Blue Flower

 (Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 119)

 

Quand Mahé exigeait de rester française

Les liens entre une métropole et ses territoires d’outre-mer peuvent prendre quelquefois une tournure inattendue. Jacques Weber relate dans sa thèse (tome IV) des événements qui se sont produits au début du siècle dernier et qui sont maintenant bien oubliés. A l’occasion du compte rendu de la thèse de Samuel Berthet, il rappelait un état d’esprit d’abandon et d’éloignement de certains cercles dirigeants de France :

«Au moment où la Troisième République fonde son discours colonial sur le mythe de Dupleix et de l’Inde française, grandiose et éphémère construction du XVIIIe siècle, elle efface l’Inde du champ de ses préoccupations et relègue au rang de souvenirs embarrassants les comptoirs qu’elle y possède encore et qui témoignent de ses échecs. ‘ L’Inde qui faillit être la nôtre s’impose au détriment de l’Inde qui est nôtre, c’est-à-dire celle des comptoirs’ (p. 142 de la thèse de Samuel Berthet). »

Cet « effacement » de l’Inde était une chose faite dans l’esprit de certains de nos technocrates : les chancelleries françaises et britanniques ont envisagé, dès les années 1870, l'éventualité de troquer des territoires français en Asie contre des territoires britanniques en Afrique. Plusieurs plans ont été esquissés de part et d'autre de la Manche, des hypothèses de travail ont été échangées, mais elles ne sont jamais parvenues jusqu’à un examen en conseil des ministres. En 1911, la presse se fait l'écho d'un projet de transfert de la Gambie à la France contre des établissements sous souveraineté française dans le Pacifique et en Inde. C'est la stupéfaction dans les territoires de l'Inde qui, bien entendu, n'avaient été ni mis au courant, ni consultés.

Les élus de Mahé sont les premiers à réagir, comme en témoigne les courriers reproduits ci-dessous.

La véhémence et l’emphase de ces deux lettres constituent presque un morceau d’anthologie. Elles témoignent d’un intéressant sursaut de dignité et d’indignation en adressant à la France le message suivant : « nous avons accepté votre maîtrise politique, il ne vous appartient de nous céder à d’autres mains ».

Ironie de l’histoire : 35 ans plus tard, les Mahésiens se révoltaient[1], car ils estimaient alors prendre leur propre destin en charge en rejoignant l’Union indienne. Rappelons que, de ce jeu du “je t’aime, moi non plus“, Mukundam publiait, en 1971, ce beau récit doux-amer, Sur les rives du fleuve Mahé, qui ne sera traduit en français qu’en 2002 à l’occasion des “Belles Etrangères“[2].

 

 

 

A

Monsieur le Ministre

De la Marine

Paris

Monsieur le Ministre

Les soussignés, habitants de Mahé, ont l’honneur de vous exposer avec la plus profonde tristesse :

Qu’ils apprennent par des journaux tels que le « Madras Mail », la « Presse coloniale », « La Lanterne », la « France d’Outre mer », etc. que la France fait cession à la Grande Bretagne des Établissements français dans l’Inde en échange de territoire en Afrique ou dans une autre partie du Globe. Nous ne savons comment vous exprimer notre douleur à cette nouvelle foudroyante. Vous concevrez certainement, Monsieur le Ministre, cette douleur en vous reportant vers l’histoire qui nous enseigne l’angoisse qu’ont ressentie la population patriotique de l’Alsace et de la Lorraine, au moment où ces deux provinces françaises ont été mutilées pour devenir allemandes.

Nous ne voyons aucun motif ni aucune raison pour que l’Inde française devienne anglaise. Pourtant des articles de journaux font ressortir que nos Etablissements ne sont d’aucune utilité ni d’aucune importance pour la France. Si le cabinet actuel corrobore à cette vue exprimée par des personnes incompétentes aux questions coloniales, il faut en attribuer à notre infortune.

Au XVe siècle, les Portugais, au XVIe siècle les Hollandais, au XVIIe les Anglais, les Français, les Danois se sont disputé l’Empire de l’Inde pour asservir leur domination et faire le trafic. Par sa puissance maritime, l’Angleterre les a tous subjugués et est devenue maîtresse de ce vaste Empire. Bien qu’il ait entré dans les vues de l’Allemagne de trouver un pied à terre dans l’Inde, elle n’a pu jusqu’à présent planter son drapeau dans ce sol.

On se demandera peut-être quelle est l’utilité de nos possessions dans l’Inde ? A cette question nous répondrons quel est l’avantage pour l’Angleterre de conserver si précieusement Gibraltar dans la Péninsule Ibérique et Waï Haï Waï en Chine, pour l’Allemagne de conserver Kiochau, encore en Chine. Quel est donc pour la France le désavantage de conserver nos Établissements français dans l’Inde qui ont pourtant un passé si glorieux ?

L’avantage qui en résulte pour la France du fait de nos Établissements de l’Inde est immense. Il consiste que trois de ceux-ci, Pondichéry, Karikal et Mahé, en effet, sont des ports de mer. Tant que l’Indo-Chine restera française, ces trois ports sont d’une utilité incontestable, pour ce motif que nos bâtiments de guerre, après avoir appareillé de Djibouti, ne trouvent sur son passage et continuant sa route sur Saigon, que Mahé sur la mer d’Oman et Pondichéry et Karikal sur le Golfe du Bengal. A supposer que les trois possessions plus haut citées n’appartinssent pas à la France, il eût été de son devoir et de son devoir le plus sacré de las acquérir à prix d’argent.

Nos possessions de l’Inde sont des échelons vers la Mère Patrie. Nous retirer un de ceux-là c’est retirer les moyens de la connaître, de l’aimer et de la respecter davantage. La France est un étage auquel nous devons parvenir par des échelons et si nous en sommes privés, par le fait d’une cession imprévoyante et impolitique du Gouvernement, que deviendrons-nous ? De tout ce qui précède ne trouvez-vous pas, Monsieur le Ministre, que nos colonies de l’Inde sont d’une importance capitale pour la France ?

Les Français peuvent-ils nous considérer en étrangers ? Nos ancêtres n’ont-ils pas sacrifié leur or et leur vie au service de la France ? L’Histoire n’en fait-elle pas foi ? Ne nous est-il pas pénible et douloureux de nous voir livrés à l’étranger ? Ne sommes-nous pas aussi patriotes que nos devanciers ? Voulez-vous détruire à jamais des fastes de l’Histoire les noms immortels de François Martin, de Dupleix, de Mahé de Labourdonnais, de Bussy, de Lally Tollendal, du Bailli de Suffren. Voulez-vous donc faire oublier ces noms à jamais illustres dans l’Inde ?

Il est donc du devoir et du devoir le plus impérieux du Gouvernement et de la Représentation nationale qui ont pour devise Liberté, Égalité, Fraternité et pour ne pas faire mentir cette noble devise de prendre en sérieuse considération les doléances plus haut exposées et remédier à l’état que nous vous signalons en décidant que nos possessions de l’Inde resteront françaises.

D’autre part, nous ne devons pas vous laisser ignorer, Monsieur le Ministre, que l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine par les Allemands a été faite brutalement, par la force des armes, tandis que celle du Comté de Nice et de la Savoie par la France, en 1860, l’a été du consentement des citoyens de ces deux départements. Pourquoi le Gouvernement ne consulterait-il pas, par un plébiscite, les habitants de nos dépendances sur le point de savoir si oui ou non ils se soumettent à une cession quelconque de leur territoire, qui est en même temps leur patrimoine.

Si, malgré les doléances que nous vous avons exposées plus haut et sans en avoir le moindre égard, vous voulez céder à l’Angleterre nos territoires de l’Inde, nous vous prions très humblement, Monsieur le Ministre, de nous faire tuer jusqu’au dernier par des balles françaises et remettre ensuite le foyer de nos pères aux anglais, afin que n’en subissions pas la honte.

Dans le ferme espoir que vous ne ferez pas subir cette humiliation, nous vous prions, Monsieur le Ministre, d’agréer notre hommage le plus profond.

Le document porte les signatures de 398 personnes, pour l’essentiel en écriture malayali, suivies de la mention :

« Vu pour légalisation des signatures des personnes ci-dessus désignées.

Mahé, le 8 janvier 1912

Le Maire de la commune de Mahé »

(Timbre de la mairie)

Signature du maire suivie de quarante signatures, presque toutes en caractères malayali, et des visas de légalisation de signatures suivants :

1-« Vu pour légalisation des signatures des personnes ci-dessus désignées

Mahé, le 8 janvier 1912

Le Maire de la commune de Mahé »

2-« Vu pour la légalisation de la signature M. E. Rimotthi (orthographe non garantie), Maire de la commune de Mahé, apposée d’autre part.

Mahé, le 9 janvier 1912

L’Administrateur p.i.

(Timbre de l’Administrateur)

Inde Française, Mahé, le 5 janvier 1912

---------------

A

Monsieur le ¨Président de la République Française,

Messieurs les Ministres,

Messieurs les Sénateurs et Députés

Messieurs,

La nation vous a confié les destinées de la noble et généreuse France. Enfants de la Patrie et mandataires de vos frères, vous avez le devoir sacré de chercher et de défendre ses intérêts impérieux qui sont également les vôtres en même temps ceux de la nation entière. Aussi, est-ce avec pleine confiance en vous que nous, vos frères d’une colonie lointaine qui a eu son heure de triomphe et de gloire, venons très respectueusement vous soumettre nos doléances émues.

Nous apprenons avec une vive émotion et une profonde douleur que la France,, notre Mère-Patrie, en qui reposent nos plus chères espérances et nos plus belles aspirations, cette France qui nous a généreusement octroyé les « droits de l’homme et des citoyens » se proposerait de céder à l’Angleterre l’Inde française, en y comprenant notre belle et ravissante ville, conquise par le génie de Mahé de Labourdonnais qui, enchanté de ses rivages verdoyants et fleuris, y a planté le Drapeau français et a donné son nom, à ce sol, l’orgueil de notre race, l’honneur de la France et l’admiration des étrangers.

Quoi ! Messieurs, se pourrait-il que l’on pût songer à anéantir à tout jamais la mémoire de cet illustre marin dont les exploits sont légendaires, en voulant céder ce sol imprégné des souvenirs vivants de son conquérant ? Fascinés par son aspect séduisant, par ses dispositions naturelles, par son climat qui rivalise de salubrité avec le meilleur des sanatoriums de toute la présidence de Madras, les Anglais, nos voisins, tiennent à cœur de la posséder pour en faire le centre de toute la côte malabare .

Nous ne pouvons certes pas, en la circonstance, vous laisser ignorer, messieurs, que nos devanciers des XVIII et XIXe siècles, convaincus de la position stratégique de Mahé et préconisant l’utilité de conserver cette terre, l’avaient trois fois reprise eux Anglais. Mais à la dernière prise de possession de notre territoire par la France, les Anglais ne nous en ont cédé que l’enceinte, en gardant pour eux une grande partie qui … [fin de paragraphe manquante].

Mahé, d’une superficie réelle de 5909 hectares, n’a point aujourd’hui que le tiers de son étendue d’autrefois, bien que les Anglais, après maintes réclamations, nous aient fait, en 1854, la rétrocession des quatre petites aldées de Chalacara, Chimbre, Pallour et Pandaquel. Cette rétrocession n’ayant été faite que sur des données vagues, la France s’était réservé le droit d’entrer en possession de ses limites naturelles.

Depuis, nous n’avons jamais cessé de faire valoir nos droits aux autorités locales qui nous répondaient invariablement que la question de la délimitation devait être résolue diplomatiquement par les cabinets de Paris et de Londres. Nous n’avons donc à cœur que le relèvement et la grandeur de la France. Aussi, espérons-nous qu’elle nous fera rentrer, tôt ou tard, dans nos limites naturelles. Dans l’intervalle, nous voilà désolés d’apprendre qu’il est question de pourparlers entre la France et la Grande-Bretagne, à l’effet de céder à cette dernière nos possessions de l’Inde qui représentent aux cœurs vraiment patriotes autant de petites France dans l’immense Empire de l’Inde.

Croyez bien, Messieurs, que l’Inde française est une colonie profondément attachée à la France et à ses institutions et que l’on y rencontre des cœurs vraiment français. Il est indéniable qu’elle a donné des preuves manifestes et évidentes de son attachement à la France pendant les luttes Franco-Anglaises des derniers siècles. En effet, les habitants de l’Inde française ont-ils alors ménagé leur vie, leur sang, leur or ? Par le génie de Dupleix, n’ont-ils pas été de vaillants soldats, d’intrépides défenseurs du noble Drapeau de la France ? Est-il encore besoin de rappeler encore qu’un des nôtres, voyant les Anglais cerner la ville de Pondichéry, n’a pas hésité à les faire mitrailler par des roupies (en mettant ainsi sa fortune au service de la Mère Patrie), alors que la garnison manquait de boulets ? Ces preuves ne sont-elles pas le gage sacré de notre profond attachement de la France ?

Peut-on, dans ces conditions, songer un instant à nous livrer à la merci des Anglais ?

D’ailleurs, Mahé est le seul territoire que la France possède sur la mer d’Oman, où se ravitaille la flotte française, allant et revenant de l’Extrême-Orient. Les Amiraux et plusieurs Commandants des Bâtiments de guerre qui y ont fait escale pendant la guerre Franco-Chinoise et même ceux qui y sont arrivés depuis ont apprécié l’utilité incontestable de ce petit port en cas d’un conflit avec l’Extrême-Orient. La France républicaine du Xxe siècle, une des plus grandes puissances coloniales, voudra-t-elle céder aux Anglais la colonie de l’Inde conquise par les éminents patriotes de Labourdonnais et Dupleix d’inoubliable mémoire ?

La France monarchique ayant, dans un moment d’égarement, rappelé ses meilleurs serviteurs de l’Inde, profitant de cette occasion, les mêmes nations qui l’avaient induites en erreur se sont emparées de la riche et fertile plaine de Dakka rêvée par le génie du grand Dupleix. Nous avons été ainsi plus d’une fois dupes des autres puissances. La France républicaine se résoudra-t-elle à céder à l’Angleterre les territoires vraiment français qui lui appartiennent depuis des siècles pour se créer certains droits  plus ou moins étendus dans d’autres parties du monde.

Le dernier courrier de France nous a appris avec quelle ardeur et quel dévouement nos Représentants au Parlement défendent près du Ministère et des Chambres les intérêts de l’Inde-française.

Nous, habitants de Mahé, venons leur en exprimer notre profonde reconnaissance.

Nous voulons toujours espérer que leurs généreux efforts seront couronnés de succès et que l’Inde française restera française.

Vous qui devez, Messieurs, connaître notre attachement profond à la France, pouvez aisément comprendre le trouble et la consternation dans laquelle ces funestes bruits nous ont plongés. Devenir Anglais, c’est une idée à laquelle nous ne pouvons pas nous accoutumer. Que Mahé, ce petit coin si français, acquis à la France au prix du sang de ses enfants, soit volontairement cédé ! c’est là une hypothèse que nous ne saurions accepter. On donnerait, dit-on, en échange, des territoires plus considérables en Afrique et, qu’au point de vue économique, la France ne pourrait qu’y gagner. Cela est possible, mais ce marché ne compromettrait-il pas cette belle devise inscrite sur notre noble Drapeau, devise qui est l’âme de la France “Honneur et Patrie“. On a fait de nous des citoyens français, titre dont nous sommes assurément très fiers, et confiants dans l’avenir de la noble nation française, nous avons appris à nos enfants à aimer la France, à parler sa langue et à être prêts à la servir.

Quelle déception amère pour nous, pères de famille, si les territoires français de l’Inde étaient cédés aux Anglais !

Un traité peut livrer le sol français, mais est-il capable de changer nos cœurs ? et dès lors, quelle destinée va être la nôtre ? Pour rester français, nous devons nous expatrier, chose matériellement impossible pour beaucoup d’entre nous ; d’autre part c’est un sacrifice qu’on ne peut exiger de nous sans commettre une grande injustice ; car, la Patrie n’est pas seulement pour nous le sol de la France, mais c’est aussi l’Inde française, cette terre qui nous a vu naître et grandir où nous désirons mourir et reposer auprès de nos pères qui ont été les zélés et dévoués serviteurs de la Mère-Patrie.

Nous comprendrions une cession de territoire si, après une guerre malheureuse, la France y était absolument obligée comme cela s’est vu en 1870, quand elle dut céder aux Allemands deux belle provinces françaises, douloureux souvenir, hélas ! d’une époque où nous avons partagé son deuil, …[une ligne manquante]… désirer la revanche, jour bénit auquel, si la France faisait appel au dévouement de ses enfants de l’Inde, ils se lèveraient tous comme un seul homme pour courir verser leur sang pour elle.

Mais tel n’est pas le cas actuel. La cession du territoire de l’Inde en temps ordinaire ne peut être qu’une chose odieuse pour nous et peu digne du peuple français ; car ce serait ni plus ni moins nous vendre comme on vend du vil bétail sur une place publique.

Nous protestons, en conséquence, vivement, énergiquement et d’un même élan de cœur contre la cession de l’Etablissement de Mahé ; et nous voulons rester Français, car nos ancêtres étaient des Français qui ont toujours cherché l’intérêt de la France et qui sont morts Français. Nous sommes aussi des Français n’ayant à cœur que le relèvement et la grandeur de la France et tout notre désir est de mourir Français. Nos enfants n’ont d’autre désir ni d’autres aspirations et ambitions que de rester Français. Nous espérons que grâce à votre sollicitude et à celle de la généreuse France, ils resteront aussi Français pour toujours.

En conséquence, nous supplions les Chambres et la France d’avoir pitié de nous et de renoncer à tout jamais à la cession de notre territoire.

Veuillez agréer,

Messieurs,

L’expression du respect profond avec lequel, nous avons l’honneur d’être vos serviteurs fidèles et dévoués

[10 signatures, dont celle du maire, toutes en graphie latine]

 



[1] Voir ci-dessus Georges Chaffard, L’abandon des Comptoirs.

[2] Actes Sud, Paris,2002. Voir aussi la note de lecture de Noëlle Deler in La Lettre du CIDIF n° 28-29.