gaebelé

 

Quelques jours plus tard, il y eut une grande cérémonie à terre.

La Forteresse toute neuve, polie comme un marbre, étincelle de blancheur sous le prestigieux soleil ; les drapeaux fleurdelisés claquent à la brise, tout le Fort est sous les armes, car c’est aujourd’hui que monsieur du Quesne met l’épée au côté de monsieur Martin et lui donne l’accolade.[1] Tous les Français de la petite ville sont là, entourant madame la Générale et sa mignonne petite-fille. Cette dernière ne comprend pas grand chose à la cérémonie, mais elle voit tant de joie partout, qu’elle est heureuse aussi.

Quant à sa grand-mère, son beau visage est encore plus brillant que de coutume et son chaud sourire plus maternel à tous, semble-t-il.

Comme l’Escadre ne doit rester qu’une douzaine de jours devant Pondichéry, on s’empresse d’organiser plusieurs parties de chasse. On en ramène de jeunes sangliers, des cerfs, des perdrix, que madame Martin fait préparer par des cuisiniers et l’on reste, sans façon, dîner au Fort, par petits groupes qui changent chaque jour, suivant les exigences du service à bord.

Lorsque les officiers de marine descendent des vaisseaux, de bon matin, une grosse tasse de café au lait, bien chaud, servie chez madame Martin, fait leurs délices ; et, l’après-midi, après la sieste, on est sûr de trouver, chez elle encore, des gâteaux, du thé, des fruits.

Tous ces jeunes gens sont extrêmement curieux d’apprendre le plus possible sur l’Inde, sur ses coutumes, ses religions etc…. Monsieur Martin longuement les renseigne, et pendant des heures, on devise de la sorte.

Un jour, la conversation roulait sur les sorciers, et monsieur Challes, écrivain à bord de l’un des bâtiments de l’Escadre, esprit curieux s’il en fut, se mit à raconter à ses hôtes ce qu’il avait appris les jours précédents. -« Je n’ose y croire, disait-il, tant la chose me paraît étrange. L’autre jour, comme j’avais l’air de mettre en doute la puissance des Brahmanes, messieurs de Chalandra et du Sault, me dirent qu’il ne fallait point en rire et que rien n’était plus vrai. Ils me racontèrent alors ceci, auxquels tous deux avaient assisté :

La sécheresse était fort grande, il y avait plusieurs mois que les pluies n’étaient tombées et le riz et les légumes étaient dans une condition tout à fait précaire.

Les Mores et les Malabars Gentils de la ville allèrent trouver des prêtres Brahmanes ; ils leur apportèrent des offrandes et leur demandèrent de bien vouloir faire les cérémonies habituelles pour avoir de la pluie. Par le plus grand des hasards, messieurs de Chalandra et du Sault se trouvèrent présents à la cérémonie, qui se fit sur l’heure et à laquelle ils ne purent pas ne pas assister.

Les Brahmanes s’emparèrent d’un poulet noir en vie, un de ceux comme il s’en rencontre dans le pays, qui ont les yeux, le sang, la chair comme de l’encre. Ils arrachèrent la tête du corps, jetèrent ce corps et mirent la tête sur une pierre, au pied d’un arbre. Ils se prosternèrent tous devant cette tête et après une demi-heure de prière, de supplications ou d’imprécations pour lui demander la pluie, ils la prièrent de leur faire signe qu’elle leur enverrait. La tête remua trois fois, fit trois tours et trois bonds ou sauts et, le lendemain, il plut en abondance. Ne pensez-vous pas que le Diable s’en mêlait, ou que, du moins, la Démonarchie y avait part ?[2] »

Comme chacun restait méditatif et silencieux, monsieur Martin prit soudain la parole : « Cela me remet en mémoire un fait qui s’est passé, ici, à Pondichéry vers 1674 et que, moi aussi, j’aurais du mal à croire s’il ne m’avait été narré par monsieur Bellanger de Lespinay, lui-même, à qui la chose arriva.

Monsieur Bellanger de Lespinay se trouvait ici, où il avait été envoyé par monsieur de la Haye qui, après avoir pris San Thomé aux Mores, comme vous le savez, venait de s’y trouver enfermé avec eux. Il fallait ravitailler la Place, qui manquait aussi bien de vivres que de munitions et Bellanger était venu à Pondichéry se procurer le tout. Il y était donc, depuis de longs mois, comme isolé du reste du monde, car il n’y avait aucun Européen dans la petite ville, exclusivement indoue à cette époque.

Il lui prit la fantaisie de savoir des nouvelles d’Europe et si les vaisseaux arriveraient de France, à leur secours. Il avait appris que, dans un village, distant de Pondichéry d’une demi-lieue, se trouvaient des gens qui passaient pour devins. Il les fit chercher. Ils lui demandèrent trois jours pour se préparer à ce qu’il désirait d’eux.

Le temps expiré, ils arrivèrent, emmenant avec eux, une petite fille fort jeune. Ils dirent alors à monsieur de Bellanger que leur cérémonie devait avoir lieu la nuit, dans un endroit écarté. Ils choisirent, à la campagne, un pagotin ruiné, dans la partie la plus reculée duquel, ils firent apporter une table, un tapis, deux vases de cuisine fort larges et clairs, du riz, de l’encens et un réchaud.

Quand tout fut préparé, ils envoyèrent chercher monsieur de Bellanger. Ce dernier s’y rendit aussitôt, escorté d’un valet et d’un Brahmanique, appelé Madena, afin de lui traduire ce qui devait se passer, car l’interprète portugais, attaché à sa personne, avait refusé de le suivre, prétendant que semblable chose était un terrible péché.

Sitôt que monsieur de Bellanger fut entré, ils voulurent lui faire ôter son épée, lui disant que la porter sur lui l’empêcherait de voir ; de Lespinay s’y refusa absolument et la cérémonie commença.

Sur la table, contre la muraille, il y avait un bassin de cuivre graissé d’une huile très noire et luisante. La petite fille était debout, devant le bassin, les yeux attachés sur lui d’une façon très attentive.

A deux pas de là se trouvait un vieillard, sans doute un Brahmane, qui marmottait assez bas et, de temps en temps, jetait des poignées de riz en l’air et sur la table, puis encensait.

Bellanger demanda à voix basse à son interprète ce que signifiaient ces façons d’agir et pourquoi ces paroles dites si bas. Madena lui répondit que le Brahmane priait son Dieu de nous montrer dans le bassin les choses qui devaient arriver, que d’ailleurs, s’il s’arrêtait de prier, il serait maltraité par ceux qui l’avaient amené.

Bellanger me dit, par la suite, qu’il eut, à ce moment, envie de partir. Puis, la curiosité aidant, il préféra attendre.

Il en était là de ses réflexions lorsque la petite fille, qui regardait toujours fixement le bassin de cuivre, lui dit très vite de jeter les yeux dessus, car il y avait un vaisseau qui passait, pavillon déployé. C’est ce que lui traduisit l’interprète, d’une manière hâtive.

Bellanger se pencha alors sur le bassin, il n’aperçut tout d’abord absolument rien ; mais quelques minutes ne s’étaient pas écoulées qu’il vit soudain surgir et peu à peu disparaître un vaisseau français, sur lequel était monsieur Baron[3].

Il venait de Surate et était à la côte Malabare. Un moment après, il distingua le même vaisseau mouillé devant Bombay. Il m’a répété souvent qu’il apercevait les choses si clairement qu’il distinguait même les Anglais sur la plage, attendant l’arrivée de la chaloupe du vaisseau. Il fut encore plus étonné en voyant, à bord du navire, des gens qu’il connaissait parfaitement. Toutes ces choses ne se voyaient qu’un moment et il fallait toujours qu’il fixât le même point et ne regarda ni à gauche, ni à droite, sous peine de ne plus rien voir.

Bellanger demanda alors au Brahmane s’il pouvait lui faire voir des vaisseaux venant de France, car c’était là son principal souci et l’objet de sa plus grande curiosité. Il lui fut répondu qu’il n’y avait point d’autre vaisseau que celui qu’il avait vu, et, par la suite, monsieur de Lespinay put se rendre compte que c’était parfaitement vrai.

Alors, il demanda au Brahmane s’il pouvait lui montrer San-Thomé assiégée. Il lui répondit qu’il verrait la Place dans un moment ; et, en disant cela, il se mit à encenser de nouveau. Il jeta ensuite une poignée de riz et marmotta quelques paroles fort bas et tout à coup, toujours dans le bassin de cuivre, monsieur de Bellanger vit apparaître San-Thomé ; monsieur le Vice-Roy[4] était sur le bastion, entouré de beaucoup de soldats, dont Bellanger pouvait reconnaître le visage.

Monsieur de Lespinay me dit ensuite que sa stupéfaction fut si grande qu’il ne voulut rien entendre pour en voir davantage. Quelques jours plus tard, le navire qui amenait monsieur Baron de Surate passa à Pondichéry. Monsieur de Lespinay lui dit qu’il savait son arrivée, l’ayant vu dans le port de Bombay. Monsieur Baron se récria, ne pouvant croire la chose véritable, car il avait eu le vent favorable et était venu dans le minimum de temps possible, n’étant resté à Bombay qu’un demi-jour.

Lorsqu’il sut la façon dont monsieur Bellanger de Lespinay l’avait appris, il lui recommanda de ne pas s’amuser ainsi « … semblable chose ne pouvant arriver, lui dit-il, que par le moyen du démon. »[5]

C’était certainement l’avis de madame et de monsieur Martin et de tout l’auditoire. C’est ainsi qu’au XVIIe siècle, on expliquait … tout ce qui semblait inexplicable.

 

[Ce texte constitue le chapitre XIX , pp. 115-121, du livre de madame Yvonne Robert Gaebelé, Une Parisienne aux Indes au XVIIe siècle (Madame François Martin), préface de A. Martineau, Société de l’histoire de l’Inde française, Pondichéry, 1937] Août 1690.

 

 

Voici ce que deux Français ont vu à Pondichéry :

Il y avait fort longtemps qu’il n’avait pas plu : les Mores et les gentils avaient besoin d’eau pour leur riz et leurs légumes. Les bramènes les firent assembler. MM. Chalandre, garde-magasin, et du Sault, capitaine d’infanterie, de qui je tiens ceci, s’y trouvèrent par hasard. Leur présence n’empêcha point les bramènes de poursuivre leur cérémonie. Ils prirent un poulet noir en vie, de ceux dont j’ai parlé, qui ont les yeux de sang, la chair et le reste comme encre. Ils arrachèrent la tête du corps, jetèrent le corps, et mirent la tête sur une pierre au pied d’un arbre. Ils se prosternèrent tous devant cette tête… et, après une demi-heure de prières, de supplications ou d’imprécations pour lui demander de la pluie, ils la prièrent de lui faire signe qu’elle leur en enverrait. La tête remua trois fois, fit trois tours, et trois bonds ou sauts ; et, le lendemain, il plut avec abondance. Il serait ridicule de me dire que c’étaient les esprits vitaux qui se dissipaient : un si long espace de temps devait les avoir assoupis ; et, pour moi, je n’en puis rien dire, sinon que le diable s’en mêlait, ou que du moins la démonomachie y avait part.   Robert Challe, Journal d’un voyage aux Indes, Mercure de France, p. 303



[1] Pouchot de Chantassin : « Relation du voyage et retour des Indes Orientales, pendant les années 1690-1691»

[2] Récit tiré du livre de Challes, Journal d’un voyage aux Indes Orientales (1690-1691).
[Voir
in fine le passage concerné dans le livre de Challes publié par le Mercure de France en 1979] [Note du CIDIF].

[3] A cette époque, monsieur Baron était Directeur général de la Compagnie aux Indes et séjournait ordinairement à Surate.

[4]  Titre que portait à cette époque monsieur de la Haye.

[5]  La divination est chose très courue aux Indes. Et, s’il y a des charlatans qui en vivent, racontant n’importe quoi pour de l’argent, elle n’en existe pas moins et est une véritable science, à la portée d’un petit nombre. Pour les lecteurs que ces questions occultes, touchant l’Inde, intéresseraient particulièrement, l’auteur les renvoie à l’ouvrage de Paul Brunton : A Search in Secret India (Une recherche dans l’Inde secrète). [Note de Mme Gaeblé]