Blue Flower

 (Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 102)

 

C’est ce peu de concorde qui règne entre les missionnaires et les jésuites, et les disputes éternelles qu’on voit entre eux qui achèvent de perdre dans les Indes la réputation du nom français, et qui même l’y rend odieux. Les Hollandais, ardents à nuire de toute manière à notre nation et à notre commerce, nous rendent suspects à tous les souverains d’ici, comme gens qui ne peuvent vivre en repos avec qui que ce soit, et qui aiment mieux se faire la guerre les uns aux autres que de rester en paix. Ils nous représentent, comme gens partagés en une infinité de religions, que nous n’entendons pas nous-mêmes, et que nous voulons forcer les autres d’entendre. Là-dessus, l’Histoire de la révocation de l’édit de Nantes est citée avec tout le fiel que Jurieu a pu mêler dans les libelles manuscrits qui ont couru sur le sujet[1], et dans ceux qui ont été imprimés en anglais, en allemand, et en flamand, translatés du français, et que les Hollandais ont grand soin de porter par toute la terre, et surtout aux Indes. Ils les distribuent à propos ; et cela donne très mauvaise impression de la douceur de notre nation.

Cette mauvaise impression est augmentée par l’acharnement que les missionnaires et les jésuites ont les uns contre les autres, et qu’ils portent et font éclater jusqu’aux extrémités de la terre. Cela aliène encore l’esprit des Indiens en général de notre religion, parce que naturellement l’homme aime à être prêché d’exemple, et qu’ils ne remarquent point dans la conduite ni des uns ni des autres cette charité fraternelle et cette mutuelle dilection qu’ils prêchent[2]. Sur ce fondement, les souverains et les gens élevés regardent la religion comme une mômerie, et s’en rient ; et le peuple la méprise.

Pour donner encore plus d’horreur de notre nation, les Hollandais la font regarder comme la plus turbulente qui soit sous le soleil, uniquement propre à fomenter, à persuader et à entretenir les révoltes des sujets contre leurs souverains, dans tous les lieux où elle est établie. Ils la font passer pour une nation sanguinaire, et tellement attachée à ses intérêts, et si portée à la violence qu’elle est toujours prête à sacrifier, à une légère apparence de gain, l’honneur, la vertu, le sang, la bonne foi, en un mot tous les devoirs les plus sacrés, et que les peuples les plus féroces et les plus barbares respectent. Là-dessus, ce que la Compagnie doit à Surate, et ailleurs, est cité ; et les Hollandais ne manquent pas de lui donner l’air d’une banqueroute, et de brigandage. Les révoltes dans le Japon ne sont pas oubliées, et servent de témoins irréprochables d’avidité et de violence, parce qu’elles sont connues dans tout l’Orient jusqu’à la moindre circonstance. Les Hollandais se donnent bien de garde de dire que les jésuites seuls ont eu part à ces révoltes : ils se servent du nom copulatif[3] de Français, sans faire même mention des jésuites portugais qui étaient dans le Japon ; afin de rendre notre nation généralement odieuse, partout où elle pourrait s’établir dans les Indes, et faire tort à leur commerce, qu’ils portent partout.

Après tout, a continué M. Martin, voilà l’obligation que la France et son commerce ont aux jésuites ; mais, n’en déplaise aux missionnaires, ils me paraissent avoir tort de les pousser avec tant de violence, et de les donner à tout le genre humain pour des idolâtres. Je ne suis point théologien, ce n’est point mon fait, je me contente d’être chrétien, le reste est au-dessus de moi pour ce qui regarde la religion. Je suis même certain, suivant les livres que j’ai, qu’aucun théologien thomiste ne m’octroiera la condescendance que je voudrais que les missionnaires eussent pour les jésuites, et réciproquement les jésuites pour les missionnaires : c’est-à-dire que pour vivre ensemble en paix, et ne plus scandaliser ni les chrétiens ni les idolâtres, ils se pardonnassent mutuellement les uns aux autres leur manière d’instruire les peuples ; sans être à l’affût pour se contrôler, avec une assiduité qui ne ressent point de la charité que l’Evangile ordonne.

Je crois que la manière des jésuites s’accommodent trop au goût des souverains et des peuples : j’avouerai même qu’elle me paraît trop mondaine, et trop flatter les sens et la cupidité. Sur ce pied, je conviendrai que la manière des missionnaires est la plus pure, la plus sainte, et la plus conforme à l’esprit de l’Eglise, et à la sévérité des anciens canons : mais la nature est à présent tellement corrompue que ce serait vouloir absolument perdre son temps et sa peine, d’entreprendre de ranimer les hommes à la discipline et à la pureté de l’Eglise primitive ; à plus forte raison des idolâtres imbus de maximes toutes contraires.

Que les jésuites fassent de fausses conversions, que cela fait-il aux missionnaires ? Qu’ils s’en lavent les mains, et qu’ils les laissent. Qui que ce soit, je crois, ne les a établis leurs contrôleurs ni leurs pédagogues. Ils ont donné leurs délations des abus des jésuites. Qu’ils s’en tiennent là : que les jésuites agissent à leur guise, et eux à la leur. Ils répondront à Dieu de leurs actions, mais non de celles des jésuites, desquels ils peuvent ignorer les motifs. Ils devraient se souvenir, pour justifier leur silence là-dessus, que la Sainte Ecriture dit que Dieu seul connaît le secret des cœurs ; et de se souvenir aussi de ce que dit l’Imitation de Jésus-Christ, que l’homme ne considère que les actions, mais que Dieu pèse les intentions*. S’ils en agissaient ainsi, ils vivraient en repos, et toute la terre ne serait pas abreuvée de leurs dissensions sur des sujets qui certainement sont capables de jeter le trouble dans les consciences délicates et timorées ; d’autant plus qu’une plainte en attire une autre, et que toutes ensemble, tant en accusations qu’en justifications, dégénèrent dans une aigreur et une animosité très souvent personnelles, et toujours contraires à l’esprit de douceur, d’union et de paix que Jésus-Christ a tant recommandé. L’Evangile n’est qu’un ; cependant chacun prétend l’avoir de son côté : ce qui peut enfin entraîner après soi des conséquences funestes, et dont l’Etat pourrait se ressentir.

L’Alcoran n’est qu’un informe composé d’absurdités ridicules et impertinentes : cependant, quoique une partie de ses sectateurs en connaissent la vanité, ils se tiennent dans le silence, et ne causent aucun trouble par leurs controverses. Les Constantinopolitains et les autres Grecs, dont l’esprit toujours porté aux disputes et aux ergoteries[4] de l’Ecole a engendré toutes ces erreurs et ces hérésies, qui ont déchiré la robe de Jésus-Christ, et ont presque causé la perte de l’Eglise naissante, sont obligés de soumettre aux rêveries l’Alcoran. Pourquoi cela ? C’est que Mahomet, qui voyait bien que les disputes qui approfondiraient son système le ruineraient de fond en comble, et confondraient son indigne doctrine, a trouvé d’abord le secret de fixer les esprits inquiets en défendant de disputer des points de son Alcoran autrement qu’à coups de sabre.

Il savait bien que les faiseurs de livres ne s’accommoderaient pas de cette manière de disputer ; et, en effet, lorsqu’ils ont été subjugués, ils ont tous mieux aimé croire, ou faire semblant de croire, des impostures, que de s’exposer à une dispute que la force terminait, et non pas la raison. La religion n’en vaut rien ; mais la manière de la soutenir est admirable : et quand Mahomet n’aurait fait que ce seul coup de tête, je le prendrais pour un habile et très fin politique ; et cela parce qu’il a mis les peuples en repos du côté de la conscience et de la religion, ce qui est le plus puissant lien de la société civile. En effet, toutes les hérésies qui ont déchiré l’Occident et ont tant fait verser de sang, seraient-elles arrivées, ou auraient-elles osé paraître sans les disputes à la plume et de la langue ? La maxime de Mahomet les aurait d’abord éteintes dans le sang des hérésiarques ; et c’eût été sagement fait.

Le passage de l’Imitation que je viens de citer, me donne une pensée qu’il faut que je vous dise. Il n’est pas à croire qu’il y ait personne au monde qui volontairement et de gaîté de cœur veuille se damner. Mahomet n’avait aucune légation : il s’en est attribué une ; et par la force et la violence d’un côté, et par des promesses d’un paradis conforme au génie des peuples de l’autre, il a établi ses impostures. Malheur à lui et à ses sectateurs. Il n’en est pas de même de nous. Le Sauveur avait reçu sa mission de Dieu son père : il l’a transmise à ses disciples ; et, de la main à la main, elle a été transmise jusqu’à nous dans la personne du pape, des évêques et des curés, qui sont à présent nos apôtres, nos pasteurs et nos docteurs, dans lesquels nous devons reconnaître Jésus-Christ, notre premier législateur. C’est à nous de croire ce qu’ils nous enseignent, et à régler nos mœurs en conformité de la doctrine qu’ils nous prêchent : et, pourvu que nos actions soient innocentes, et notre foi vive, Dieu, sans doute, du moins je crois ainsi, jugera notre croyance sur notre intention de nous sauver ; et ce sera sur ce plan qu’il examinera nos actions. Ainsi, les pasteurs ont le droit d’instruire les peuples, et les peuples ont le mérite de la foi. Il n’en faut pas davantage pour notre salut : par conséquent, les disputes de l’école sur Jansénius et sur les idolâtries chinoises nous doivent être indifférentes.

Pourquoi donc les missionnaires d’un côté, et le jésuites de l’autre, viennent-ils par leurs disputes éternelles nous inspirer des scrupules qui nous inquiètent et qui ne nous servent de rien ; puisque que nous n’avons aucun droit d’y prendre part ; et que même il est de l’intérêt de notre conscience que nous n’y en prenions point ? Qu’ils disputent tant qu’ils voudront ; mais qu’il n’y ait qu’eux et ceux qui peuvent les mettrent d’accord, soit par voie d’accommodement soit par autorité, qui connaissent qu’ils disputent, et qui sachent le sujet de cette dispute. Mais que les missionnaires et les jésuites s’épargnent la peine d’écrire tant de livres, qui nous instruisent seulement qu’ils disputent, puisque nous ne pouvons pas mettre ordre à leurs disputes : la matière de ces disputes étant hors de notre portée, et n’étant point de notre compétence, n’y voulant rien comprendre, et n’y comprenant rien, si ce n’est que nous sommes vraiment scandalisés de les voir se déchirer les uns les autres, sans aucun respect du public ni d’eux-mêmes ; et le tout, à ce qu’ils disent, pour l’amour de Dieu[5].

Si les missionnaires veulent rendre les jésuites suspects et odieux en Europe, comme gens convaincus d’une mauvaise doctrine et d’une morale parfaitement relâchée, et même fort corrompue, ils le peuvent : les jésuites leur en ont ouvert un champ très vaste et très fertile ; mais pour les perdre dans l’esprit des princes de l’Orient, c’est à quoi certainement ils perdront absolument leur temps et leurs peines, par trois raisons, qui m’ont toujours paru et me paraissent encore convaincantes.

La première est que les souverains des Indes ne prennent aucune part à la religion chrétienne, et qu’ils la laissent librement faire son chemin, pourvu qu’elle ne se porte pas aux excès qu’elle s’est permis dans le Japon, ou, pour parler plus juste, que les jésuites ont exercés sous son nom. Ainsi, ne considérant le christianisme que comme une pure fable, ils ne prennent dans les disputes entre les missionnaires et les jésuites que ce qui peut contribuer à leur divertissement ; et, ne faisant aucune attention à ces disputes, ni à leur sujet, ce ne sera jamais cela qui les obligera d’éloigner les jésuites.

La seconde raison, c’est qu’eux et les grands de leurs cours, mandarins, opras[6] et autres, qui approchent ces princes, reçoivent très souvent de la main des jésuites des présents d’ouvrages très curieux, que ces pères font venir ou apportent d’Europe, ce que la pauvreté des missionnaires ne leur permet pas de faire.

La troisième enfin, c’est que les jésuites ne se présentent pas dans les cours des princes de l’Orient comme missionnaires ni prédicateurs, mais simplement comme gens entendus et versés dans les mathématiques et les autres sciences qui en dépendent ; c’est-à-dire dans toutes les sciences profanes dont on peut faire usage, et dont les princes d’ici sont très curieux : et c’est par le moyen de ces sciences, qu’ils se sont introduits auprès des empereurs de la Chine et du Japon, et auprès du feu roi de Siam. Il faut leur rendre la justice de dire qu’ils y excellent : aussi sont-ils très considérés ; et on en a vu qui se sont élevés jusqu’au mandarinat du premier ordre, ce qui est la première dignité de cet empire. Ainsi, ce serait inutilement que les missionnaires prétendraient les en faire chasser sur des disputes très indifférentes à ces princes ; et ce serait toujours aussi inutilement qu’ils espéreraient que les jésuites s’en retirassent, quand même cinquante mille conciles œcuméniques le leur ordonneraient. Ils s’y tiendront malgré ciel et terre : en effet, ils auraient tort d’en sortir, puisqu’ils s’y trouvent bien.

Ils ne s’abaissent point à la conversation, ni par conséquent à la conversion du peuple ; c’est un objet trop bas et trop vil pour mériter leurs soins ; ils ne couchent en joue que les gros seigneurs et les riches veuves. Celles-ci, à ce qu’on dit, fournissent un peu plus que le nécessaire pour leur vie, leur logement et leur entretien. Il n’importe, le superflu trouve la place ; car ces pères économes font si bien qu’il n’y a rien de perdu.

La dame Hiu, dont leurs relations font une sainte, leur a laissé des biens immenses dans la Chine ; ainsi, des trésors dignes d’un prince souverain d’Europe. Ils l’y feraient bien canoniser, si ce qu’ils en disent est vrai : tout le monde n’en convient pas ; mais le n’importe, cet obstacle serait bientôt surmonté, s’ils y voulaient employer seulement la sixième partie de ce qu’ils ont eu. Ces bons pères ne sont pas cartésiens en tout : cependant, ils abhorrent le vide dans leurs coffres ; et la dépense de la canonisation y en mettrait un, qui ne leur plairait pas. Ils sont ici des saints à tas et à pile pour l’Europe, pourvu qu’il ne leur en coûte que l’écriture, et beaucoup d’amplification ; mais quand il y va de débourser de l’argent, ils laissent les saints pour ce qu’ils sont. Quoi qu’il en soit, bien des gens chrétiens européens n’ont pas tout à fait approuvé cette donation de Mme Hiu, ni l’ascendant que ces pères avaient pris sur son esprit et dans sa maison ; mais, les jésuites se sont moqués de ce qu’eux et les parents de la défunte, en ont pu dire. Ils avaient si bien étudié les lois de l’Empire, et le testament était si bien dressé et si bien revêtu de toutes les formalités, qu’ils ont tout eu. Ils lui ont donné la vie éternelle, et elle leur a donné ses biens temporels. Le change est légitime : Sancta Sanctis, Profana Profanis[7].

Mista fuit flamma, flamma profana piae[8].

C’est dans cette maison qu’ils ont parfaitement exécuté l’ordre que le Sauveur donne à ses apôtres, en les envoyant en mission, rapporté par saint Luc vers. 7, du 10e chapitre. In eadem autem domo manete, edentes et bibentes quae apud illos sunt, dignus est enim operarius mercede sua. Nolite transire de domo in domum[9]. Ils s’y sont fort bien trouvés ; ils n’en ont point déguerpi.

A l’égard du peuple et des pauvres, qui ne leur paraissent pas dignes de leurs soins, ils en laissent la conversion à ceux qui veulent s’en donner la peine, tels que sont les moineaux (c’est l’honnête soubriquet[10] que ces humbles pères ont donné aux dominicains, aux cordeliers, aux capucins et aux autres religieux réguliers de quelque ordre que ce soit), qui passent aux Indes pour y vaquer à la conversion des idolâtres, qui tous y mènent une vie véritablement apostolique, et tout autre que celle des jésuites, qui comptent que, quand une fois ils auront attiré les grosses têtes et les chefs du troupeau, le reste viendra de lui-même se rendre au bercail du bon pasteur, sans qu’on se donne la peine d’aller lui chercher des brebis égarées.

Que les missionnaires fassent de même, qu’ils portent des présents plus rares et plus riches que ceux des jésuites, qu’ils les distribuent à propos, ils s’attireront des protecteurs : qu’ils soient comme eux de tous états, de tous métiers, et de toutes professions. Saint Pierre n’était-il pas marinier ou pêcheur, saint Paul était-il pas tisserand, saint Yves était-il pas avocat, saint Matthieu était-il pas maltôtier[11], saint Eloi maréchal, saints Côme et Damien médecins, et saint Crépin et saint Crépinian savetiers ou cordonniers ? Ont-ils peur de s’égarer sur leurs traces ? Qu’ils contribuent, comme les jésuites, au divertissement du prince et des grands ; qu’ils se rendent nécessaires, comme eux, aux plaisirs et au cabinet ; qu’ils étudient bien comme les jésuites les almanachs, pour prévoir dans les Indes en prophète une éclipse, dont les almanachs de deux liards leur indiqueront le moment, l’évolution et la fin ; qu’ils apprennent comme les jésuites la science des artifices, qui plongent cinq ou six fois dans l’eau sans s’éteindre ; qu’ils sachent l’usage du camphre[12] et de quelle manière on représente toutes sortes d’animaux dans l’artifice en feu : cette science est de très grand mérite dans la Chine : elle élève aux dignités, les jésuites l’y ont cultivée, et y excellent. Que les missionnaires les surpassent dans cette science : elle est si digne de prédicateurs du nom de Jésus-Christ et si sérieuse, qu’elle paraît mériter leurs soins, aussi bien que ceux des jésuites.

Que, comme les jésuites, ils ne parlent de la religion que par manière de conversation, jusqu’à ce que la matière soit bien préparée. Qu’ils parlent avec respect de Confucius ; qu’ils le traitent même de saint, dont la morale est conforme à celle de Jésus-Christ. Ceci est un peu impie, et digne du fagot en Europe : n’importe, il passera. Qu’ils lui offrent des sacrifices, avec un petit crucifix sur eux bien caché, qu’ils souffrent, du moins, que leurs prosélytes le fassent et par direction d’intention, qu’ils offrent au crucifix les prières et les cérémonies faites en l’honneur de ce saint Confucius. Qu’il en soit de même pour les sacrifices que font les Chinois aux esprits ou aux génies des fleuves et des montagnes, et des rivières : que, comme les jésuites, ils ne paraissent pas s’embarrasser du Créateur, en invoquant ses viles créatures ; et, par restriction mentale, qu’ils adressent toujours en cachette leurs adorations au Créateur. Je sais bien que tout cela est contraire au précepte et même au commandement de Jésus-Christ, qui dit qu’il reniera devant son père ceux qui l’auront nié pendant leur vie : je sais bien que, dans le IVe chapitre des Actes des Apôtres, les apôtres demandèrent à Dieu la grâce de pouvoir annoncer sa parole avec confiance, que la maison trembla, et que cette grâce leur fut accordée par le Saint-Esprit. Mais que tout cela fait-il aux missionnaires ? Qu’ils fassent comme les jésuites : je les leur offre pour garants que tout cela se passera partout, malgré l’Evangile, la Sorbonne, et la Congrégation de Propaganda ; et que même on ne voudra pas prendre garde à ces minuties, qui pourtant révoltent tellement d’abord une âme chrétienne qu’elle trouve ces impiétés horribles et dignes du feu.

Que les missionnaires ne se brouillent point avec les morts, nation autant terrible que respectable, dans la Chine : qu’ils leur fassent des révérences et des encensements au prorata de leur antiquité ; et surtout, qu’ils ne se faufilent point avec ce que les jésuites appellent vile crapule et canaille ignorante. En un mot, qu’ils imitent les jésuites, et même les surpassent, si faire se peut, par des casuistes et une morale plus relâchée que la leur : et j’assure qu’ils réussiront, qu’ils feront, comme eux, quantité de petits saints ; et, qui plus est, j’assure qu’ils deviendront bons amis, les jésuites étant prêts de s’accommoder avec eux pourvu qu’ils veuillent suivre leur exemple et leur doctrine. Mais tant qu’ils se mettront sur le pied de suivre l’Evangile à la lettre, d’imiter exactement saint Paul et les autres, qu’ils ne se dispenseront point de la sévérité de leur morale et qu’ils n’auront pas de casuistes faciles pour leurs guides, ou qu’ils ne voudront pas se servir des vingt-quatre vieillards de la Société[13], ou du moins de Caramuel[14] leur bon ami, j’entends des pères jésuites, j’assure qu’ils resteront toujours tels qu’ils sont dans les Indes.

Je parle, comme vous voyez, monsieur, en homme instruit et porté pour le commerce, et en très ignorant théologien. Aussi, la théologie n’est-elle pas mon fait : je n’en sais que ce que j’ai lu dans des livres, qui accusent les jésuites de n’en savoir pas beaucoup. Ils savent à mon sens la science du monde et du commerce. Ils connaissent parfaitement l’un et l’autre, et mettent leur science à profit. Ils ont passé dans l’alambic la science du monde et celle du commerce, et en ont tiré la quintessence. En voici la preuve.

Ils ont gardé fort longtemps en France les mandarins, qui sont revenus par votre escadre. Puisqu’ils ne pouvaient les emmener à Siam avec eux, il me semble qu’ils devaient les ramener à Pondichéry, et les y laisser : je leur aurais fait tout l’honneur et le bon traitement qu’il m’aurait été possible, jusqu’à ce que j’eusse trouvé quelque vaisseau portugais, pour les reconduire à Siam. J’aurais, ou plutôt la Compagnie aurait eu l’honneur de les faire conduire chez eux : je m’en serais fait des amis ; et peut-être aurais-je lié avec eux quelque intelligence pour réveiller le commerce à Siam. Du moins j’y aurais mes efforts, et cette intelligence aurait pu par la suite être utile à la Compagnie, et à notre nation ; ce qui est l’unique but où je tends ; et les jésuites, qui devraient me prêter la main dans cette intention, et me seconder, sont les premiers à me barrer. Est-ce là la reconnaissance qu’ils devraient avoir pour le roi, pour l’Etat et pour la Compagnie ? Ce n’est point là leur caractère. Ils ont laissé ces mandarins à Balassor, dans le dessein de leur rendre service, à eux jésuites en particulier, lorsqu’ils seront arrivés à Siam, et d’achever d’y perdre la réputation du nom français. Comme je sais leur politique sur le bout du doigt pour l’avoir attentivement étudiée, voici ce qu’ils vont faire.

Ils ont intérêt de se ménager avec les Hollandais et les Anglais, parce que c’est sur leurs vaisseaux qu’ils passent souvent d’Europe en Asie, ou d’Asie en Europe. Les missionnaires se servent aussi de cette voie, mais moins fréquemment ; et c’est toujours par l’une de ces deux nations que les jésuites font passer d’Asie en Europe les marchandises que leurs facteurs, ou les jésuites déguisés ont trafiquées dans les Indes : ainsi, ils n’ont garde de se brouiller avec. Tout au contraire, ils leur font leur cour et leur rendent service en toutes occasions, particulièrement  lorsqu’elles concertent avec leur profit.

Le passage de ces mandarins leur en offre une, et ils n’ont garde de la manquer. Ils leur ont confié ces mandarins à Balassor ; et, sans parler en aucune manière des efforts que votre escadre a faits pour rattraper Margui, afin de les remettre chez eux avec honneur*, ils leur auront dit qu’ils ne devaient point s’attendre à retourner à Siam par les vaisseaux français ; et auront ajouté qu’en les remettant entre les mains des Hollandais, ils leur assuraient leur retour prompt et certain, soit à Mergui soit à Bangkok, soit même à Louveau. Les Hollandais s’en chargeront avec plaisir : ils les reconduiront chez eux en triomphe ; et les autres diront que la peur des Hollandais aura fait fuir les navires de France. Sur ce pied, les mandarins croiront avoir obligation aux Hollandais de leur retour dans leur patrie, et aux jésuites celle de les avoir sauvés de nouveaux périls. Ils en redoubleront leur reconnaissance pour les uns et pour les autres ; et les discours uniformes de ces mandarins et des Hollandais achèveront de perdre la réputation des Français, à laquelle l’abandonnement de Mme Constance, et de son fils, la reddition infâme et lâche de Bangkok, la sortie forcée de Mergui et du royaume après la mort tragique du roi de Siam et celle de M. Constance, qu’il n’a tenu qu’aux Français de sauver, ont déjà donné une cruelle atteinte. Ce qui me force à vous répéter qu’il vaudrait infiniment mieux que vous ne fussiez point venu ici que de n’y pas rester ; et qu’il serait très avantageux de toutes manières que les jésuites n’y fussent jamais venus, et n’y vinssent jamais ; puisque très assurément on peut les compter au nombre de nos plus mortels ennemis, ou du moins de nos plus dangereux espions et commerçants sans risque de se tromper.

Les missionnaires, le Père Tachard, et les autres jésuites restent ici : qu’y vont-ils faire ? Je n’en sais rien. Je ne sais certainement point le dessein ni des uns ni des autres[15]. Ils observent entre eux une civilité et une paix apparente, qui les ferait prendre pour les meilleurs amis du monde si on ne les connaissait pas. Quoi qu’il en soit, ils restent à Pondichéry : peut-être y vont-ils rêver et songer aux moyens de se faire mutuellement de la peine en Europe, où je voudrais de bien bon cœur qu’ils restassent tous ; et surtout les jésuites qui sont ici haïs comme le diable, et cependant respectés de tout le monde parce que tout le monde les craint.

Voilà, monsieur, lui dis-je, voyant qu’il avait fini, leur caractère universel par toute la terre. Haïs, craints et respectés : c’est leur définition ; mais ce ne sont pas les seuls particuliers qui les regardent de ce point de vue : ce sont aussi les plus grands princes du monde ; et, lorsque vous m’avez vu rire au commencement de votre discours, et que je vous ai promis de rendre secret pour secret, c’est que j’ai bien vu que vous m’alliez parler des jésuites : et cela m’a fait souvenir d’une chose, qui va sans doute vous surprendre et que je tiens de M. de Seignelay lui-même et en particulier.

J’étais à Montréal en Canada en 1682[16] lorsque M. de la Barre, vice-roi, fit la paix avec les Iroquois. Le père Bêchefer, supérieur des jésuites, y était aussi. Un sauvage que les Français à cause de la longueur de sa bouche avaient surnommé Grand-Gula, et dont le nom sauvage était Aroüim-Tesche, portait la parole pour toutes les nations iroquoises. J’appris ce jour-là quantité de choses qui regardaient la Société de Jésus, qui faisaient enrager le père Bêchefer, et rire tous les auditeurs ; car le sauvage y parla en sauvage, c’est-à-dire sans flatterie ni déguisement. Les jésuites étaient démontés de l’effronterie de sa harangue, et perdirent tout à fait patience à la conclusion de leur article, qui fut, que tous les sauvages ne voulaient plus de jésuites chez eux. On lui en demanda la raison ; et il répondit, aussi brutalement qu’il avait commencé, que ces jaquettes noires n’iraient pas, s’ils n’y trouvaient ni femmes ni castors.

Le père Bêchefer prétendit que l’interprète de M. de La Barre se trompait. Celui-ci, voyant sa bonne foi suspecte, fit répéter la même chose, en illinois, en algonquin, en huron, et en tous les autres idiomes iroquois[17], que tous les Français présents entendaient parfaitement, aussi bien que les jésuites, auxquels la confusion demeura en entier, en présence de plus de deux cent cinquante Français, outre tous les pères de l’Oratoire, qui ont à Montréal un établissement très beau. Je les prends tous pour témoins, et cet interprète, qui se nomme Denizy, à présent médecin à Compiègne, très recherché. Il avait été douze ans entiers avec les sauvages quand nous revînmes ensemble du Canada ; et, en 1713, je le trouvai à Compiègne, où j’étais allé voir une sœur religieuse, et lui parlai de cette aventure, qu’il répéta en présence de quantité de monde à moi inconnu, excepté un nommé M. Auvray, directeur des Aides[18].

(Cette histoire est celle que j’avais promise plus haut et qui m’a convaincu que les jésuites ne sont conduits dans le Canada, et ailleurs, que par le commerce et le plaisir des sens, et nullement par le zèle de la propagation de l’Evangile.)

Je contai cette histoire à M. de Seignelay, poursuivis-je en continuant de parler à M. Martin : il me dit qu’il le savait bien. Enfin, sur le point de partir au mois de janvier 1688[19] pour venir ici, j’allai prendre congé de lui. Je vis des jésuites sortir de son cabinet : je lui demandai s’il en passait aux Indes. Il me dit qu’il en venait six ; et m’ordonna de lui faire un journal avec des remarques sur tout ce que j’apprendrais. Je le fais. Vous en avez vu une bonne partie : notre conversation sera comprise dans le reste. Je lui reparlai encore des jésuites : et, donnant carrière à la raillerie, je ramenai l’histoire de ceux du Canada, et ajoutai brusquement que l’argent du roi était bien mal employé pour ces gens-là, plutôt capables de perdre la France de réputation chez les étrangers que de l’y mettre en bonne odeur.

Ceux qui ont connu M. de Seignelay savent que c’était le meilleur cœur d’homme qui fut au monde ; mais d’une vivacité et d’une promptitude inexprimables, et qui, dans son premier feu, rimait richement en Dieu. Il se mit en colère à son tour, et me dit, bien plus vivement que je lui avais parlé, et en jurant Mort-D…, Nous savons tout cela mieux que toi, et nous en savons encore cent fois plus. Nous les haïssons plus que le diable : trouve le secret de mettre la vie du roi en sûreté contre le poison et le poignard ; et je te jure, sur ma damnation, qu’avant deux mois il n’y en aura pas un en France. Quoi ! lui dis-je, il me semble que vous voulez me faire entendre que le roi les craint ? Oui, il les craint, ajouta-t-il : il n’a que cette seule faiblesse. Il les hait au fond du cœur, et ne les estime point : lui qui fait trembler tout le monde, tremble sous cette exécrable Société, toujours fertile en Cléments, en Châtels et en Ravaillac[20]. Il tremble aux morts d’Henri III et d’Henri IV ; et n’en veut point courir les risques. C’est la crainte qu’il a d’eux qui est la source de tous les biens qu’il leur fait, et qui est cause qu’il leur accorde tout ce qu’ils ont le front de lui demander, quelque injuste qu’il soit ; parce qu’il ne veut pas s’exposer au ressentiment que cette cruelle Compagnie aurait de ses refus : étant lui-même convaincu, par des lettres interceptées, que le plus grand et le plus juste prince du monde devient pour cette sanguinaire Société un homme commun et digne de mort, sitôt qu’il s’oppose à ses desseins. Table là-dessus ; tu ne te tromperas pas.

Je suis ravi, monsieur, me dit M. Martin, que vous ayez tant d’accès auprès de M. de Seignelay, et que cela aille jusqu’à une certaine familiarité qui tire après soi une pareille confidence. J’ai bien vu par la lecture du commencement de votre journal pour lui, que vous n’êtes pas mal dans son esprit ; et c’est ce qui m’a obligé à m’expliquer nettement avec vous, afin qu’en cas que l’occasion s’en présente, comme j’espère que vous voudrez bien la rechercher, ainsi que je vous en prie, vous puissiez l’instruire à fond de tout ce qui se passe ici. Feu M. Colbert, son père, était celui du commerce : et, s’il avait les mêmes inclinations, il aurait la satisfaction d’empêcher de sortir du royaume une quantité prodigieuse d’argent dont les Anglais et les Hollandais, nos ennemis, profitent. J’en écris dans ce sens, à lui et à messieurs de la Compagnie : M. du Quesne est chargé de mes paquets, et je lui ai parlé de ce qu’il devait dire pour appuyer ce que j’écris : mais, comme il m’a paru un peu jésuite, je ne lui ai rien dit qui regarde ces pères ; et vous êtes le seul à qui j’ai parlé sans réserve, espérant beaucoup plus de succès de votre conversation particulière avec M. de Seignelay que ce qu’il pourra lui dire. On ne vous a fait aucun remerciement de votre peine d’avoir refait les écritures qui regardent la flûte, voici un présent que je vous fais, tant pour cet article que pour le mémoire que je vous ai prié et vous prie encore de faire pour M. de Seignelay : et, en achevant, il m’a donné la plus belle pièce de mousseline brodée que j’aie encore vue ; et nous nous sommes quittés très satisfaits l’un de l’autre.

Voilà le résultat de la conversation que j’ai eue avec M. Martin, sur laquelle le lecteur peut faire ses réflexions ; lui assurant, de ma part, que je n’y ai ajouté quoi que ce soit de mon invention, si ce n’est le latin[21], que M. Martin n’entend pas : mais, en cette occasion, je n’ai été que traducteur, et nullement inventeur ; n’ayant fait que rendre le sens de M. Martin, encore bien faiblement, ne possédant pas cette délicate ironie dont j’ai été charmé dans lui.

Comme il était encore assez bonne heure lorsque je le quittai, je crus devoir aller voir pour la dernière fois le banian et mon aimable Persane, et leur porter des marques de ma reconnaissance. J’y allai, et y fus reçu à mon ordinaire, et ni l’un ni l’autre ne voulut rien prendre de moi. J’en sortis assez tard, charmé de leur générosité, et très convaincu que, si je quittais avec peine la Persane, elle ne me vit pas partir sans chagrin[22]. Je soupai avec le cocu, et ne les ai vus depuis ni les uns ni les autres.

Il a fait calme tout plat toute la journée, et il ne fait pas encore un souffle de vent : mauvais commencement de voyage. J’ai dit que nous sommes chargés comme de roches ; j’ajoute que notre pont est une véritable basse-cour. Dieu nous préserve de trouver des ennemis, n’étant point en état d’attaquer, et assez mal pour nous défendre.



[1] Né en 1637, privé de sa chaire de théologie à l’académie (protestante) de Sedan en 1681, Jurieu passa à Rotterdam, où il redevint professeur de théologie. C’est là que, parmi ses démêlés avec Bayle, il polémiqua contre Bossuet, Maimbourg et Arnauld. Dans l’ouvrage intitulé Accomplissement des prophéties (1686), il avait prédit l’avènement du protestantisme en France pour 1689 ; Il transforma plus tard cette date en 1713. Challe reviendra sur cette prophétie dans ses Difficultés sur la religion, IIIe cahier, section I, article 4, « S’il y a des prophéties dans ces livres » (ceux des Juifs). [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[2] On a encore ici l’un des arguments contre le christianisme que Challe développera dans les Difficultés de la religion ; le fait qu’il apparaisse ici dans la bouche de Martin peut montrer qu’il commençait à se répandre. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

Ou peut-être dans ce dialogue, reconstitué et retravaillé, Challe met-il insensiblement dans la bouche de François Martin, des mots et des idées qui sont d’abord les siennes ? [Note du CIDIF].

[3] Copulatif, qui n’est plus, dès le XVIIe siècle, qu’un terme de grammaire, appartenait aussi, en Moyen Français, au vocabulaire de la logique ; on disait qu’un syllogisme était une « proposition copulative ». C’est peut-être un souvenir de cet ancien emploi qui apparaît ici, où le sens est à peu près « collectif ». [Note du Mercure de France, édition de 1979].

* Homo considerat actus, Deus vero pensat intentiones. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[4] C’est probablement le premier emploi attesté de ce mot ergoterie, formé sur ergoter ; Littré en cite un exemple de Rousseau dans les Confessions : « Elle avait là-dessus une simplicité de cœur, une franchise plus éloquente que les ergoteries, et qui souvent embarrassait jusqu’à son confesseur. » (Livre VI). On trouve aussi ergotisme dans les Difficultés sur la religion, IVe cahier, section IV, article 2. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[5] Ces réflexions prêtées à Martin, fort sages sur le plan politique, représentent sans doute aussi la pensée de Challe en 1690 ; à ce titre, elles constituent une étape intéressante dans l’évolution de ses idées sur la religion. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[6] Ce mot d’opra désigne une haute dignité siamoise, supérieure à celle d’okmum. Ce terme est expliqué en détail dans le journal du P. Tachard. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[7] Traduction : « Des choses saintes contre des choses saintes, des profanes contre des profanes ». Voir la note suivante. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[8] Souvenir d’Ovide, décrivant dans les Fastes, VI. 440, l’incendie du temple de Vesta : Flagrabant, sancti sceleratis ignibus ignes, / Mixtaque erat flammae flamma profana piae. C’est-à-dire ici : « … et la flamme profane était mêlée à la flamme sacrée ». Challe joue ingénieusement sur le double sens de flamma, sens propre chez Ovide, sens figuré de « zèle » chez lui. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[9] Traduction : « Restez dans la même maison, mangeant et buvant ce qui s’y trouvera, car un ouvrier mérite son salaire. Mais ne passez pas de maison en maisons. » [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[10] Forme vieillie de « sobriquet » employée plusieurs fois par Challe dans son Journal.

[11] Collecteur d’impôts.

[12] Le camphre était utilisé en médecine, par exemple pour arrêter les saignements de nez. Mais Challe pense plutôt à ses propriétés chimiques : le camphre allumé brûle en effet dans l’eau. En outre, on en faisait bouillir dans de l’alcool aussi purifié que possible, dans un lieu clos. Lorsqu’on mettait ensuite le feu au gaz ainsi obtenu, il se consumait en une sorte d’éclair « sans incommoder les spectateurs » (Furetière). [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[13] Escobar avait compilé dans sa Théologie morale les œuvres de vingt-quatre pères jésuites. Dans la préface de cet ouvrage, intitulée opéris ides, il fait, comme le remarque Pascal dans la Ve Provinciale, « une allégorie de ce livre à celui de l’Apocalypse qui était scellé de sept sceaux. Et il dit que Jésus l’offre ainsi scellé aux quatre animaux, Suarez, Vasquez, Molina, Valentia, en présence de vingt-quatre jésuites, qui représentent les vingt-quatre vieillards ». Ce ne sont pas seulement les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse qui sont invoqués ici pour figurer les vingt-quatre docteurs : Arnauld avait déjà souligné le recours abusif à l’Apocalypse dans ses Remontrances aux PP. JJ. (1651) ; voir ses Œuvres, XXIX. 514. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[14] Caramuel, théologien espagnol (1606-1682), issu par sa mère de la famille des Lobkowitz en Bohême, se trouva, quoique moine cistercien, amené à prendre les armes à plusieurs reprises, notamment lors du siège de Prague par les Suédois luthériens (1648). Son œuvre théologique est considérable. Les thèses auxquelles il est fait ici allusion concernent généralement les questions de la grâce et du libre arbitre auxquelles Challe (sinon Martin) est très sensible. Caramuel enseignait que les préceptes du Décalogue ne sont pas immuables, et que Dieu peut, dans certaines occasions, permettre, sinon recommander le vol, l’adultère, etc. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

* Dans une note à cet endroit, Robert Challe reconnaît qu’il avait été mal informé en écrivant le contraire dans le même journal à la date du jeudi 14 septembre 1690.

[15] On a déjà dit que Charmot était venu eux Indes précisément avec la mission de rétablir la concorde entre missionnaires et jésuites. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[16] Ce passage pose un petit problème. D’une part, les assertions de Challe, lorsqu’elles peuvent être vérifiées, s’avèrent d’ordinaire scrupuleusement exactes. Mais, d’autre part, sa présence à Montréal en 1682 est-elle compatible avec le fait qu’il parle ailleurs de ses « trois derniers voyages au Canada » que nous savons être ceux de 1683, 1684 et 1688, et que ce n’est qu’en 1683 que sa famille lui a donné les fonds nécessaires pour prendre une part dans la Compagnie des pêches sédentaires de l’Acadie et l’argent pour son embarquement ? On observera d’abord que la formule des « trois derniers voyages » n’exclut pas qu’il en ait fait un auparavant, dans lequel il n’aurait pas songé à faire les observations consignés dans le passage cité ; peut-être même s’explique-t-elle par l’existence d’un voyage antérieur. Celui-ci pourrait correspondre à la mission exploratoire de Bergier en 1682, que signalent ses biographes (voir l’article de C. Bruce Fergusson dans le Dictionnaire de biographie canadienne, tome I). Précisément, Challe précise qu’il est allé à Amsterdam en 1682 avec Bergier, pour acheter le bateau le Regard pour la Compagnie (chap. XXXI) ; il y dit même qu’il « partit, en 1682, avec Bergier, chef de l’entreprise ». Ajoutons que, dans les Difficultés sur la religion (deuxième cahier, treizième vérité), il donne sur Montréal un détail qui semble relevé sur place (« Le séminaire de Saint-Sulpice a gagné ainsi la seigneurie de Montréal. ») En conclusion, il nous semble que Challe est bien allé au Canada avec Bergier, en 1682. Il se serait alors embarqué sur le Saint-Louis, le Regard rebaptisé, capitaine Jean Monbeuil, dont le rôle d’équipage est du 23 mars 1682, et fut modifié le 28 avril ; les documents (Arch ? dép. de la Charente-Maritime, B 5681, pièces 215, 214 et 218) précisent que le navire appartient à Bergier. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[17] L’indication est juste, l’illinois, l’algonquin et le huron n’étant que des dialectes par rapport à un ensemble linguistique commun aux Indiens du nord-est du continent américain. Ce passage, qui témoigne d’une certaine familiarité de Challe avec le parler des Indiens américains, est précieux pour servir à l’identification de l’auteur des Difficultés sur la religion, chez lequel la même connaissance apparaît ; il y est dit en effet que « la langue algonquine est presque générale dans l’Amérique septentrionale » (deuxième cahier, seconde vérité, éd. Mortier, p. 108). [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[18] On retrouve ce passage, composé au plus tôt en 1714, avec le discours in extenso d’Arouïm Tesche, dans le manuscrit des Mémoires. Mais il est omis dans l’édition d’A. Augustin-Thierry, ch. IX.

Quant à la sœur, ou plutôt la demi-sœur de Challe, elle était religieuse visitandine. Le couvent de la Visitation Sainte-Marie, à Compiègne, fondé en 1649, occupait le quadrilatère compris entre les actuelles rues Solférino, Vivenel, Pierre Sauvage et Sainte-Marie. Une pierre posée lors du début des travaux d’un nouveau bâtiment conventuel, le 21 avril 1683, et retrouvée en 1969, est la seule trace matérielle qui en subsiste. Voir, sur ce couvent fondé par Anne d’Autriche, l’article très documenté de Brigitte Sibertin-Blanc, conservateur de la Bibliothèque municipale de Compiègne, « Découverte en 1969 de la première pierre de l’église de la Visitation Sainte-Marie posée le 21 avril 1683 » paru dans le Bulletin de la société historique de Compiègne, 1976, tome XXVI. En revanche, on ne semble pas avoir conservé de document concernant Denisy. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[19] Ou plutôt 1689. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[20] On se souvient que Jacques Clément, dominicain, avait, pendant la Ligue, tué Henri III d’un coup de couteau (août 1589). Jean Châtel, fils d’un marchand drapier de Paris, tenta, à l’instigation au moins indirecte des jésuites, d’assassiner Henri IV en 1594 ; il fut pendu, et les jésuites expulsés de France, du moins dans la juridiction du parlement de Paris. Ravaillac, enfin, qui assassina Henri IV le 14 mai 1610, soutint toujours avoir agi seul, et de sa propre initiative. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[21] C’est-à-dire les citations des textes latins auxquels se référait Martin. [Note du Mercure de France, édition de 1979].

[22] L’aventure avec la Persane a été racontée avec beaucoup de délicatesse. On notera qu’elle et Challe ont « bu et mangé ensemble », et que le sentiment n’a jamais été absent de leurs relations. [Note du Mercure de France, édition de 1979].