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(Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 116) 

 

LE GÉNÉRAL DEMOTZ DE LA SALE ,         
alias général Lallée ou Lally

 

 

 

[Parmi les hommes qui se sont illustrés dans les Indes de la fin du XVIIIe siècle, on connaît bien le général savoyard de Boigne qui avait quitté sa patrie, roturier, et la retrouvait au début du XIXe siècle, anobli par le roi de Piémont-Savoie. Il était revenu avec une fortune immense qu’il avait eu l’habileté de faire transiter par Londres pour finalement la consacrer à sa ville de Chambéry qui lui doit pratiquement l’essentiel de ses équipements hospitaliers et culturels et du tracé de ses principales artères. Après sa mort, les Chambériens obtinrent de leur roi l’autorisation exceptionnelle de lui dresser un monument où une statue du général de Boigne surmonte une colonne supportée à sa base par quatre têtes d’éléphant. Autorisation exceptionnelle, effectivement, puisque, à l’époque, seuls les souverains de la Savoie pouvaient avoir leurs statues dans les lieux publics.

La vie et les actions du général de Boigne sont bien connues. On connaît moins, en revanche, celles d’un autre Savoyard, Henri Demotz de la Sale, qui se mit d’abord au service de la France et devint généralissime d’Hyder-Aly, puis premier conseiller du fils de ce dernier, Typoo-Saïb. Cet aristocrate savoyard ne revint pas finir ses jours dans sa patrie natale, mais sa vie fut moins que banale. C’est en tout cas ce qui ressort d’un Abrégé chronologique de l’histoire de Rumilly écrit en 1869 par F. Croisollet[1]. Nous reprenons ci-dessous ce que cet ouvrage nous apprend de ce personnage au destin hors du commun.]

 

 

1799. – Epoque présumée de la mort du général Demotz de La Sale, connu sous le nom de général de Lallée ou Lally. Henri-François-Pierre-Charles Demotz de La Sale naquit à Rumilly, le 25 janvier 1732, de noble Charles-Pompée Demotz[2], seigneur de La Sale, de Montprovent et de Choilieu, et de noble Louise-Marie Portier du Bellair. Il fit son cours d’étude jusqu’en théologie dans le collège de sa patrie, entra chez les Bénédictins de Talloires, où il prononça des vœux qu’il fit annuler, après avoir prouvé qu’il avait été forcé d’embrasser l’état religieux. Ayant pris du service en France, il obtint d’abord une place d’officier dans les troupes qui étaient au service de la Compagnie française des Indes-Orientales, et s’embarqua sur ses vaisseaux pour se rendre à Pondichéry. Cette compagnie ayant été dissoute, il résolut de repasser en Europe, mais il fut pris par les Anglais dans la traversée, dépouillé de toute sa fortune et conduit à Londres, où il resta prisonnier pendant deux ans. De Lallée jura, dès lors, une haine implacable à l’Angleterre. Après avoir recouvré sa liberté, il retourna dans les Indes, entra dans les troupes du roi d’Adoni, devint général de son armée et commanda un corps de six mille hommes, qu’il tenait à sa solde particulière. Les Anglais ayant déclaré la guerre à Hyder-Aly, roi des Mahrattes, et le roi d’Adoni ayant refusé de s’unir aux ennemis de cette puissance, de Lallée, avec son corps de six mille hommes, joignit d’Hyder-Aly. Celui-ci le fit généralissime de ses troupes et lui confia son fils, Tippoo-Saïb, pour lui apprendre la tactique militaire européenne. L’armée d’Hyder-Aly, composée de vingt-cinq mille hommes de cavalerie, de quinze mille hommes d’infanterie avec cinquante pièces de canon, entra en campagne le 21 juillet 1780. Après avoir forcé le passage des montagnes qui séparaient la province d’Arcate du pays des Mahrattes, de Lallée s’empara de plusieurs places fortes, notamment de Sangaman, de Poulor, de Ternemalet, de Chataupet, d’Arnij ; défit à Tokol, près de Congivaram, le corps d’armée du colonel Belley à qui il prit vingt pièces de canon et tous ses bagages. Le général Monerau étant venu au secours de son collègue, il lui prit dix pièces de canon. Cette importante victoire détermina le général à faire le siège d’Arcate, qui fut pris d’assaut le 1er novembre, même année. Santgary, Embourg, Ginjy, Chalembron et plusieurs autres places fortes, qui furent assiégées, capitulèrent. Successivement, il défit, sous Goudelour, l’arrière-garde du général Kootte, qui lui abandonna quatre pièces de canon, ses tentes et ses munitions de guerre et de bouche ; s’empara du fort de Donaour, dont il rasa les fortifications, après en avoir fait la garnison prisonnière, et battit de nouveau, dans une bataille rangée, entre Pontenove et Godelour, le général Kootte, qui perdit plus de trois mille hommes tués ou blessés et les meilleurs officiers de son armée. Poursuivant le cours de ses succès, il défi, dans les montagnes de Lommerje, le colonel Coïn, qui perdit quatre pièces de canon et tous ses équipages ; puis s’empara du fort de Chilour et plusieurs autres places importantes, et poursuivit pendant plusieurs jours le colonel Belley, qui se vit forcé de se rendre à discrétion avec tout son corps d’armée. Le jour même de la première rencontre du général de Lallée avec ce colonel, le bailli de Suffren attaquait l’escadre anglaise. Enfin, pour couronner la campagne, de Lallée battit le général Koote à Arnij et défit complètement un de ses corps d’armée à Trichinopolij.

Louis XVI, voulant récompenser sa bravoure et lui donner un témoignage de son estime, pour avoir si bien défendu l’allié de la France, lui envoya la croix de Saint-Louis et un brevet de colonel dans les armées françaises. Mais ce qui fit la plus grande gloire du général de Lallée et lui valut une brillante réputation chez les Anglais mêmes, c’est qu’il se montra toujours humain envers l’ennemi. Après la mort d’Hyder-Aly, arrivée à Arcate en décembre 1782, le chevalier de Lallée, quoique premier conseiller, généralissime et confident de Typoo-Saïb, désirait cependant réaliser sa fortune et mourir dans sa patrie : il demanda en vain les neuf millions de pagodes qu’il avait prêtés au roi des Mahrattes ; des distinctions honorifiques et des missions délicates dans l’intérieur des Indes furent la seule réponse faite à ses demandes. L’amirauté de Londres pourrait seule peut-être dissiper les nuages qui environnent la fin du général de Lallée. On croit assez généralement que sa disparition date de l’époque où Typoo-Saïb perdit ses Etats avec la vie.

 

 


[1] F. Croisollet, Histoire de Rumilly, Abrégé chronologique des principaux faits municipaux, militaires, ecclésiastiques et littéraires de la ville de Rumilly (Haute-Savoie) depuis l’époque romaine jusqu’à la fin de l’année 1866, Chambéry, Imprimerie de F. Puthod, rue du Verney, 1869.

[2] Des Lettres de noblesse furent accordées, le 14 avril 1598, à Michel-André Demotz. Ces lettres donnent pour armoiries : Un écu d’azur et au bas une chouette d’or, les ailes ouvertes d’argent sur un tronc d’or et un chef de gueules, séant d’oiseaux sans nombre timbrés par-dessus un heaume, taré en pourfil, orné d’un tortil en chef, et de serviettes volantes de couleurs du blason, avec un rouleau autour desdites serviettes où sera écrit pour devise : NE OBDORMIANT.