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(Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 91) 

 (Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 83)

 

Robert Challe, François Martin et les Jésuites

 

Plusieurs lecteurs de la dernière Lettre du CIDIF ont marqué leur surprise devant le comportement des jésuites dans les vingt premières année du XVIIIe siècle à Pondichéry. L'affaire Naniapa[1], même après 200 ans, demeure une tache sur la Compagnie de Jésus et un scandale pour tous. La politique de cette Compagnie a conduit la France à expulser les jésuites en 1764, mais l'anti-jésuitisme, comme l'anti-cléricalisme sous la Troisième République, ne fut pas un article d'exportation et les bons Pères purent poursuivre leurs activités dans certaines colonies. Neuf ans plus tard, en 1773, la Compagnie était dissoute par le Pape et les jésuites disparurent pour quelque temps de la surface de la terre.

Il est remarquable de constater que ce comportement des jésuites n'était ni nouveau ni exceptionnel. Le texte que nous publions ci-dessous est tiré du Journal d'un voyage aux Indes par Robert Challe, écrivain du Roi. Robert Challe (1659-1721) eut une vie active et bien remplie : il se rend plusieurs fois au Canada où des irréguliers anglais et des corsaires ruinent son entreprise ; en 1690 il part avec l'escadre de du Quesne comme "écrivain du Roi", tâche qui s'apparentait un peu à celle de nos commissaires actuels de la marine. Cette fonction, il la doit à la protection du ministre Seignelay, le fils de Colbert, pour lequel il écrit ce journal. Malheureusement pour lui, M. de Seignelay mourut subitement en novembre 1690, pendant le voyage aux Indes (c'est à son retour que Challe apprendra la nouvelle), et, sans cet appui, ses chances de carrière ont manifestement été annihilées. En tout cas c'est dans ce voyage qu'il rencontrera le Père jésuite Tachard qui, quatorze années plus tard sera à l'origine de "l'affaire Naniapa".

Homme d'action, entrepreneur, soldat, marin, Robert Challe est tout cela mais bien plus encore. Il a parcouru pratiquement tout le monde connu de son temps et a jeté sur les hommes et les choses l'œil d'un être fort cultivé et curieux, et ses réflexions ou son questionnement ont des résonances très modernes. À son retour en France, il écrira trois œuvres : son Journal, Les difficultés de la religion et Les illustres Françaises. Le Journal, écrit en premier, ne sera publié qu'en 1721, l'année de sa mort. Il faudra attendre 1979 pour avoir une seconde édition de ce livre que Frédéric Deloffre et Melahat Menemencioglu présentent comme "le plus beau récit de voyage à la voile du temps accompli dans la moitié du monde par un jeune homme pénétré de Pascal, qui avait joué les tragédies de Racine dans leur nouveauté, qui eut l'honneur d'inspirer Marivaux, Prévost et Richardson, et dans lequel les critiques modernes voient, à tour de rôle, un devancier de Laclos, de Stendhal ou de Balzac."[2]

Cet écrivain, redécouvert il y a moins de 30 ans, fait, depuis, l'objet de nombreuses études universitaires dans le monde entier. Il est intéressant de constater qu'il a fait une place particulière à son passage à Pondichéry et à un entretien qu'il a eu en tête-à-tête avec François Martin. Il s'agit là d'un morceau d'anthologie littéraire et d'une source d'informations sur de nombreux problèmes et d'abord sur l'attitude générale des jésuites. Une confidence de Louis XIV à Seignelay sur la crainte qu’il entretenait au sujet des jésuites nous est rapportée ici ; elle est surprenante, mais on ne peut déjà plus la contrôler en 1721, Louis XIV, Seignelay et François Martin étant alors tous décédés. On apprend aussi l'origine du financement des congrégations missionnaires. Et l'on comprend mieux comment cet homme, sans être athée, se posait des questions qui nourriront Les difficultés de la religion. Challe participe manifestement à ce mouvement des esprits que Paul Hazard baptisera la Crise de la conscience européenne 1680-1715 et il n'est pas indifférent de voir qu'un homme de cette sorte échangeait idées et sentiments à Pondichéry avec François Martin en 1691. En tout cas, il a voulu donner à cet entretien une importance qu'il n'accorde dans tout son journal qu'à cette seule journée (jeudi 25 janvier) en lui donnant un titre : "Conférence avec M. Martin".

 



[1] Paul Olagnier, Les jésuites à Pondichéry et l'affaire Naniapa, in La Lettre du CIDIF n° 28-29.   
Le nom de Naniapa a été donné à une rue de Pondichéry. Il serait intéressant de connaître la date à laquelle cette rue a été ainsi dénommée.

[2] Introduction du Journal d'un voyage aux Indes par Robert Challe, écrivain du Roi, Mercure de France, 1979, p. 35.

 

 

 

LES JESUITES A PONDICHÉRY

Entretien de François Martin avec Robert Challe au mois de janvier 1691

 

[Le jeudi 25 janvier 1691, de retour du Bengale, Robert Challe, qui est de passage à Pondichéry où il avait déjà séjourné au mois d’août de l’année précédente, s’entretient longuement seul à seul avec François Martin. Challe avait fait lire à ce dernier le journal qu’il tenait depuis son départ de France.

A la date du 25 janvier 1691, Challe commence ainsi le compte rendu de son entrevue avec le gouverneur :

« M. Martin m’a paru content de mon journal, et encore plus de s’être aperçu que j’ai quelque accès auprès de M. de Seignelay[1]; et moi je me suis aperçu que c’est à ce seul accès que je dois l’empressement qu’il a eu d’avoir avec moi une conférence.……»

Suit un échange de vues sur la politique des Hollandais dans les Indes et de leur implication dans les querelles des princes entre eux ou avec le Grand Mogol. Après des considérations générales sur les relations avec les autres Européens et notamment avec les Anglais, François Martin fait des confidences sur les Jésuites, qu’il désigne souvent sous le nom collectif de “Société“ (de Jésus)]

…………

Je n’ai jamais écrit qu’une faible partie de ce que je vais vous dire, me dit-il en poursuivant ; mais ce que vous dites sur la brusquerie d’un Jésuite à Moali[2] fait que je vas vous confier quelques secrets dont je n’ai parlé qu’à peu de gens, et écrit fort sobrement à peu d’autres : mais je me fie sur votre discrétion pour l’usage que vous pourrez en faire, sans vous commettre ni vous ni moi ; parce que la vengeance des gens dont je vas vous parler est implacable, que leur colère est terrible, et qu’ils ne savent ce que c’est que pardonner ni aux vivants, ni aux morts. Je ne pus m’empêcher de sourire à ce prélude. Vous riez, me dit-il en s’en apercevant : quel est le sujet ? Poursuivez, monsieur, lui répondis-je ; votre pinceau me fait reconnaître les jésuites ; et je suis fort trompé si ce n’est pas eux que vous avez voulu peindre, et dont vous parlez : vous les caractérisez trop bien pour les méconnaître. Il est vrai, me réplique-t-il ; mais puis-je achever sans crainte ? non seulement vous le pouvez, lui répartis-je, mais même je vous en conjure et vous assure de tout le secret d’un homme de probité et d’honneur, qui n’a jamais trahi la confiance de qui que ce soit ; et qui, peut-être, vous rendra secret pour secret. Cela étant, dit-il, je poursuis.

Je ne sais, dit-il, par quel charme ils ont surpris et surprennent encore tant de monde, sous le faux prétexte d’une dévotion et d’un zèle dont ils ne sont nullement animés, et qui ne leur sert que de manteau, et non pas d’objet. Ils font seuls autant de tort pour le moins au commerce de la Compagnie des Indes que toutes les nations européennes ensemble ; et, comme je les ai étudiés avec attention, je ne crois pas m’y être trompé.

Il est constant qu’après les Hollandais je ne connais que les jésuites qui fassent le plus fort commerce des Indes, et le plus riche : il surpasse celui des Anglais, des Danois et des autres nations ; et je ne sais s’il ne l’emporte point aussi sur celui des Portugais, qui les y ont les premiers amenés. J’avoue qu’il y en peut avoir quelques-uns parmi eux qui viennent dans l’Orient uniquement guidés par l’esprit et l’étoile de l’Evangile : c’est à ceux-là que la Société laisse le soin des conversions ; mais le nombre en est très rare, et ce ne sont pas ceux qui connaissent le secret de la Société : ce sont ceux qui sont véritablement jésuites séculiers et qui ne paraissent pas l’être parce qu’ils n’en portent pas l’habit ; et qui sont pris à Surate, à Goa, à Agra, et partout ailleurs où ils sont établis pour ce que l’apparence montre, c’est-à-dire pour marchands de la nation dont ils sont : car il est de fait qu’il y en a de toutes sortes de nations, même des Arméniens et des Turcs, et toute autre qui peut être nécessaire à l’intérêt de la Société.

Ces jésuites déguisés s’intriguent partout et savent chez quel marchand et banian[3] il y a le plus de telle ou telle marchandise. La secrète correspondance et la relation qu’ils entretiennent entre eux, et qui n’est point interrompue parce que le secret y est étroitement gardé, les instruit mutuellement des marchandises qu’ils doivent acheter ou vendre, et à quelle nation, pour y faire un plus gros gain ; en sorte que ces jésuites cachés font un profit immense à la Société, et ne sont responsables qu’à elle, dans la personne des autres véritables jésuites, qui courent le monde sous un vénérable habit de saint Ignace, qui ont la confidence, le secret et l’ordre des supérieurs d’Europe, révérends pères des trois vœux, qui leur prescrivent ce qu’ils doivent faire ; et leur ordre est exécuté sans aucune contrariété, parce que ces jésuites déguisés, outre leur vœu d’obéissance aveugle, ont encore serment de garder le secret et de contribuer en tout et partout à l’avancement et à l’intérêt temporel de la Société.

Ces jésuites déguisés et dispersés par toute la terre, et qui se connaissent tous par des marques et des signaux circulaires, agissent tous sur le même plan. Ainsi c’est chez eux que n’a point lieu le proverbe qui dit : autant d’hommes, autant de sentiments : car l’esprit des jésuites est toujours le même, et ne change point, surtout pour le commerce.

Outre le gain qu’ils font dans les Indes, ils en font encore un autre sur les marchandises qu’ils en font passer en Europe, toujours sous le faux prétexte de leurs missions, dans lesquelles ils sont soutenus par les princes et les compagnies de la communion romaine ; ou desquelles ils payent les frais dans les Etats luthériens et calvinistes ; et qu’ils envoient en droiture à d’autres jésuites déguisés, qui y font un gros profit pour la Société, les ayant de la première main. Que cependant ce commerce, tout considérable qu’il était, était tellement caché, ou paraissait si peu de chose par l’adresse des jésuites, que personne ne s’en était encore publiquement plaint en Europe, parce que personne ne s’était vu en état de le prouver en France, à qui seul ce commerce faisait tort. Les autres nations, qui en tiraient du profit par le fret, se souciant fort peu du dommage qu’il causait à la Compagnie française.

Qu’il avait plusieurs fois écrit et prouvé ce qu’il venait de me dire*. Que les mémoires qu’il en avait envoyés étaient également sincères et circonstanciés ; que c’était tout ce qu’il avait pu faire là-dessus ; mais que, bien loin que la Compagnie se fut mise en devoir d’empêcher des abus qui lui étaient si préjudiciables, il avait reçu d’elle des ordres très précis, et souvent réitérés, d’accorder et d’avancer à ces pères tout ce qu’ils demanderaient. Ce qu’ils avaient porté à un tel excès que le seul père Tachard, qui est venu de France avec nous, et qui reste à Pondichéry, doit actuellement à la Compagnie plus de cent cinquante mille piastres, qui, à trois livres chacune, monnaie de France, valent quatre cent cinquante mille livres, sans autre assurance de paiement que des comptes arrêtés[4]

Que j’avais bien pu voir par mes yeux à mon embarquement en Europe, et à notre débarquement ici, que les cinquante huit ballots, dont le moindre était plus gros qu’aucun de ceux de la Compagnie, et qui avaient été distribués sur toute l’escadre, n’étaient pas remplis de reliquaires, de chapelets, d’Agnus Dei, ni d’autres armes de mission apostolique. Que c’était belles et bonnes marchandises, qu’il m’en assurait, et qu’il en était de même à tous les armements, à proportion du nombre de navires. Qu’il en avait pris droit pour prouver le commerce indu que ces pères faisaient dans les Indes, et l’abus qu’ils faisaient de la condescendance et de la bonté de la Compagnie, qui ne voyait jamais, ou bien rarement, et bien peu, le retour de la valeur de telles marchandises, parce qu’ils se servaient d’autres canaux pour les faire passer en Europe. Qu’après tant de mémoires, et de remontrances inutilement envoyées, il s’était trouvé réduit à laisser les choses aller leur courant, ne pouvant les faire remonter à leur source.

Ceux des jésuites qui courent au diable de vauvert (ce sont les propres mots de M. Martin), c’est-à-dire ceux qui vont avec les banians, et d’autres à la recherche des diamants, et des perles, ne sont pas ceux qui font le moins tort à la Compagnie française, et sont ceux qui ternissent le plus le nom chrétien, quoique pourtant ils ne fassent pas sur le théâtre du monde une figure si éclatante que les autres. Ils s’habillent comme les banians, parlent leur idiome aussi bien qu’eux, vivent et mangent avec eux et comme eux, font leurs mêmes cérémonies : en un mot, ceux qui ne les connaissent pas les prennent pour de vrais banians ; mais toujours sous le faux mais spécieux prétexte de convertir ces banians, ils les suivent partout et font avec eux un commerce d’autant plus riche qu’il est sourd, et, preuve que ce n’est nullement le zèle de la foi qui les conduit, c’est qu’on n’en a jamais vu aucun converti par leurs soins ; et que le banian qui vous a donné à dîner m’a personnellement assuré que la religion était ce dont ils avaient parlé le moins, dans trois courses qu’ils avaient faites ensemble. Les jésuites dont j’entends vous parler sont venus ici de Porte-Nove, et en ont emporté avec eux trente ballots de cinquante huit que l’escadre a apportés de France, et, après plusieurs entretiens particuliers avec le père Tachard, sont partis avec les ballots pour aller à Madras, où ils sont encore. Cela ne prouve-t-il pas leur commerce et leur criminelle intelligence avec les ennemis de la France ? J’avoue pourtant que ces deux jésuites sont portugais ; mais pourquoi le Père Tachard leur a-t-il donné ces ballots ? et eux, pourquoi les portent-ils dans une forteresse anglaise ? Tout cela ne crêve-t-il pas les yeux ?

Ce sont ceux-ci qui vont à la recherche de ces diamants et d’autres joyaux de grande valeur et de peu de volume, ou qui ordonnent les achats des marchandises indiquées et demandées par les jésuites déguisés, qui disposent des marchandises qui viennent d’Europe, et qui les retirent des mains des autres, qui leur servent de facteurs, et qui sont répartis par toutes les Indes, afin de payer les raretés qu’ils ont achetées, soit en marchandises, soit en argent, au choix des vendeurs : et ceux qui, comme le père Tachard, vont et viennent d’Europe, comme les directeurs et les receveurs généraux ambulants de la banque et du trafic. Cependant, ils cachent ce trafic le plus qu’ils peuvent, parce qu’il est directement contraire aux préceptes de Jésus-Christ sur les missions[5] ; qu’il est encore expressément opposé à l’esprit de leur  institut ; et qu’outre cela, qui ne serait rien pour eux, l’honneur de leur compagnie en serait terni, qui est tout ce qu’ils craignent, préférant leur réputation temporelle au salut de l’âme.

Ils ont trouvé, pour dérober à tout le monde la connaissance de ce commerce de diamants, un secret, sur lequel je crois que le diable lui-même, tout subtil qu’il est, aurait été pris pour dupe, ou aurait pris le change ; si ce secret n’avait pas été mal à propos découvert par un de leurs prosélytes, très dévot serviteur de la Société en général, et très humble admirateur de ses membres en particulier, qui certainement n’y entendait ni finesse, ni malice ; je ne vous le révélerais peut-être pas, quoique l’histoire en soit toute risible. J’étais à Surate lorsqu’elle arriva.

Vous avez à vos pieds des souliers du pays. Nos nègres de Pondichéry travaillent aussi bien et aussi délicatement que les cordonniers de l’Europe, et de Paris même, qui est le centre du bon goût. Les talons en sont de bois, et ce bois est recouvert de cuir noir, ou d’autre couleur, au choix de celui qui se fait chausser. Les talons sont aussi de telle hauteur, grosseur et largeur qu’on les demande à l’ouvrier. Cette sorte de chaussure est commune par toutes les Indes : ce sont les Portugais qui en ont apporté la mode de leur pays ; et c’est pour cela, qu’on les nomme souliers à la portugaise. (Par parenthèse, moi qui écris en ai et porté de semblables à Paris ; et, n’y ayant pas longtemps, ils n’y sont pas encore oubliés.)

C’est sur ces talons, a poursuivi M. Martin, que ces bons et inventifs pères ont tablé. Ils ont ôté de ces souliers les talons de bois hauts et larges qu’ils y avaient fait mettre, et ont substitué à leur place des talons ou petits coffrets de fer, qu’ils avaient fait faire en Europe sur des modèles qu’ils avaient donnés apparemment à quelque serrurier ; et c’était dans ces coffrets ou talons de fer, bien recouverts du même cuir noir qui avait été mis sur le bois, qu’ils renfermaient les diamants et autres joyaux riches qu’ils avaient achetés. Eh bien ! ai-je tort de dire que le diable aurait pris le change ? Se serait-il imaginé que les jésuites eussent été savetiers dans les Indes, et qu’ils se fussent humiliés jusqu’à raccommoder des souliers ? Si c’est ainsi qu’ils l’entendent, lorsqu’ils affirment avec tant de confiance aux chrétiens d’Europe, et à leurs crédules dévots, qu’ils foulent aux pieds les richesses des Indes, ils ont certainement raison ; et on ne peut pas mieux pratiquer leur morale pratique. Ô sainte restriction mentale ! bienheureux est le jésuite Escobar, qui vous a inventée ! C’est par votre moyen que les plus grands imposteurs ont le droit de se donner pour saints et de tromper les chrétiens sans faire que ce qui leur vient en tête, et qui plus est, sans commettre aucun pêché.

Je ne sais s’ils se servent encore de ce secret : je sais seulement qu’il fut découvert lorsqu’eux-mêmes y songeaient le moins. Un de leurs nouveaux convertis, qui les regardait comme des saints, s’humilia à Surate jusqu’à vouloir décrotter leurs souliers. La peine n’était pas grande ; on s’y crotte peu : n’importe, c’est toujours une humiliation pour un superstitieux. Celui-ci craignit que ces bons pères lui refusassent cette grâce. Il prit subtilement dans leur chambre deux paires de souliers, et s’éloigna, crainte d’être pris sur le fait. Il commença son ouvrage et sentit remuer quelque chose dans le talon du soulier qu’il tenait.

Vanos sollicitis incitat umbra metus[6]

La peur le prit : il crut avoir fait un grand crime, et que le diable allait le saisir au collet pour le punir d’avoir mis ses mains profanes sur les hardes de ces saints apôtres, qu’il ne devait regarder que comme des reliques. Par hasard un Portugais passait : je dis par hasard, parce que l’endroit où cela se passait est peu fréquenté, étant fort éloigné. Il alla au cri, et demanda au More ce qu’il avait à crier. Celui-ci lui conta son aventure avec autant de gémissements que s’il y avait eu matière à Inquisition. Le Portugais, moins scrupuleux, ouvrit le talon, et y trouva six gros diamants bruts : il ouvrit les autres ; et, y ayant trouvé la même chose, il emporta toutes ces pierreries, et empêcha le More de les jeter comme il voulait le faire, croyant que ce n’était que des cailloux que le mauvais esprit y avait mis.

Il est impossible de s’imaginer à quel excès de fureur ces pacifiques pères se portèrent contre ce More, et son humilité mal placée. Ils restèrent tout le reste du jour et le lendemain à se résoudre à perdre leurs diamants pour sauver leur réputation, ou à perdre leur réputation pour sauver leurs pierreries. Ils se déterminèrent pourtant, et l’utile l’emporta sur l’honnête :

Gemmas impia gens Numinis instar habet[7]

Ils allèrent trouver le Portugais ; et lui offrant d’une part un présent et leur appui, et de l’autre le menaçant de toute leur colère, et de leur ressentiment, et même de l’Inquisition de Goa, aussi terrible que celle de Lisbonne[8], ils retirèrent de ses mains les vingt-quatre diamants bruts, avec promesse du secret. Il le leur a gardé, n’ayant jamais rien dit de l’aventure ; mais le More s’étant hautement plaint des mauvais traitements des révérends pères au sujet des vingt-quatre petits cailloux qu’il avait trouvés dans les talons de leurs souliers, qui étaient autrement faits que les autres, étant de fer creux, on s’est douté de ce que c’était ; et leurs démarches auprès du Portugais, jointes à un ballot d’écarlate qui avait été porté de chez eux chez lui, ont changé en certitude les soupçons qu’on avait conçus.



[1] Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay (1651-1690) fils du grand Colbert, Secrétaire d’Etat (1672), ministre d’Etat (1689) était le protecteur de Ch    alle. Au moment de cet entretien, Seignelay était décédé subitement le 3 novembre 1690 à 39 ans. Challe l’apprit à la Martinique au mois de juin 1991 sur le chemin de son retour en France.

[2] François Martin fait allusion à la relation d’un incident rapporté par Challe dans son journal à la date du dimanche 2 juillet 1690 : un jésuite, le père de Châteauneuf, avait détruit une idole dans un oratoire à Moali (dans les Comores) et « s’en serait assurément mal trouvé, si les Français n’avaient été en état de le défendre ».

[3]  Banian : ce nom donné aux commerçants indiens vient du sanskrit "Vanijya" et correspond à une sous-caste de brahmanes spécialisée dans le commerce et le prêt d'argent. [Note du CIDIF]

*  C’est encore à la Compagnie à savoir si tout ceci est une imposture. Le fait est grave, mérite l’attention du lecteur, et d’être approfondi. [Note de Robert Challe]

[4]  On sait que ce fut à l’occasion d’une banqueroute, survenue au P. La Valette en 1760-61, que ceux-ci furent finalement expulsés de France. Ce fait confirme indirectement les considérations que l’on trouve ici sur le commerce des jésuites et sur les crédits qu’ils sollicitaient – ou inversement accordaient en certaines circonstances, comme on le voit dans la Correspondance de Guilleragues (Droz, 1976), au moment où la « nation » française dut débourser de fortes sommes à Constantinople à la suite du bombardement de Chio par l’amiral Duquesne. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[5] Ce mot sur les missions semble comporter une faute de texte, peut-être une omission par « saut du même au même » [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[6] Ovide, Pontiques, 2.7.14. Traduction : « Une ombre provoque de vaines craintes chez les gens inquiets » Le texte original d’Ovide, vanaque sollicitis incitat umbra metum, signifie exactement : « Une ombre vaine donne de la terreur aux gens inquiets. » [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[7] Citation non identifiée, provenant peut-être d’un auteur chrétien tardif, comme d’autres citations dont nous n’avons pu retrouver la source. Traduction : « Une nation impie estime les pierres précieuses à l’instar d’une divinité. » [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[8] Allusion à la fameuse inquisition de Goa, dans le plus important des établissements portugais des Indes, qui inspirera à Voltaire sinon le fond (car l’aventure qu’il raconte repose sur les vexations qu’il avait éprouvées avec Mme Denis à Francfort, de la part de Frédéric II), du moins l’affabulation des Lettres d’Amabed. Challe ne fait pas directement allusion à C. Dellon, voyageur français qui fut condamné à cinq ans de galères par l’Inquisition de Goa, avant de pouvoir faire reconnaître son innocence par le Grand Inquisiteur de Lisbonne, mais il est clair qu’il connaît son ouvrage, la Relation de l’inquisition de Goa (Leyde, 1687, réimprimée par L.E. Du Pin au tome second de ses Mémoires historiques pour servir à l’histoire de l’Inquisition, Cologne, 1716, in-12°).[Note du Mercure de France, édition de 1979].

 

 

Que ces jésuites vagabonds meurent pendant leurs courses, ce sont toujours pour la crédule populace d’Europe, et les dévots de leur Société, des saints auxquels les travaux évangéliques ont coûté la vie. Qu’ils soient assommés, ou qu’ils meurent d’un autre genre de mort violente, ce sont des martyrs. Mais le malheur est pour tout le monde en général que, pour l’honneur de la Société, il ne meurt dans ces pays éloignés que les saints de la Compagnie ; et que ceux qui en reviennent sont tous, sans exception, gens capables de faire enrager leur prochain et ceux qui malheureusement ont affaire à eux, par leur avidité du gain temporel, et à déshonorer leur Société, si on osait leur rendre justice[1]. A l’égard de ceux qui viennent d’Europe ici pour aller en mission, à ce qu’ils disent, ils imposent à ceux qui ne les connaissent pas ; car si l’amour de Jésus-Christ était véritablement gravé dans leur cœur, ils ne feraient pas damner les chrétiens pendant le voyage, en se mêlant de tout, en suscitant des querelles, pour se donner le mérite de la réconciliation, et en jetant le divorce et la confusion partout ; étant vrai que la paix et un jésuite sont aussi peu compatibles ensemble que le diable et l’eau bénite. Je ne veux pour témoin de ceci que tous les navigateurs, sans exception, qui ont eu le malheur d’avoir eu un jésuite dans leur compagnie. Tous les officiers de la compagnie s’en sont plaints à moi, et ceux de votre escadre ne s’en louent point. Aussi, s’il y avait eu des jésuites du temps de Juvénal, je croirais qu’il aurait voulu parler d’eux dans ces deux vers de différents endroits de ses œuvres :

Impiger extremos currit mercator ad Indos.

Quis metus aut pudor est unquam properantis avari[2]

Cela ne fait rien au corps de la république des indignes enfants de saint Ignace. Ce corps ne prend aucune part aux fautes des particuliers, qui sont peccadilles personnelles, et sujettes à désaveu. La masse de la Société prise in globo[3] se contente de s’approprier le fruit de ces fautes et de s’enrichir ; et il se trouve que ceux qu’elle charge du ménagement et de la direction de ses intérêts se livrent à tous les diables avec plaisir, pour faire son utilité, et vérifient par leur vie, leur conduite et leur mort, qu’une communauté n’est jamais riche à moins que les pères temporels ou les procureurs en soient les âmes damnées.

On m’a dit là-dessus à Goa une chose très particulière. Je suis en état de prouver qu’on me l’a dite, et que ça été un très bon religieux dominicain, officier de l’Inquisition, qui me l’a assurée. C’est que ceux qui vont à la recherche des pierreries, ceux qui sont déguisés en séculiers, et les autres qui, par leur travail ou leur industrie, contribuent au profit de la Compagnie de Jésus, ne craignent ni enfer, ni diable, pas même le purgatoire, parce que les supérieurs les arment d’indulgences et d’absolutions bien signées et scellées, par lesquelles tous leurs péchés généralement, de quelque nature qu’ils soient, tant commis qu’à commettre, leur sont remis, et qu’au bas de ces indulgences et absolutions il y a un ordre de la glorieuse Vierge Mère de Dieu, adressé à saint Pierre, de les recevoir en paradis sans aucune information de vie ni de mœurs, attendu qu’ils sont morts au service et pour l’utilité de la sacro-sainte Compagnie de Jésus.

Je vous le répète encore, a poursuivi M. Martin, je ne vous donne pas celui-ci pour un fait véritablement certain, n’ayant jamais vu de ces sortes de pancartes qui sentent la superstition moscovite ; mais je puis vous assurer qu’un dominicain, officier de l’Inquisition de Goa, me l’a assuré à moi-même ; que ce religieux, parfaitement honnête homme, n’avait ni sujet ni raison de me faire croire une fausseté ; et que je crois en mon particulier ce qu’il m’a dit, d’autant plutôt que la conduite de ces pères paraît cadrer, et même se fonder sur ces indulgences et ces absolutions. Mais, monsieur, êtes-vous pas saisi d’horreur de l’effroyable impiété de la Société, d’oser, si cela est, comme je n’en doute point, mêler dans ses horribles blasphèmes le nom auguste de la Sacrée Vierge ? Peut-on accorder cela, et leur entrée dans le Japon, avec la moindre ombre de christianisme ? J’ignore lequel est le plus criminel.

Il n’y a rien que ces pères ne soient prêts à faire et à entreprendre, lorsqu’il s’agit de l’intérêt temporel de leur Compagnie. C’est un capucin, qui remplit ici les fonctions curiales, très religieux et très honnête homme ; vous le connaissez, et je vous ai vu parler avec lui. Outre la chapelle qu’il a dans le fort, il en a fait bâtir une autre sur un fonds qu’un banian lui a laissé, destiné à cet usage par ce banian, et, pour le faire construire, il s’est servi de l’argent que ce même banian lui avait mis en main avant sa mort, et qu’il avait aussi destiné à cette construction. Ce banian avait été converti par notre capucin, et c’était une espèce de reconnaissance qu’il faisait à Notre-Dame de sa conversion. Cette chapelle lui est en effet dédiée.

Le bon père Félix y a apporté tous ses soins ; et, pour qu’elle ne soit point profanée par les idolâtres, il l’a fait entourer d’une muraille : elle est située hors du fort. Le capucin y a fait transporter le corps du banian fondateur, qu’il avait empêché qu’on brûlât à la manière des idolâtres, et il garde les clefs des deux portes de la muraille et de la chapelle.

Cette chapelle est petite et fort proprement bâtie, et il y a derrière et à côté une belle et grande pièce de terre qui en dépend, faisant partie de l’achat du fonds sur lequel la chapelle est construite. Les jésuites ont cru que cette chapelle pouvait leur être utile, et pourrait par la suite du temps leur procurer quelque établissement considérable. Ainsi, comme tout leur convient, jusqu’à un chapeau de paille dont ils se servent à la farce, s’ils ne peuvent s’en servir à la tragédie ; que le bâtiment de la chapelle était fait ; que cette chapelle est ornée et garnie ; que la distance de cette chapelle du mur qui l’enferme leur offrait assez de terrain pour y construire une maison pour eux et y faire deux jardins, ils crurent pouvoir en chasser le capucin et s’en emparer.

Dans ce dessein, ils le flattèrent sur sa dévotion à la Sainte Vierge, qui, disent-ils, est la première protectrice de leur sainte Société auprès de Jésus-Christ son fils ; et enfin, lui demandèrent les clefs de cette chapelle pour y célébrer une neuvaine. Le pauvre père Félix, qui n’y entendait aucune finesse, les leur donna avec plaisir, et leur mit entre les mains les vases sacrés, toute l’argenterie et les ornements d’église, pour célébrer. La neuvaine étant expirée, il leur redemanda les clefs, qu’ils ne voulurent pas rendre. Il fut plus de deux mois à ne se servir que de voix priantes ; mais, voyant qu’il n’avançait rien par la douceur, la patience lui échappa. Il prit un jour de dimanche, que tous les Français officiers du Conseil et autres commis et soldats étions à la messe. Il se tourna par devers nous avant de dire le dernier Evangile et nous pria de ne point sortir, ayant quelque chose de conséquence à nous dire. Tout le monde resta ; et, sitôt qu’il eut ôté sa chasuble et son étole, il se retourna vers nous, revêtu de son aube ; après nous avoir fait une récapitulation de sa chapelle de Notre-Dame, que nous savions aussi bien que lui, il la termina par dire qu’il avait été assez simple pour en prêter les clefs aux pères tel et tel, qu’il nomma ; mais que c’était assurément des fripons, puisqu’ils refusaient de les lui rendre.

Vous riez, me dit-il en s’interrompant. Hé parbleu ! oui, je ris, lui dis-je. Eh ! de quoi ? me demanda-t-il. De ce que, répondis-je, les pères jésuites ne sont pas plus heureux ici en capucins, qu’ils l’ont été en Europe il y a trente-cinq. Votre bon père Félix les traite de fripons en Asie ; et le bon père Valérian les a traités d’imposteurs en Allemagne, à ce que disent les Lettres au Provincial[4]. Ne plaisantons point, dit-il, en m’interrompant. Nous lui pardonnâmes le terme, poursuivit-il, bien persuadés que c’était plutôt un effet de son zèle que de sa mauvaise volonté. Il nous pria tous d’interposer nos offices pour les lui faire rendre par la douceur ; sinon, d’user de l’autorité que le roi et la Compagnie nous avaient donnée.

Nous nous concertâmes en Conseil. La demande avait été faite devant trop de monde et était trop juste pour n’y point avoir égard. Nous en parlâmes aux quatre jésuites, qui ne nous payèrent que de défaites[5]. On eut beau leur représenter le scandale que causait une semblable invasion du bien d’autrui, il est constant que toutes nos raisons n’avançaient rien, et n’auraient peut-être rien du tout opéré si les soldats, qui prenaient le parti du père Félix, ne leur avaient pas fait mille insultes ; ce qui me faisant craindre un soulèvement, je les envoyais quérir tous quatre, et, en présence des officiers, qui leur faisaient une infinité de reproches, je leur dis affirmativement que je n’empêcherais point les effets du zèle des soldats, et que les officiers ne s’y opposeraient point non plus ; que le père Félix voulait mettre ces soldats en œuvre pour repousser la force par la force ; qu’ils le regardaient tous comme leur pasteur, et que qui que ce soit n’entreprendrait de les arrêter de le suivre et de lui obéir. J’y ajoutai qu’outre que peut-être quelqu’un y serait assommé, dont je ne répondais pas, cela faisait croire que ce qu’on disait du Japon, de la Chine et de Siam, était vrai, et qu’ils portaient partout leur esprit de rapine.

Ils me remirent donc ces clefs. Je les rendis à notre capucin qui courut au plus vite à sa chapelle pour voir si on n’en avait rien emporté. Il trouva tout ce qu’il y avait laissé, et avec cela les deux côtés de la chapelle labourés et bêchés et semés de fèves ; signe que les jésuites ne voulaient pas déguerpir. Il a fait changer les gardes des serrures ; et, depuis ce temps-là, il n’a point voulu du tout qu’aucun jésuite y entrât, pas plus qu’un idolâtre.

Après avoir parlé des jésuites en particulier, joignons-y les missionnaires. Il est juste de vous instruire de tout, puisque vous faites un journal exact pour M. de Seignelay. Ces missionnaires ne sont certainement point si scandaleux que les jésuites. La doctrine de ceux-ci s’accommode avec tout le  monde : à peine ont-ils baptisé un idolâtre qu’ils l’admettent à la participation des saints mystères, en un mot à la Sainte Table ; et c’est par cet endroit que tous les idolâtres imparfaitement convertis forment en Europe le nombre prodigieux des âmes qu’ils se vantent d’avoir gagnées à Dieu dans les Indes[6]. Si ceci vient à leur connaissance, et qu’il le trouve mauvais, je leur donne le conseil de M. Pascal : qu’ils n’écrivent plus que pour leurs dévots, s’ils veulent être crus, ou bien qu’ils empêchent qu’on leur réponde. A l’égard de ceci, les bons et véritables catholiques en sont scandalisés parce qu’ils sont persuadés que c’est profaner le Saint des Saints que d’en faire participants des gens qui certainement n’ont rempli, ni pu remplir les versets 27, 28 et 29 du chap. XI de la première aux Corinthiens, comme cela va vous être prouvé tout à l’heure :

27 Itaque quicumque manducaverit panem hunc, vel biberit Calicem Domini indigne, Reus erit corporis et sanguinis Domini.

28 Probet autem seipsum homo, et sic de Pane illo edat, et de Calice bibat.

29 Qui enim manducat et bibit indigne, judicium sibi manducat et bibit, non dijudicans Corpus Domini[7].

Les missionnaires, bien moins faciles et plus attachés à l’Evangile, ne font à beaucoup près tant de prosélytes, parce que leur morale est véritablement chrétienne, et ainsi bien plus resserrée ; qu’ils prêchent un Dieu mort en croix avec ignominie ; et non un Jésus-Christ sur le Tabor, rayonnant de gloire et de splendeur. Il semble que dans leurs sermons et leurs exhortations, ils bornent toute leur science à prêcher avec saint Paul un Jésus-Christ, et icelui crucifié. Leurs prosélytes ne sont pas si nombreux ; mais en récompense ils sont bien plus constants dans la foi, parce qu’ils sont mieux et plus précisément instruits. Cette différence s’est marquée dans la révolution de Siam, arrivée en 1688, il y a un peu plus de deux ans. Tous les officiers et soldats ont tous dit que M. Poquet, missionnaire, n’avait été, non plus que les autres persécutés, abandonné d’aucun Siamois converti par leurs soins : que le clergé avait redoublé son zèle à mesure que la persécution avait augmenté ; que le clergé très nombreux, quoique caché, avait secouru par ses aumônes et celles des fidèles Siamois, non seulement M. Poquet, mais aussi tous les nouveaux chrétiens persécutés ; qu’ils avaient tous ensemble, tant ecclésiastiques que séculiers, et tous Siamois, puissamment assisté Mme Constance et sa mère, auxquelles ils avaient donné tous les secours humains qu’ils avaient pu, non seulement par rapport à la vie présente, mais aussi par rapport à l’éternité ; qu’ils lui avaient abondamment fourni de quoi les corrompre, jusqu’au point de souffrir son évasion de la prison où elle était retenue, d’emporter son fils avec elle et de se retirer à Bangkok.

Vous savez comme elle y fut reçue, et avec quelle lâcheté elle et son fils furent rendus à l’opra Pitrachard. Il est certain que le clergé de Siam, presque tous siamois, et les nouveaux chrétiens y ont souffert avec une constance égale à celle des saints martyrs de la primitive Eglise, et sans se démentir, toute la fureur que peut inspirer dans des ames barbares le zèle d’une idolâtrie inspirée par le père de l’erreur, soutenu et animé par le révolte, la rébellion, l’ambition et l’avarice : le tout fomenté par les talapoins, prêtres de leurs idoles, dont la fureur n’a rien épargné ; car, monsieur, il faut vous figurer à vous-même et vous convaincre que les plus affreuses cruautés n’ont rien d’horrible pour les gens qui se dévouent aux autels, de quelque culte que ce soit, pourvu qu’ils ne soient pas eux-mêrmes victimes de cette cruauté. Ils la condamnent dans les autres, lorsqu’ils y sont exposés, et qu’ils ne peuvent s’en sauver ; mais ils l’exercent eux-mêmes lorsqu’ils ont la force à la main. Nos histoires, tant anciennes que modernes, en sont des garants qu’on ne peut ni démentir ni récuser*. Je me suis écarté de Siam ; le génie des talapoins m’a emporté : retournons trouver les missionnaires et les jésuites.

Il est vrai que les jésuites n’ont pris aucune part aux tourments des autres chrétiens leurs frères. Il est vrai qu’au lieu d’être persécutés ni maltraités en Siam, le parricide usurpateur Pritachard leur a fait des présents très considérables, tant à eux tous en général qu’à chacun d’entre eux en particulier. Il est vrai que qui que ce soit ne s’est ressenti de ces libéralités ; que les officiers et soldats français, réduits à la dernière misère, n’en ont tiré aucun secours, quoique tous en eussent besoin, puisque plus des deux tiers y sont morts, et qu’ils fussent tous à la portée des jésuites qui pouvaient les secourir. Il est encore vrai que tous leurs nouveaux convertis, sans en excepter un seul, ont abandonné la religion de Jésus-Christ dès que la persécution a commencé ; signe évident du peu d’instruction que ces indignes enfants de Jésus leur avait donné. Qu’ils en citent un seul qui ait résisté, qu’ils le prouvent, que les Français qui ont été à Siam en conviennent ; et je conviendrai que tous les officiers, M. Des Farges, ses enfants et les autres, qui leur ont soutenu le contraire à ma table, sont des imposteurs, et que j’en suis un moi-même d’ajouter foi à des témoignages unanimes qui ont confondu leur orgueil et leur hardiesse sans les faire rougir, quoiqu’on parlât à eux-mêmes, et qu’on leur ait lâché le mot d’imposteurs et de visionnaires. Tous les Français qui sont retournés en France sur l’Oriflamme, il y a environ un an, m’ont assuré ce que je viens vous dire ; et qu’il n’y a eu que les Siamois instruits par les missionnaires qui conservent et professent le christianisme en cachette pour les mystères, et publiquement pour la foi, sans commerce avec les idoles, c’est-à-dire sans mettre les pieds dans leurs temples. Ce qui n’est pas peu ;

Voilà tout le bien qu’on peut dire des missionnaires ; et je le dis avec plaisir, parce qu’en effet c’est la pure vérité. Je rends justice à leur zèle, que je nommerais zèle vraiment apostolique, si, comme les apôtres, ils se contentaient, suivant l’ordre du Sauveur, de secouer la poudre de leurs pieds contre les villes qui ne les auraient pas bien reçus, et de les abandonner à la malédiction que le même Sauveur prononce contre elles dans le dixième chapitre de saint Matthieu. Mais ils s’y attachent trop ; et n’obéissant qu’à leur zèle, que dans plusieurs occasions on pourrait nommer indiscret, ce dont ils ne conviennent point et dont ils ne conviendront jamais, il semble qu’il leur suffit de trouver des obstacles pour leur inspirer une envie et une obstination nécessaires de les surmonter.

Ces obstacles viennent toujours, à ce qu’on dit, de la part des pères jésuites, qui les leur suscitent directement ou sourdement. Les missionnaires s’y opposent de tous leur pouvoir, mais bien faible en comparaison du pouvoir des jésuites : et, n’étant pas à beaucoup près si politiques que leurs antagonistes, et ne possédant pas comme eux un accès libre auprès des souverains, ils sont très souvent, ou bien ils sont toujours obligés de céder et de quitter le pays en entier, quelques établissements qu’ils y aient, et quelques saints fondements qu’ils aient jetés du christianisme et de la foi ; et cela, parce qu’ils ne veulent avoir les jésuites pour maîtres, leur morale étant trop corrompue, et que les jésuites de leur part ne veulent point d’égaux.

Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que, d’une cause qui certainement n’a eu que le point d’honneur, et peut-être quelque intérêt temporel pour objet dans son principe, ils en ont fait une cause de religion, qui intéresse tout le monde chrétien. Les missionnaires n’ont pas osé attaquer les jésuites dans leur trafic ou dans leur commerce : la Société est trop puissante et trop riche pour appréhender leurs atteintes de ce côté-là ; ils n’en ont même pas parlé ici, et il ne me paraît pas qu’ils s’en soient non plus ouvertement plaints en Europe. Deux raisons les en ont empêchés : ils disent eux-mêmes la première et le bon sens dicte l’autre.

C’est, disent-ils, que ce serait donner un vrai sujet de scandale aux hérétiques, aussi bien qu’aux chrétiens, si des missionnaires qui se dévouent à l’apostolat montraient et prouvaient à jeu découvert l’abus que les jésuites, qui paraissent comme eux dévoués à la propagation de l’Evangile, font de leur sacré ministère, et en même temps l’indigne sacrifice qu’ils en font à un vil intérêt sordide et temporel ; que c’est ce qui les empêche de lever et découvrir le manteau de la charité dont ils ont toujours couvert et caché la honte et la turpitude de la Société.

Je veux pieusement croire qu’ils agissent dans cette vue, qui est certainement toute louable et toute chrétienne ; mais leur silence ne serait-il pas fondé sur une autre cause, qui est la seconde raison, que j’ai dit que le bons sens dictait ? Le commerce des jésuites est certain : on en connaît une bonne partie ; les missionnaires sont les seuls qui connaissent et puissent faire connaître le reste. Ne craignent-ils point que, s’ils instruisaient le public de cette découverte, et de l’usage qu’ils font si utilement dans les Indes du contrat mohatra[8], et surtout à Siam, les jésuites, pour se venger, ne découvrissent le leur, et ne leur rendissent la pareille ? Pour moi, je crois que c’est l’unique cause de leur silence sur ce chapitre, tant cette vindicative Société a trouvé le secret de se faire craindre.

Le commerce des missionnaires est très caché, supposé qu’ils en fassent : c’est ce que je n’assurerai point, n’en étant ni instruit, ni informé ; mais je ne puis me persuader qu’ils n’en fassent point. Les fiacres ou carrosses de louage de Paris, sur lesquels on me dit qu’ils ont un droit fixé, ne sont point assez nombreux pour leur faire un revenu assez considérable, et si fort qu’il puisse seul nourrir et entretenir tant de bouches, et subvenir aux dépenses qu’ils sont indispensablement obligés de faire pour l’intérêt spirituel de tant de missions, pour acheter des protections auprès des souverains d’Asie, et pour soutenir les accusations qu’ils intentent journellement contre les jésuites devant les tribunaux de Rome, principalement à celui nommé la Congrégation de Propaganda Fide : tribunaux, où l’on ne fait rien pour rien, et où, à ce que disent presque tous ceux qui y ont eu à faire, la brigue ou l’argent donnent gain de cause ; et où, à la honte du nom chrétien, la forme emporte le fond. Je n’ai jamais été à Rome : outre cela, mon dessein n’étant pas d’en contrôler les usages sui me sont inconnus, j’en reviens aux missionnaires, qui peut-être appréhendent que s’ils parlaient du commerce des jésuites, ceux-ci ne parlassent du leur, et que, grossissant les objets, suivant leur coutume, ils ne leur rendissent fèves pour pois.

Mais, monsieur, n’admirez-vous pas le pieux usage de ce vil impôt sur les carrosses de louage ? On est si convaincu de l’usage ordinaire de ces voitures que de mon temps on les nommait des bordels ambulants[9]. Cependant, en voilà le produit sanctifié. Sont-ce là des offrandes à faire à un Dieu tout pur ? Elles pourraient convenir aux idoles d’ici : mais je ne conviendrai jamais que cela puisse convenir ni à la pureté de Jésus-Christ, ni à la sainteté des apôtres ; parce que ce Divin Sauveur leur a ordonné, et qu’eux-mêmes ont ordonné aux chrétiens, dans le premier concile*, de s’abstenir de ce qui avait été immolé aux idoles ; que la meilleure part de cet argent provenant des carrosses de louage a été sacrifiée, non seulement à des idoles, mais au démon de l’impureté lui-même ; que c’est un fruit du crime et du péché, et dont par conséquent l’usage ne peut attirer après soi la bénédiction de Dieu, parce qu’il ne lui peut pas plaire, ni être transformé en encens digne d’être brûlé devant sa face.

Les missionnaires, hors d’état de surmonter les jésuites en richesses en Asie, se sont retranchés à attaquer, ou plutôt sont réduits à poursuivre l’accusation formée contre eux dès il y a longtemps d’être idolâtres dans la Chine ; et, par leurs écrits, ont chrétiennement et pieusement, mais à mon sens peu charitablement, prouvé à tout le monde chrétien, et aux jésuites eux-mêmes, s’ils étaient gens capables de se rendre à la vérité, qu’ils sont vraiment idolâtres. De très bonnes et savantes plumes s’en sont mêlées. A ces idolâtries bien prouvées, a été jointe la morale relâchée, mais très accommodante, de la Société, tant en Europe qu’ici. Bauni, Escobar, Sanchez, Jouvenci, et les autres casuistes de la Compagnie de Jésus, tous gens brûlables en bonne justice, ont été remis sur les rangs. Leurs saints favoris, qui sont, dit-on, saint Jacques Clément, saint Jean Châtel, saint Ravaillac, et d’autres scélérats de la même farine, y ont reparu sur le théâtre du monde. En un mot, rien n’est échappé à ces esprits zélés, selon moi un peu inquiets.

Les jésuites ont toujours suivi leur même plan à l’égard de leurs saints ; c’est-à-dire qu’ils ont déclaré et déclareront toujours, en France, que ces saints étaient d’exécrables scélérats, aux actions desquelles la Sainte Compagnie de Jésus ne prend aucune part, pas plus qu’au pendard Jean d’Alba. Ils mentent pourtant, puisque ces saints sont compris dans le martyrologe imprimé à Rome, et par leurs soins, et pour eux. Ils placent là ces trois saints maudits dans le paradis. J’ignore, n’en ayant point vu, si leurs bréviaires imprimés à Rome ne leur donnent pas une fête, ou un office double à neuf leçons[10], et s’ils ne leur accordent pas une place de distinction dans la gloire éternelle. En France, ils mettent ces saints de Rome avec Judas Iscariote, c’est-à-dire qu’ils les abandonnent publiquement à tous les diables. Ainsi, ils chantent la Palinodie, et par là se déclarent indignes de monter sur la Sainte Montagne, où n’est reçu que celui qui ne prête sa langue ni à tromperie, ni à mensonge*. Quoi qu’il en soit, ils ont chanté, et chantent encore, et chanteront toujours la Palinodie. Ces pères ont cela de bon : ils sont de tous pays : Italiens à Rome ; Français en France ; chrétiens avec les chrétiens ; mathématiciens, marchands et soldats partout ; et idolâtres avec les idolâtres.

A l’égard de leurs casuistes, et des idolâtries des Chinois, et des leurs, dans la Chine, ne pouvant démentir des faits si graves, et si bien prouvés, ils se sont mis sur le pied de vouloir les justifier. Cependant, malgré leurs équivoques, leur restriction mentale et leurs directions d’intention, ils ont été provisionnellement condamnés à Rome, où l’on dit que les missionnaires poursuivent encore actuellement une condamnation décisive de tous les points qu’ils ont dénoncés dans leurs accusations.

Je suppose qu’ils l’obtiendront[11], su moins, qui que ce soit ne voit ce qui pourrait les empêcher de l’obtenir ; mais à quoi servira-t-elle dans les Indes, à la Chine , et ailleurs ? A rien. Les jésuites ne sont pas des gens assez dociles pour céder ; et, quoiqu’ils disent et soutiennent, à Rome, que le pape est infaillible, ils ne feront ici aucun état de sa décision[12], et diront à leur ordinaire que le pape a été mal informé, ou que c’est un vieux fou qui ne fait que radoter. J’ai une infinité de livres pour et contre cette accusation. Ces livres sont assez publics puisque je les ai. Je conviens que presque tous ceux qui soutiennent l’accusation intentée contre les jésuites sont imprimés en Hollande : mais, certainement, ils ont été composés par des Français, qui sont assez bien et pertinemment instruits de ce qui se passe dans les Indes, où il est très vrai que les jésuites traitent le pape de fou, d’insensé, d’hébété, st d’autres termes infâmes, pour peu qu’il leur soit contraire ; au lieu qu’ils en font un saint, et un très digne successeur de saint Pierre, lorsqu’il décide conformément à leurs intentions. Ce que je vous dis est une chose si publiquement connue que tous les chrétiens orthodoxes qui sont aux Indes sont scandalisés et étonnés de l’effronterie de ces pères, et de ce que l’Inquisition de Goa ne venge pas Sa Sainteté et les archevêques et les évêques, que ces jésuites n’épargnent pas plus, et dont ils méprisent également la sagesse, les remontrances, le caractère et l’autorité.

De quoi servira donc, dans la Chine et ailleurs, où les jésuites priment, cette condamnation prononcée à Rome ? Je l’ai déjà dit. Elle ne servira à rien du tout, qu’à animer d’autant plus et de nouveau le ressentiment de la Société contre les missionnaires et les jansénistes, qu’ils mettent dans la même classe, et qu’ils haïssent à la jésuite, je ne peux pas dire plus ; parce que les jansénistes, ou ceux qu’ils regardent comme tels, ont osé attaquer les premiers les relâchements de leurs casuistes et le poison de leur morale, et que les missionnaires prouvent, à jeu découvert, que la conduite de la Société est conforme dans les Indes aux erreurs de leurs casuistes, et à la corruption de leur morale impie. Je vous avoue que quoique j’aie lu et relu vingt fois les Lettres au Provincial, les Remontrances des curés de Paris[13] et de Normandie, Vendrok qui en est le Commentaire[14], la Morale des jésuites[15] et leur Morale pratique[16], je ne puis m’empêcher de les relire, et que j’y trouve toujours quelque chose de nouveau et d’attachant, et rempli d’un certain sel qui charme et enlève, et qui agite et remue en même temps la mémoire, l’esprit, et la conscience.
 

C’est ce peu de concorde qui règne entre les missionnaires et les jésuites, et les disputes éternelles qu’on voit entre eux qui achèvent de perdre dans les Indes la réputation du nom français, et qui même l’y rend odieux. Les Hollandais, ardents à nuire de toute manière à notre nation et à notre commerce, nous rendent suspects à tous les souverains d’ici, comme gens qui ne peuvent vivre en repos avec qui que ce soit, et qui aiment mieux se faire la guerre les uns aux autres que de rester en paix. Ils nous représentent, comme gens partagés en une infinité de religions, que nous n’entendons pas nous-mêmes, et que nous voulons forcer les autres d’entendre. Là-dessus, l’Histoire de la révocation de l’édit de Nantes est citée avec tout le fiel que Jurieu a pu mêler dans les libelles manuscrits qui ont couru sur le sujet[1], et dans ceux qui ont été imprimés en anglais, en allemand, et en flamand, translatés du français, et que les Hollandais ont grand soin de porter par toute la terre, et surtout aux Indes. Ils les distribuent à propos ; et cela donne très mauvaise impression de la douceur de notre nation.

Cette mauvaise impression est augmentée par l’acharnement que les missionnaires et les jésuites ont les uns contre les autres, et qu’ils portent et font éclater jusqu’aux extrémités de la terre. Cela aliène encore l’esprit des Indiens en général de notre religion, parce que naturellement l’homme aime à être prêché d’exemple, et qu’ils ne remarquent point dans la conduite ni des uns ni des autres cette charité fraternelle et cette mutuelle dilection qu’ils prêchent[2]. Sur ce fondement, les souverains et les gens élevés regardent la religion comme une mômerie, et s’en rient ; et le peuple la méprise.

Pour donner encore plus d’horreur de notre nation, les Hollandais la font regarder comme la plus turbulente qui soit sous le soleil, uniquement propre à fomenter, à persuader et à entretenir les révoltes des sujets contre leurs souverains, dans tous les lieux où elle est établie. Ils la font passer pour une nation sanguinaire, et tellement attachée à ses intérêts, et si portée à la violence qu’elle est toujours prête à sacrifier, à une légère apparence de gain, l’honneur, la vertu, le sang, la bonne foi, en un mot tous les devoirs les plus sacrés, et que les peuples les plus féroces et les plus barbares respectent. Là-dessus, ce que la Compagnie doit à Surate, et ailleurs, est cité ; et les Hollandais ne manquent pas de lui donner l’air d’une banqueroute, et de brigandage. Les révoltes dans le Japon ne sont pas oubliées, et servent de témoins irréprochables d’avidité et de violence, parce qu’elles sont connues dans tout l’Orient jusqu’à la moindre circonstance. Les Hollandais se donnent bien de garde de dire que les jésuites seuls ont eu part à ces révoltes : ils se servent du nom copulatif[3] de Français, sans faire même mention des jésuites portugais qui étaient dans le Japon ; afin de rendre notre nation généralement odieuse, partout où elle pourrait s’établir dans les Indes, et faire tort à leur commerce, qu’ils portent partout.

Après tout, a continué M. Martin, voilà l’obligation que la France et son commerce ont aux jésuites ; mais, n’en déplaise aux missionnaires, ils me paraissent avoir tort de les pousser avec tant de violence, et de les donner à tout le genre humain pour des idolâtres. Je ne suis point théologien, ce n’est point mon fait, je me contente d’être chrétien, le reste est au-dessus de moi pour ce qui regarde la religion. Je suis même certain, suivant les livres que j’ai, qu’aucun théologien thomiste ne m’octroiera la condescendance que je voudrais que les missionnaires eussent pour les jésuites, et réciproquement les jésuites pour les missionnaires : c’est-à-dire que pour vivre ensemble en paix, et ne plus scandaliser ni les chrétiens ni les idolâtres, ils se pardonnassent mutuellement les uns aux autres leur manière d’instruire les peuples ; sans être à l’affût pour se contrôler, avec une assiduité qui ne ressent point de la charité que l’Evangile ordonne.

Je crois que la manière des jésuites s’accommodent trop au goût des souverains et des peuples : j’avouerai même qu’elle me paraît trop mondaine, et trop flatter les sens et la cupidité. Sur ce pied, je conviendrai que la manière des missionnaires est la plus pure, la plus sainte, et la plus conforme à l’esprit de l’Eglise, et à la sévérité des anciens canons : mais la nature est à présent tellement corrompue que ce serait vouloir absolument perdre son temps et sa peine, d’entreprendre de ranimer les hommes à la discipline et à la pureté de l’Eglise primitive ; à plus forte raison des idolâtres imbus de maximes toutes contraires.

Que les jésuites fassent de fausses conversions, que cela fait-il aux missionnaires ? Qu’ils s’en lavent les mains, et qu’ils les laissent. Qui que ce soit, je crois, ne les a établis leurs contrôleurs ni leurs pédagogues. Ils ont donné leurs délations des abus des jésuites. Qu’ils s’en tiennent là : que les jésuites agissent à leur guise, et eux à la leur. Ils répondront à Dieu de leurs actions, mais non de celles des jésuites, desquels ils peuvent ignorer les motifs. Ils devraient se souvenir, pour justifier leur silence là-dessus, que la Sainte Ecriture dit que Dieu seul connaît le secret des cœurs ; et de se souvenir aussi de ce que dit l’Imitation de Jésus-Christ, que l’homme ne considère que les actions, mais que Dieu pèse les intentions*. S’ils en agissaient ainsi, ils vivraient en repos, et toute la terre ne serait pas abreuvée de leurs dissensions sur des sujets qui certainement sont capables de jeter le trouble dans les consciences délicates et timorées ; d’autant plus qu’une plainte en attire une autre, et que toutes ensemble, tant en accusations qu’en justifications, dégénèrent dans une aigreur et une animosité très souvent personnelles, et toujours contraires à l’esprit de douceur, d’union et de paix que Jésus-Christ a tant recommandé. L’Evangile n’est qu’un ; cependant chacun prétend l’avoir de son côté : ce qui peut enfin entraîner après soi des conséquences funestes, et dont l’Etat pourrait se ressentir.

L’Alcoran n’est qu’un informe composé d’absurdités ridicules et impertinentes : cependant, quoique une partie de ses sectateurs en connaissent la vanité, ils se tiennent dans le silence, et ne causent aucun trouble par leurs controverses. Les Constantinopolitains et les autres Grecs, dont l’esprit toujours porté aux disputes et aux ergoteries[4] de l’Ecole a engendré toutes ces erreurs et ces hérésies, qui ont déchiré la robe de Jésus-Christ, et ont presque causé la perte de l’Eglise naissante, sont obligés de soumettre aux rêveries l’Alcoran. Pourquoi cela ? C’est que Mahomet, qui voyait bien que les disputes qui approfondiraient son système le ruineraient de fond en comble, et confondraient son indigne doctrine, a trouvé d’abord le secret de fixer les esprits inquiets en défendant de disputer des points de son Alcoran autrement qu’à coups de sabre.

Il savait bien que les faiseurs de livres ne s’accommoderaient pas de cette manière de disputer ; et, en effet, lorsqu’ils ont été subjugués, ils ont tous mieux aimé croire, ou faire semblant de croire, des impostures, que de s’exposer à une dispute que la force terminait, et non pas la raison. La religion n’en vaut rien ; mais la manière de la soutenir est admirable : et quand Mahomet n’aurait fait que ce seul coup de tête, je le prendrais pour un habile et très fin politique ; et cela parce qu’il a mis les peuples en repos du côté de la conscience et de la religion, ce qui est le plus puissant lien de la société civile. En effet, toutes les hérésies qui ont déchiré l’Occident et ont tant fait verser de sang, seraient-elles arrivées, ou auraient-elles osé paraître sans les disputes à la plume et de la langue ? La maxime de Mahomet les aurait d’abord éteintes dans le sang des hérésiarques ; et c’eût été sagement fait.

Le passage de l’Imitation que je viens de citer, me donne une pensée qu’il faut que je vous dise. Il n’est pas à croire qu’il y ait personne au monde qui volontairement et de gaîté de cœur veuille se damner. Mahomet n’avait aucune légation : il s’en est attribué une ; et par la force et la violence d’un côté, et par des promesses d’un paradis conforme au génie des peuples de l’autre, il a établi ses impostures. Malheur à lui et à ses sectateurs. Il n’en est pas de même de nous. Le Sauveur avait reçu sa mission de Dieu son père : il l’a transmise à ses disciples ; et, de la main à la main, elle a été transmise jusqu’à nous dans la personne du pape, des évêques et des curés, qui sont à présent nos apôtres, nos pasteurs et nos docteurs, dans lesquels nous devons reconnaître Jésus-Christ, notre premier législateur. C’est à nous de croire ce qu’ils nous enseignent, et à régler nos mœurs en conformité de la doctrine qu’ils nous prêchent : et, pourvu que nos actions soient innocentes, et notre foi vive, Dieu, sans doute, du moins je crois ainsi, jugera notre croyance sur notre intention de nous sauver ; et ce sera sur ce plan qu’il examinera nos actions. Ainsi, les pasteurs ont le droit d’instruire les peuples, et les peuples ont le mérite de la foi. Il n’en faut pas davantage pour notre salut : par conséquent, les disputes de l’école sur Jansénius et sur les idolâtries chinoises nous doivent être indifférentes.

Pourquoi donc les missionnaires d’un côté, et le jésuites de l’autre, viennent-ils par leurs disputes éternelles nous inspirer des scrupules qui nous inquiètent et qui ne nous servent de rien ; puisque que nous n’avons aucun droit d’y prendre part ; et que même il est de l’intérêt de notre conscience que nous n’y en prenions point ? Qu’ils disputent tant qu’ils voudront ; mais qu’il n’y ait qu’eux et ceux qui peuvent les mettrent d’accord, soit par voie d’accommodement soit par autorité, qui connaissent qu’ils disputent, et qui sachent le sujet de cette dispute. Mais que les missionnaires et les jésuites s’épargnent la peine d’écrire tant de livres, qui nous instruisent seulement qu’ils disputent, puisque nous ne pouvons pas mettre ordre à leurs disputes : la matière de ces disputes étant hors de notre portée, et n’étant point de notre compétence, n’y voulant rien comprendre, et n’y comprenant rien, si ce n’est que nous sommes vraiment scandalisés de les voir se déchirer les uns les autres, sans aucun respect du public ni d’eux-mêmes ; et le tout, à ce qu’ils disent, pour l’amour de Dieu[5].

Si les missionnaires veulent rendre les jésuites suspects et odieux en Europe, comme gens convaincus d’une mauvaise doctrine et d’une morale parfaitement relâchée, et même fort corrompue, ils le peuvent : les jésuites leur en ont ouvert un champ très vaste et très fertile ; mais pour les perdre dans l’esprit des princes de l’Orient, c’est à quoi certainement ils perdront absolument leur temps et leurs peines, par trois raisons, qui m’ont toujours paru et me paraissent encore convaincantes.

La première est que les souverains des Indes ne prennent aucune part à la religion chrétienne, et qu’ils la laissent librement faire son chemin, pourvu qu’elle ne se porte pas aux excès qu’elle s’est permis dans le Japon, ou, pour parler plus juste, que les jésuites ont exercés sous son nom. Ainsi, ne considérant le christianisme que comme une pure fable, ils ne prennent dans les disputes entre les missionnaires et les jésuites que ce qui peut contribuer à leur divertissement ; et, ne faisant aucune attention à ces disputes, ni à leur sujet, ce ne sera jamais cela qui les obligera d’éloigner les jésuites.

La seconde raison, c’est qu’eux et les grands de leurs cours, mandarins, opras[6] et autres, qui approchent ces princes, reçoivent très souvent de la main des jésuites des présents d’ouvrages très curieux, que ces pères font venir ou apportent d’Europe, ce que la pauvreté des missionnaires ne leur permet pas de faire.

La troisième enfin, c’est que les jésuites ne se présentent pas dans les cours des princes de l’Orient comme missionnaires ni prédicateurs, mais simplement comme gens entendus et versés dans les mathématiques et les autres sciences qui en dépendent ; c’est-à-dire dans toutes les sciences profanes dont on peut faire usage, et dont les princes d’ici sont très curieux : et c’est par le moyen de ces sciences, qu’ils se sont introduits auprès des empereurs de la Chine et du Japon, et auprès du feu roi de Siam. Il faut leur rendre la justice de dire qu’ils y excellent : aussi sont-ils très considérés ; et on en a vu qui se sont élevés jusqu’au mandarinat du premier ordre, ce qui est la première dignité de cet empire. Ainsi, ce serait inutilement que les missionnaires prétendraient les en faire chasser sur des disputes très indifférentes à ces princes ; et ce serait toujours aussi inutilement qu’ils espéreraient que les jésuites s’en retirassent, quand même cinquante mille conciles œcuméniques le leur ordonneraient. Ils s’y tiendront malgré ciel et terre : en effet, ils auraient tort d’en sortir, puisqu’ils s’y trouvent bien.

Ils ne s’abaissent point à la conversation, ni par conséquent à la conversion du peuple ; c’est un objet trop bas et trop vil pour mériter leurs soins ; ils ne couchent en joue que les gros seigneurs et les riches veuves. Celles-ci, à ce qu’on dit, fournissent un peu plus que le nécessaire pour leur vie, leur logement et leur entretien. Il n’importe, le superflu trouve la place ; car ces pères économes font si bien qu’il n’y a rien de perdu.

La dame Hiu, dont leurs relations font une sainte, leur a laissé des biens immenses dans la Chine ; ainsi, des trésors dignes d’un prince souverain d’Europe. Ils l’y feraient bien canoniser, si ce qu’ils en disent est vrai : tout le monde n’en convient pas ; mais le n’importe, cet obstacle serait bientôt surmonté, s’ils y voulaient employer seulement la sixième partie de ce qu’ils ont eu. Ces bons pères ne sont pas cartésiens en tout : cependant, ils abhorrent le vide dans leurs coffres ; et la dépense de la canonisation y en mettrait un, qui ne leur plairait pas. Ils sont ici des saints à tas et à pile pour l’Europe, pourvu qu’il ne leur en coûte que l’écriture, et beaucoup d’amplification ; mais quand il y va de débourser de l’argent, ils laissent les saints pour ce qu’ils sont. Quoi qu’il en soit, bien des gens chrétiens européens n’ont pas tout à fait approuvé cette donation de Mme Hiu, ni l’ascendant que ces pères avaient pris sur son esprit et dans sa maison ; mais, les jésuites se sont moqués de ce qu’eux et les parents de la défunte, en ont pu dire. Ils avaient si bien étudié les lois de l’Empire, et le testament était si bien dressé et si bien revêtu de toutes les formalités, qu’ils ont tout eu. Ils lui ont donné la vie éternelle, et elle leur a donné ses biens temporels. Le change est légitime : Sancta Sanctis, Profana Profanis[7].

Mista fuit flamma, flamma profana piae[8].

C’est dans cette maison qu’ils ont parfaitement exécuté l’ordre que le Sauveur donne à ses apôtres, en les envoyant en mission, rapporté par saint Luc vers. 7, du 10e chapitre. In eadem autem domo manete, edentes et bibentes quae apud illos sunt, dignus est enim operarius mercede sua. Nolite transire de domo in domum[9]. Ils s’y sont fort bien trouvés ; ils n’en ont point déguerpi.

A l’égard du peuple et des pauvres, qui ne leur paraissent pas dignes de leurs soins, ils en laissent la conversion à ceux qui veulent s’en donner la peine, tels que sont les moineaux (c’est l’honnête soubriquet[10] que ces humbles pères ont donné aux dominicains, aux cordeliers, aux capucins et aux autres religieux réguliers de quelque ordre que ce soit), qui passent aux Indes pour y vaquer à la conversion des idolâtres, qui tous y mènent une vie véritablement apostolique, et tout autre que celle des jésuites, qui comptent que, quand une fois ils auront attiré les grosses têtes et les chefs du troupeau, le reste viendra de lui-même se rendre au bercail du bon pasteur, sans qu’on se donne la peine d’aller lui chercher des brebis égarées.

Que les missionnaires fassent de même, qu’ils portent des présents plus rares et plus riches que ceux des jésuites, qu’ils les distribuent à propos, ils s’attireront des protecteurs : qu’ils soient comme eux de tous états, de tous métiers, et de toutes professions. Saint Pierre n’était-il pas marinier ou pêcheur, saint Paul était-il pas tisserand, saint Yves était-il pas avocat, saint Matthieu était-il pas maltôtier[11], saint Eloi maréchal, saints Côme et Damien médecins, et saint Crépin et saint Crépinian savetiers ou cordonniers ? Ont-ils peur de s’égarer sur leurs traces ? Qu’ils contribuent, comme les jésuites, au divertissement du prince et des grands ; qu’ils se rendent nécessaires, comme eux, aux plaisirs et au cabinet ; qu’ils étudient bien comme les jésuites les almanachs, pour prévoir dans les Indes en prophète une éclipse, dont les almanachs de deux liards leur indiqueront le moment, l’évolution et la fin ; qu’ils apprennent comme les jésuites la science des artifices, qui plongent cinq ou six fois dans l’eau sans s’éteindre ; qu’ils sachent l’usage du camphre[12] et de quelle manière on représente toutes sortes d’animaux dans l’artifice en feu : cette science est de très grand mérite dans la Chine : elle élève aux dignités, les jésuites l’y ont cultivée, et y excellent. Que les missionnaires les surpassent dans cette science : elle est si digne de prédicateurs du nom de Jésus-Christ et si sérieuse, qu’elle paraît mériter leurs soins, aussi bien que ceux des jésuites.

Que, comme les jésuites, ils ne parlent de la religion que par manière de conversation, jusqu’à ce que la matière soit bien préparée. Qu’ils parlent avec respect de Confucius ; qu’ils le traitent même de saint, dont la morale est conforme à celle de Jésus-Christ. Ceci est un peu impie, et digne du fagot en Europe : n’importe, il passera. Qu’ils lui offrent des sacrifices, avec un petit crucifix sur eux bien caché, qu’ils souffrent, du moins, que leurs prosélytes le fassent et par direction d’intention, qu’ils offrent au crucifix les prières et les cérémonies faites en l’honneur de ce saint Confucius. Qu’il en soit de même pour les sacrifices que font les Chinois aux esprits ou aux génies des fleuves et des montagnes, et des rivières : que, comme les jésuites, ils ne paraissent pas s’embarrasser du Créateur, en invoquant ses viles créatures ; et, par restriction mentale, qu’ils adressent toujours en cachette leurs adorations au Créateur. Je sais bien que tout cela est contraire au précepte et même au commandement de Jésus-Christ, qui dit qu’il reniera devant son père ceux qui l’auront nié pendant leur vie : je sais bien que, dans le IVe chapitre des Actes des Apôtres, les apôtres demandèrent à Dieu la grâce de pouvoir annoncer sa parole avec confiance, que la maison trembla, et que cette grâce leur fut accordée par le Saint-Esprit. Mais que tout cela fait-il aux missionnaires ? Qu’ils fassent comme les jésuites : je les leur offre pour garants que tout cela se passera partout, malgré l’Evangile, la Sorbonne, et la Congrégation de Propaganda ; et que même on ne voudra pas prendre garde à ces minuties, qui pourtant révoltent tellement d’abord une âme chrétienne qu’elle trouve ces impiétés horribles et dignes du feu.

Que les missionnaires ne se brouillent point avec les morts, nation autant terrible que respectable, dans la Chine : qu’ils leur fassent des révérences et des encensements au prorata de leur antiquité ; et surtout, qu’ils ne se faufilent point avec ce que les jésuites appellent vile crapule et canaille ignorante. En un mot, qu’ils imitent les jésuites, et même les surpassent, si faire se peut, par des casuistes et une morale plus relâchée que la leur : et j’assure qu’ils réussiront, qu’ils feront, comme eux, quantité de petits saints ; et, qui plus est, j’assure qu’ils deviendront bons amis, les jésuites étant prêts de s’accommoder avec eux pourvu qu’ils veuillent suivre leur exemple et leur doctrine. Mais tant qu’ils se mettront sur le pied de suivre l’Evangile à la lettre, d’imiter exactement saint Paul et les autres, qu’ils ne se dispenseront point de la sévérité de leur morale et qu’ils n’auront pas de casuistes faciles pour leurs guides, ou qu’ils ne voudront pas se servir des vingt-quatre vieillards de la Société[13], ou du moins de Caramuel[14] leur bon ami, j’entends des pères jésuites, j’assure qu’ils resteront toujours tels qu’ils sont dans les Indes.

Je parle, comme vous voyez, monsieur, en homme instruit et porté pour le commerce, et en très ignorant théologien. Aussi, la théologie n’est-elle pas mon fait : je n’en sais que ce que j’ai lu dans des livres, qui accusent les jésuites de n’en savoir pas beaucoup. Ils savent à mon sens la science du monde et du commerce. Ils connaissent parfaitement l’un et l’autre, et mettent leur science à profit. Ils ont passé dans l’alambic la science du monde et celle du commerce, et en ont tiré la quintessence. En voici la preuve.

Ils ont gardé fort longtemps en France les mandarins, qui sont revenus par votre escadre. Puisqu’ils ne pouvaient les emmener à Siam avec eux, il me semble qu’ils devaient les ramener à Pondichéry, et les y laisser : je leur aurais fait tout l’honneur et le bon traitement qu’il m’aurait été possible, jusqu’à ce que j’eusse trouvé quelque vaisseau portugais, pour les reconduire à Siam. J’aurais, ou plutôt la Compagnie aurait eu l’honneur de les faire conduire chez eux : je m’en serais fait des amis ; et peut-être aurais-je lié avec eux quelque intelligence pour réveiller le commerce à Siam. Du moins j’y aurais mes efforts, et cette intelligence aurait pu par la suite être utile à la Compagnie, et à notre nation ; ce qui est l’unique but où je tends ; et les jésuites, qui devraient me prêter la main dans cette intention, et me seconder, sont les premiers à me barrer. Est-ce là la reconnaissance qu’ils devraient avoir pour le roi, pour l’Etat et pour la Compagnie ? Ce n’est point là leur caractère. Ils ont laissé ces mandarins à Balassor, dans le dessein de leur rendre service, à eux jésuites en particulier, lorsqu’ils seront arrivés à Siam, et d’achever d’y perdre la réputation du nom français. Comme je sais leur politique sur le bout du doigt pour l’avoir attentivement étudiée, voici ce qu’ils vont faire.

Ils ont intérêt de se ménager avec les Hollandais et les Anglais, parce que c’est sur leurs vaisseaux qu’ils passent souvent d’Europe en Asie, ou d’Asie en Europe. Les missionnaires se servent aussi de cette voie, mais moins fréquemment ; et c’est toujours par l’une de ces deux nations que les jésuites font passer d’Asie en Europe les marchandises que leurs facteurs, ou les jésuites déguisés ont trafiquées dans les Indes : ainsi, ils n’ont garde de se brouiller avec. Tout au contraire, ils leur font leur cour et leur rendent service en toutes occasions, particulièrement  lorsqu’elles concertent avec leur profit.

Le passage de ces mandarins leur en offre une, et ils n’ont garde de la manquer. Ils leur ont confié ces mandarins à Balassor ; et, sans parler en aucune manière des efforts que votre escadre a faits pour rattraper Margui, afin de les remettre chez eux avec honneur*, ils leur auront dit qu’ils ne devaient point s’attendre à retourner à Siam par les vaisseaux français ; et auront ajouté qu’en les remettant entre les mains des Hollandais, ils leur assuraient leur retour prompt et certain, soit à Mergui soit à Bangkok, soit même à Louveau. Les Hollandais s’en chargeront avec plaisir : ils les reconduiront chez eux en triomphe ; et les autres diront que la peur des Hollandais aura fait fuir les navires de France. Sur ce pied, les mandarins croiront avoir obligation aux Hollandais de leur retour dans leur patrie, et aux jésuites celle de les avoir sauvés de nouveaux périls. Ils en redoubleront leur reconnaissance pour les uns et pour les autres ; et les discours uniformes de ces mandarins et des Hollandais achèveront de perdre la réputation des Français, à laquelle l’abandonnement de Mme Constance, et de son fils, la reddition infâme et lâche de Bangkok, la sortie forcée de Mergui et du royaume après la mort tragique du roi de Siam et celle de M. Constance, qu’il n’a tenu qu’aux Français de sauver, ont déjà donné une cruelle atteinte. Ce qui me force à vous répéter qu’il vaudrait infiniment mieux que vous ne fussiez point venu ici que de n’y pas rester ; et qu’il serait très avantageux de toutes manières que les jésuites n’y fussent jamais venus, et n’y vinssent jamais ; puisque très assurément on peut les compter au nombre de nos plus mortels ennemis, ou du moins de nos plus dangereux espions et commerçants sans risque de se tromper.

Les missionnaires, le Père Tachard, et les autres jésuites restent ici : qu’y vont-ils faire ? Je n’en sais rien. Je ne sais certainement point le dessein ni des uns ni des autres[15]. Ils observent entre eux une civilité et une paix apparente, qui les ferait prendre pour les meilleurs amis du monde si on ne les connaissait pas. Quoi qu’il en soit, ils restent à Pondichéry : peut-être y vont-ils rêver et songer aux moyens de se faire mutuellement de la peine en Europe, où je voudrais de bien bon cœur qu’ils restassent tous ; et surtout les jésuites qui sont ici haïs comme le diable, et cependant respectés de tout le monde parce que tout le monde les craint.

Voilà, monsieur, lui dis-je, voyant qu’il avait fini, leur caractère universel par toute la terre. Haïs, craints et respectés : c’est leur définition ; mais ce ne sont pas les seuls particuliers qui les regardent de ce point de vue : ce sont aussi les plus grands princes du monde ; et, lorsque vous m’avez vu rire au commencement de votre discours, et que je vous ai promis de rendre secret pour secret, c’est que j’ai bien vu que vous m’alliez parler des jésuites : et cela m’a fait souvenir d’une chose, qui va sans doute vous surprendre et que je tiens de M. de Seignelay lui-même et en particulier.

J’étais à Montréal en Canada en 1682[16] lorsque M. de la Barre, vice-roi, fit la paix avec les Iroquois. Le père Bêchefer, supérieur des jésuites, y était aussi. Un sauvage que les Français à cause de la longueur de sa bouche avaient surnommé Grand-Gula, et dont le nom sauvage était Aroüim-Tesche, portait la parole pour toutes les nations iroquoises. J’appris ce jour-là quantité de choses qui regardaient la Société de Jésus, qui faisaient enrager le père Bêchefer, et rire tous les auditeurs ; car le sauvage y parla en sauvage, c’est-à-dire sans flatterie ni déguisement. Les jésuites étaient démontés de l’effronterie de sa harangue, et perdirent tout à fait patience à la conclusion de leur article, qui fut, que tous les sauvages ne voulaient plus de jésuites chez eux. On lui en demanda la raison ; et il répondit, aussi brutalement qu’il avait commencé, que ces jaquettes noires n’iraient pas, s’ils n’y trouvaient ni femmes ni castors.

Le père Bêchefer prétendit que l’interprète de M. de La Barre se trompait. Celui-ci, voyant sa bonne foi suspecte, fit répéter la même chose, en illinois, en algonquin, en huron, et en tous les autres idiomes iroquois[17], que tous les Français présents entendaient parfaitement, aussi bien que les jésuites, auxquels la confusion demeura en entier, en présence de plus de deux cent cinquante Français, outre tous les pères de l’Oratoire, qui ont à Montréal un établissement très beau. Je les prends tous pour témoins, et cet interprète, qui se nomme Denizy, à présent médecin à Compiègne, très recherché. Il avait été douze ans entiers avec les sauvages quand nous revînmes ensemble du Canada ; et, en 1713, je le trouvai à Compiègne, où j’étais allé voir une sœur religieuse, et lui parlai de cette aventure, qu’il répéta en présence de quantité de monde à moi inconnu, excepté un nommé M. Auvray, directeur des Aides[18].

(Cette histoire est celle que j’avais promise plus haut et qui m’a convaincu que les jésuites ne sont conduits dans le Canada, et ailleurs, que par le commerce et le plaisir des sens, et nullement par le zèle de la propagation de l’Evangile.)

Je contai cette histoire à M. de Seignelay, poursuivis-je en continuant de parler à M. Martin : il me dit qu’il le savait bien. Enfin, sur le point de partir au mois de janvier 1688[19] pour venir ici, j’allai prendre congé de lui. Je vis des jésuites sortir de son cabinet : je lui demandai s’il en passait aux Indes. Il me dit qu’il en venait six ; et m’ordonna de lui faire un journal avec des remarques sur tout ce que j’apprendrais. Je le fais. Vous en avez vu une bonne partie : notre conversation sera comprise dans le reste. Je lui reparlai encore des jésuites : et, donnant carrière à la raillerie, je ramenai l’histoire de ceux du Canada, et ajoutai brusquement que l’argent du roi était bien mal employé pour ces gens-là, plutôt capables de perdre la France de réputation chez les étrangers que de l’y mettre en bonne odeur.

Ceux qui ont connu M. de Seignelay savent que c’était le meilleur cœur d’homme qui fut au monde ; mais d’une vivacité et d’une promptitude inexprimables, et qui, dans son premier feu, rimait richement en Dieu. Il se mit en colère à son tour, et me dit, bien plus vivement que je lui avais parlé, et en jurant Mort-D…, Nous savons tout cela mieux que toi, et nous en savons encore cent fois plus. Nous les haïssons plus que le diable : trouve le secret de mettre la vie du roi en sûreté contre le poison et le poignard ; et je te jure, sur ma damnation, qu’avant deux mois il n’y en aura pas un en France. Quoi ! lui dis-je, il me semble que vous voulez me faire entendre que le roi les craint ? Oui, il les craint, ajouta-t-il : il n’a que cette seule faiblesse. Il les hait au fond du cœur, et ne les estime point : lui qui fait trembler tout le monde, tremble sous cette exécrable Société, toujours fertile en Cléments, en Châtels et en Ravaillac[20]. Il tremble aux morts d’Henri III et d’Henri IV ; et n’en veut point courir les risques. C’est la crainte qu’il a d’eux qui est la source de tous les biens qu’il leur fait, et qui est cause qu’il leur accorde tout ce qu’ils ont le front de lui demander, quelque injuste qu’il soit ; parce qu’il ne veut pas s’exposer au ressentiment que cette cruelle Compagnie aurait de ses refus : étant lui-même convaincu, par des lettres interceptées, que le plus grand et le plus juste prince du monde devient pour cette sanguinaire Société un homme commun et digne de mort, sitôt qu’il s’oppose à ses desseins. Table là-dessus ; tu ne te tromperas pas.

Je suis ravi, monsieur, me dit M. Martin, que vous ayez tant d’accès auprès de M. de Seignelay, et que cela aille jusqu’à une certaine familiarité qui tire après soi une pareille confidence. J’ai bien vu par la lecture du commencement de votre journal pour lui, que vous n’êtes pas mal dans son esprit ; et c’est ce qui m’a obligé à m’expliquer nettement avec vous, afin qu’en cas que l’occasion s’en présente, comme j’espère que vous voudrez bien la rechercher, ainsi que je vous en prie, vous puissiez l’instruire à fond de tout ce qui se passe ici. Feu M. Colbert, son père, était celui du commerce : et, s’il avait les mêmes inclinations, il aurait la satisfaction d’empêcher de sortir du royaume une quantité prodigieuse d’argent dont les Anglais et les Hollandais, nos ennemis, profitent. J’en écris dans ce sens, à lui et à messieurs de la Compagnie : M. du Quesne est chargé de mes paquets, et je lui ai parlé de ce qu’il devait dire pour appuyer ce que j’écris : mais, comme il m’a paru un peu jésuite, je ne lui ai rien dit qui regarde ces pères ; et vous êtes le seul à qui j’ai parlé sans réserve, espérant beaucoup plus de succès de votre conversation particulière avec M. de Seignelay que ce qu’il pourra lui dire. On ne vous a fait aucun remerciement de votre peine d’avoir refait les écritures qui regardent la flûte, voici un présent que je vous fais, tant pour cet article que pour le mémoire que je vous ai prié et vous prie encore de faire pour M. de Seignelay : et, en achevant, il m’a donné la plus belle pièce de mousseline brodée que j’aie encore vue ; et nous nous sommes quittés très satisfaits l’un de l’autre.

Voilà le résultat de la conversation que j’ai eue avec M. Martin, sur laquelle le lecteur peut faire ses réflexions ; lui assurant, de ma part, que je n’y ai ajouté quoi que ce soit de mon invention, si ce n’est le latin[21], que M. Martin n’entend pas : mais, en cette occasion, je n’ai été que traducteur, et nullement inventeur ; n’ayant fait que rendre le sens de M. Martin, encore bien faiblement, ne possédant pas cette délicate ironie dont j’ai été charmé dans lui.

Comme il était encore assez bonne heure lorsque je le quittai, je crus devoir aller voir pour la dernière fois le banian et mon aimable Persane, et leur porter des marques de ma reconnaissance. J’y allai, et y fus reçu à mon ordinaire, et ni l’un ni l’autre ne voulut rien prendre de moi. J’en sortis assez tard, charmé de leur générosité, et très convaincu que, si je quittais avec peine la Persane, elle ne me vit pas partir sans chagrin[22]. Je soupai avec le cocu, et ne les ai vus depuis ni les uns ni les autres.

Il a fait calme tout plat toute la journée, et il ne fait pas encore un souffle de vent : mauvais commencement de voyage. J’ai dit que nous sommes chargés comme de roches ; j’ajoute que notre pont est une véritable basse-cour. Dieu nous préserve de trouver des ennemis, n’étant point en état d’attaquer, et assez mal pour nous défendre.





[1] Comprendre : « et [gens à déshonorer »] [Note de l’éditeur, Mercure de France, édition de 1979].

[2] Ces deux vers ne sont pas de Juvénal, mais d’Horace, Epodes, I.I.45. Traduction : « Le marchand infatigable court à l’extrémité des Indes. La peur ou le scrupule existent-ils pour l’homme avide qui se hâte ? » [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[3] Traduction : « globalement. » [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[4] On a déjà rencontré une allusion à Valérian dans les pages précédentes du Journal. Le passage des Provinciales auxquelles Challe fait allusion se trouve dans la quinzième lettre (éd. Cognet, aux Classiques Garnier, pp 291-294). Accusé de façon vague par les jésuites, après avoir réussi à convertir le prince de Darmstadt, il répondit notamment, suivant Pascal : « Que ferai-je contre des injures vagues et indéterminées ? Comment convaincrai-je des reproches qu’on n’explique point ? En voici néanmoins le moyen : c’est que je déclare hautement et publiquement à ceux qui me menacent que ce sont des imposteurs insignes, et de très habiles et très impudents menteurs, s’ils ne découvrent ces crimes à toute la terre. Paraissez donc, mes accusateurs, et publiez ces choses sur les toits alors que vous les avez dites à l’oreille, et que vous avez menti en assurance en les disant à l’oreille. » (pp.292-293). [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[5] Des défaites sont de mauvaises excuses. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[6] Est-ce vraiment François Martin qui parle ou Robert Challe qui met dans la bouche l’expression de son propre sentiment ? Nous reprenons ci-après une note du Mercure de France sur ce sujet.(Note du CIDIF]

Pour sa part, Challe distingue toujours, dans le Journal de voyage aux Indes, le cas des missionnaires et celui des jésuites. Mais il tendra à les confondre dans les Difficultés sur la religion, écrites longtemps après les événements. Pour François Martin lui-même, on a des raisons d’être sceptique. En effet, dans ses Mémoires, celui-ci parle avec beaucoup de chaleur de l’œuvre évangélique de certains missionnaires, tels que le jésuite portugais Jean de Britto, et de la « célèbre mission de Maduré » t. III, p. 289 et suiv.). Il insiste sur « la vie fort austère » des missionnaires de Maduré, astreints à un strict régime végétarien ; en outre, à la différence de Challe, Martin considère que les jésuites donnent une excellente instruction religieuse aux nouveaux convertis : « On doit rendre cette justice aux R.P. Jésuites qui sont dans les Indes (je parle des lieux où j’ai séjourné assez longtemps pour prendre connaissance des choses, la côte du Coromandel et une partie de la côte de l’Inde) que les chrétiens qui sortent de leurs mains sont instruits à fond des mystères de la religion, et on remarque une grande différence d’eux à ceux des missionnaires des autres ordres, qu’ils prennent soin de l’instruction. » (T.III, p. 291.). [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[7] Traduction : « 27. Ainsi, quiconque aura mangé sans en être digne de ce pain, ou bu du calice du Seigneur, sera débiteur du corps et du sang du Seigneur. 28. Que chacun se sonde donc lui-même, et qu’alors seulement il mange de ce pain et boive de ce calice. 29. Celui qui en effet boit et mange sans en être digne, mange et boit son propre jugement, en ne rendant pas justice au corps du Seigneur. » Ce texte, on le voit, ne manque pas d’actualité. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

* Tout ceci regarde l’histoire des révolutions de Siam. J’en ai plusieurs mémoires et journaux, dont je ferai peut-être un corps assez curieux pour attirer l’attention du public. [Note de Robert Challe].  Ce corps de mémoire ne nous est pas parvenu. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[8] Un contrat mohatra est un contrat usuraire par lequel un marchand vend cher à crédit une marchandise qu’il rachète aussitôt à comptant à vil prix. L’expression, d’origine arabe, apparaît dans la VIIIe Provinciale de Pascal. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[9] Ces carrosses de louage n’avaient pas de vitres, ils se fermaient par des mantelets de cuir, ce qui laissait le champ libre aux occupants. Leur mauvaise réputation laisse des traces dans les pièces de Dancourt. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

* Actes des Apôtres, chap. XV, vers 29. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[10] L’office pouvait être double, semi-double ou simple. Les nocturnes sont une division du bréviaire ; ordinairement, chaque nocturne contient un certain nombre de psaumes, et trois leçons. Les fêtes doubles ont trois psaumes et trois leçons à chaque nocturne. Il s’agit donc ici d’une messe solennelle. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

*  Psalm. 14, qui non egit dolum in lingua sua. . [Note de Robert Challe].

[11] Les jésuites furent en effet finalement condamnés en cour de Rome à l’issue de la « querelle des rites » (chinois). L’opinion a été émise par certains spécialistes de l’histoire religieuse, comme M. Latreille, que cette condamnation ruina l’entreprise qui aurait pu réussir à convertir la Chine entière, au prix de certaines concessions sur le culte des ancêtres et sur les rites. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[12] Il y a dans ces propos de François Martin (à moins que ce ne soient ceux de Robert Challe que ce dernier met dans la bouche de son interlocuteur) une prémonition remarquable : quatorze plus tard , les jésuites faisaient interdire à Pondichéry la condamnation de Rome. Voir Paul Olagnier, L’affaire Naniappa, la Lettre du CIDIF n° 28-29, pp.****************

[13] En réponse à l’Apologie pour les casuistes contre les calomnies, du jésuite G. Pirot, qui répondait aux Lettres d’un Provincial (fin de l’année 1657), on vit circuler divers Ecrits des curés de Paris répliquant à l’Apologie. Un certain nombre de ces Ecrits sont certainement pour l’essentiel de Pascal, notamment le premier, le second, le cinquième et le sixième. D’autres sont d’Arnauld et de Nicole. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[14] Ce Vendrok, ou plutôt Weadrock, n’est autre que Pierre Nicole, qui traduisit en latin les Provinciales avec un commentaire particulièrement copieux ; l’ouvrage fut retraduit en français par Mlle de Joncoux. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[15] Ainsi que Jean Ménard veut bien nous le communiquer, la Morale des Jésuites est un livre de Nicolas Perrault, docteur de Sorbonne, frère de Charles et de Claude (Mons, 1667, in-4°). [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[16] La Morale pratique des Jésuites est l’œuvre de Pontchâteau et d’Arnauld (Cologne, 1669-1695, 8 vol. in-12°). Les tomes V, VI et VII, concernant les missions, avaient dû particulièrement intéresser Challe. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

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[1] Né en 1637, privé de sa chaire de théologie à l’académie (protestante) de Sedan en 1681, Jurieu passa à Rotterdam, où il redevint professeur de théologie. C’est là que, parmi ses démêlés avec Bayle, il polémiqua contre Bossuet, Maimbourg et Arnauld. Dans l’ouvrage intitulé Accomplissement des prophéties (1686), il avait prédit l’avènement du protestantisme en France pour 1689 ; Il transforma plus tard cette date en 1713. Challe reviendra sur cette prophétie dans ses Difficultés sur la religion, IIIe cahier, section I, article 4, « S’il y a des prophéties dans ces livres » (ceux des Juifs). [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[2] On a encore ici l’un des arguments contre le christianisme que Challe développera dans les Difficultés de la religion ; le fait qu’il apparaisse ici dans la bouche de Martin peut montrer qu’il commençait à se répandre. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

Ou peut-être dans ce dialogue, reconstitué et retravaillé, Challe met-il insensiblement dans la bouche de François Martin, des mots et des idées qui sont d’abord les siennes ? [Note du CIDIF].

[3] Copulatif, qui n’est plus, dès le XVIIe siècle, qu’un terme de grammaire, appartenait aussi, en Moyen Français, au vocabulaire de la logique ; on disait qu’un syllogisme était une « proposition copulative ». C’est peut-être un souvenir de cet ancien emploi qui apparaît ici, où le sens est à peu près « collectif ». [Note du Mercure de France, édition de 1979].

* Homo considerat actus, Deus vero pensat intentiones. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[4] C’est probablement le premier emploi attesté de ce mot ergoterie, formé sur ergoter ; Littré en cite un exemple de Rousseau dans les Confessions : « Elle avait là-dessus une simplicité de cœur, une franchise plus éloquente que les ergoteries, et qui souvent embarrassait jusqu’à son confesseur. » (Livre VI). On trouve aussi ergotisme dans les Difficultés sur la religion, IVe cahier, section IV, article 2. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[5] Ces réflexions prêtées à Martin, fort sages sur le plan politique, représentent sans doute aussi la pensée de Challe en 1690 ; à ce titre, elles constituent une étape intéressante dans l’évolution de ses idées sur la religion. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[6] Ce mot d’opra désigne une haute dignité siamoise, supérieure à celle d’okmum. Ce terme est expliqué en détail dans le journal du P. Tachard. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[7] Traduction : « Des choses saintes contre des choses saintes, des profanes contre des profanes ». Voir la note suivante. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[8] Souvenir d’Ovide, décrivant dans les Fastes, VI. 440, l’incendie du temple de Vesta : Flagrabant, sancti sceleratis ignibus ignes, / Mixtaque erat flammae flamma profana piae. C’est-à-dire ici : « … et la flamme profane était mêlée à la flamme sacrée ». Challe joue ingénieusement sur le double sens de flamma, sens propre chez Ovide, sens figuré de « zèle » chez lui. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[9] Traduction : « Restez dans la même maison, mangeant et buvant ce qui s’y trouvera, car un ouvrier mérite son salaire. Mais ne passez pas de maison en maisons. » [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[10] Forme vieillie de « sobriquet » employée plusieurs fois par Challe dans son Journal.

[11] Collecteur d’impôts.

[12] Le camphre était utilisé en médecine, par exemple pour arrêter les saignements de nez. Mais Challe pense plutôt à ses propriétés chimiques : le camphre allumé brûle en effet dans l’eau. En outre, on en faisait bouillir dans de l’alcool aussi purifié que possible, dans un lieu clos. Lorsqu’on mettait ensuite le feu au gaz ainsi obtenu, il se consumait en une sorte d’éclair « sans incommoder les spectateurs » (Furetière). [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[13] Escobar avait compilé dans sa Théologie morale les œuvres de vingt-quatre pères jésuites. Dans la préface de cet ouvrage, intitulée opéris ides, il fait, comme le remarque Pascal dans la Ve Provinciale, « une allégorie de ce livre à celui de l’Apocalypse qui était scellé de sept sceaux. Et il dit que Jésus l’offre ainsi scellé aux quatre animaux, Suarez, Vasquez, Molina, Valentia, en présence de vingt-quatre jésuites, qui représentent les vingt-quatre vieillards ». Ce ne sont pas seulement les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse qui sont invoqués ici pour figurer les vingt-quatre docteurs : Arnauld avait déjà souligné le recours abusif à l’Apocalypse dans ses Remontrances aux PP. JJ. (1651) ; voir ses Œuvres, XXIX. 514. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[14] Caramuel, théologien espagnol (1606-1682), issu par sa mère de la famille des Lobkowitz en Bohême, se trouva, quoique moine cistercien, amené à prendre les armes à plusieurs reprises, notamment lors du siège de Prague par les Suédois luthériens (1648). Son œuvre théologique est considérable. Les thèses auxquelles il est fait ici allusion concernent généralement les questions de la grâce et du libre arbitre auxquelles Challe (sinon Martin) est très sensible. Caramuel enseignait que les préceptes du Décalogue ne sont pas immuables, et que Dieu peut, dans certaines occasions, permettre, sinon recommander le vol, l’adultère, etc. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

* Dans une note à cet endroit, Robert Challe reconnaît qu’il avait été mal informé en écrivant le contraire dans le même journal à la date du jeudi 14 septembre 1690.

[15] On a déjà dit que Charmot était venu eux Indes précisément avec la mission de rétablir la concorde entre missionnaires et jésuites. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[16] Ce passage pose un petit problème. D’une part, les assertions de Challe, lorsqu’elles peuvent être vérifiées, s’avèrent d’ordinaire scrupuleusement exactes. Mais, d’autre part, sa présence à Montréal en 1682 est-elle compatible avec le fait qu’il parle ailleurs de ses « trois derniers voyages au Canada » que nous savons être ceux de 1683, 1684 et 1688, et que ce n’est qu’en 1683 que sa famille lui a donné les fonds nécessaires pour prendre une part dans la Compagnie des pêches sédentaires de l’Acadie et l’argent pour son embarquement ? On observera d’abord que la formule des « trois derniers voyages » n’exclut pas qu’il en ait fait un auparavant, dans lequel il n’aurait pas songé à faire les observations consignés dans le passage cité ; peut-être même s’explique-t-elle par l’existence d’un voyage antérieur. Celui-ci pourrait correspondre à la mission exploratoire de Bergier en 1682, que signalent ses biographes (voir l’article de C. Bruce Fergusson dans le Dictionnaire de biographie canadienne, tome I). Précisément, Challe précise qu’il est allé à Amsterdam en 1682 avec Bergier, pour acheter le bateau le Regard pour la Compagnie (chap. XXXI) ; il y dit même qu’il « partit, en 1682, avec Bergier, chef de l’entreprise ». Ajoutons que, dans les Difficultés sur la religion (deuxième cahier, treizième vérité), il donne sur Montréal un détail qui semble relevé sur place (« Le séminaire de Saint-Sulpice a gagné ainsi la seigneurie de Montréal. ») En conclusion, il nous semble que Challe est bien allé au Canada avec Bergier, en 1682. Il se serait alors embarqué sur le Saint-Louis, le Regard rebaptisé, capitaine Jean Monbeuil, dont le rôle d’équipage est du 23 mars 1682, et fut modifié le 28 avril ; les documents (Arch ? dép. de la Charente-Maritime, B 5681, pièces 215, 214 et 218) précisent que le navire appartient à Bergier. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[17] L’indication est juste, l’illinois, l’algonquin et le huron n’étant que des dialectes par rapport à un ensemble linguistique commun aux Indiens du nord-est du continent américain. Ce passage, qui témoigne d’une certaine familiarité de Challe avec le parler des Indiens américains, est précieux pour servir à l’identification de l’auteur des Difficultés sur la religion, chez lequel la même connaissance apparaît ; il y est dit en effet que « la langue algonquine est presque générale dans l’Amérique septentrionale » (deuxième cahier, seconde vérité, éd. Mortier, p. 108). [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[18] On retrouve ce passage, composé au plus tôt en 1714, avec le discours in extenso d’Arouïm Tesche, dans le manuscrit des Mémoires. Mais il est omis dans l’édition d’A. Augustin-Thierry, ch. IX.

Quant à la sœur, ou plutôt la demi-sœur de Challe, elle était religieuse visitandine. Le couvent de la Visitation Sainte-Marie, à Compiègne, fondé en 1649, occupait le quadrilatère compris entre les actuelles rues Solférino, Vivenel, Pierre Sauvage et Sainte-Marie. Une pierre posée lors du début des travaux d’un nouveau bâtiment conventuel, le 21 avril 1683, et retrouvée en 1969, est la seule trace matérielle qui en subsiste. Voir, sur ce couvent fondé par Anne d’Autriche, l’article très documenté de Brigitte Sibertin-Blanc, conservateur de la Bibliothèque municipale de Compiègne, « Découverte en 1969 de la première pierre de l’église de la Visitation Sainte-Marie posée le 21 avril 1683 » paru dans le Bulletin de la société historique de Compiègne, 1976, tome XXVI. En revanche, on ne semble pas avoir conservé de document concernant Denisy. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[19] Ou plutôt 1689. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[20] On se souvient que Jacques Clément, dominicain, avait, pendant la Ligue, tué Henri III d’un coup de couteau (août 1589). Jean Châtel, fils d’un marchand drapier de Paris, tenta, à l’instigation au moins indirecte des jésuites, d’assassiner Henri IV en 1594 ; il fut pendu, et les jésuites expulsés de France, du moins dans la juridiction du parlement de Paris. Ravaillac, enfin, qui assassina Henri IV le 14 mai 1610, soutint toujours avoir agi seul, et de sa propre initiative. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[21] C’est-à-dire les citations des textes latins auxquels se référait Martin. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[22] L’aventure avec la Persane a été racontée avec beaucoup de délicatesse. On notera qu’elle et Challe ont « bu et mangé ensemble », et que le sentiment n’a jamais été absent de leurs relations. [Note du Mercure de France, édition de 1979].