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(Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 127) 

 

L’ABANDON DES COMPTOIRS DE L’INDE[1]

 

 

« Nous avons, dès le début du conflit, mal apprécié notre situation, et confondu avec un simple désir d’autonomie l’éveil d’un sentiment national indien chez un certain nombre de nos concitoyens. Nous nous sommes laissé duper par certains politiciens locaux, et laissé acculer au sort d’une ville assiégée, minée par le blocus et démoralisée par la trahison. »

(Paul Devinat, député, rapporteur du traité de cession, juillet 1957)

 

 

 

Les comptoirs : 300.000 habitants – l’Inde : 400 millions

Une première constatation, devant la carte de la péninsule indienne : l’isolement de nos Etablissements. Il explique presque tout. Le chef-lieu est à Pondichéry, sur la côte de Coromandel (8 communes, un peu plus de 200.000 habitants). Le Comptoir le plus proche, Karikal (6 communes, 60.000 habitants) est à 200 kilomètres au sud. Yanaon (6.000 habitants) est à plus de mille kilomètres au nord de Pondichéry. Mahé (15.000 habitants) est de l’autre côté de la péninsule indienne, sur la côte Malabar, à 500 kilomètres à vol d’oiseau du chef-lieu… Chandernagor enfin (40.000 habitants) se trouve à 2.000 kilomètres au nord, dans la banlieue de Calcutta.

A ces « territoires » proprement dits, il faut ajouter les « loges », minuscules enclaves territoriales dispersées sur la côte ou dans l’intérieur, et dont la superficie globale ne dépasse pas 4 km2, avec 2.000 habitants. Au total, l’Inde française représente 510 km2, et environ 325.000 habitants dont 20 % parlent français. La dispersion des comptoirs, au sein d’une immense République de 400 millions d’hommes, les soumet, pratiquement, au bon vouloir de l’Inde. L’approvisionnement de Pondichéry notamment dépend des arrivages de produits agricoles venant d’enclaves en territoire indien ; l’eau nécessaire à l’irrigation des rizières est fournie par l’Inde, etc. Que New Delhi décide d’interrompre les communications, d’interdire les routes menant en zone française, d’organiser un blocus économique, de couper l’eau et l’électricité, et les Comptoirs seront réduits à sa merci. On a souvent, en 1954, dans les milieux de la droite nationaliste, comparé le cas de Pondichéry à celui de Goa, et fait valoir que le Portugal avait adopté, lui, une attitude autrement courageuse. Cette comparaison n’était pas valable pour deux raisons : d’abord parce que la colonie portugaise constituait un bloc homogène de 500.000 habitants, échappant aux inconvénients de la dispersion et de la distance ; ensuite, pace que les autorités portugaises ne se trouvaient pas liées, comme les françaises, par un traité datant de 1814, leur interdisant la construction de fortifications et l’implantation de forces armées. (On a vu, d’ailleurs, en 1960, que le dispositif militaire portugais, amolli par le « farniente » colonial, et au demeurant limité par l’exiguïté de la colonie, ne pouvait s’opposer à l’offensive des forces indiennes.)

Dispersion, démilitarisation, dépendance économique : ces trois hypothèques majeures sur la vie des Comptoirs, resteront sans inconvénients aussi longtemps que l’Indre vivra sous le régime colonial britannique. Mais dès que l’indépendance sera proclamée et que le gouvernement de New Delhi manifestera son intention de récupérer les enclaves étrangères, la précarité de l’installation française va apparaître au grand jour.

 

Déclaration conjointe d’août 1947

L’avenir des Comptoirs commence à préoccuper Paris dès le début de 1947, quand le gouvernement britannique annonce qu’il reconnaîtra l’indépendance de l’Inde le 15 août de la même année. Aussitôt connue à Pondichéry, la nouvelle y cause une vive effervescence. C’est que les habitants de nos Comptoirs, s’ils ont été imprégnés par deux siècles de présence française, n’en restent pas moins des Indiens, en majorité de religion brahmanique, de race dravidienne, de langue tamoule. Comment seraient-ils insensibles au sort de leurs frères de langue, de race et de religion ; comment n’en éprouveraient-ils pas eux-mêmes un certain complexe d’infériorité, en considérant leur propre statut colonial ? La vie politique à Pondichéry est encore, à l’époque, placée sous le signe du Front  national : c’est le reflet local du tripartisme qui régit la métropole depuis sa libération. Le député de l’Inde est un socialiste, Lambert Saravane. Le sénateur de l’Inde est un communiste, Soubaya. Les esprits sont agités. Le statut des territoires français est de plus en plus violemment remis en question. On manifeste à Chandernagor et à Mahé.

A Paris, Paul Ramadier, socialiste, est président du Conseil ; Georges Bidault, M.R.P., est ministre des Affaires étrangères. Le vieux militant socialiste Marius Moutet est à la France d’outre-mer. Le départ du gouvernement des communistes, en mai 1947, n’interrompt pas le processus des réformes envisagées depuis plusieurs mois dans les Comptoirs pour « éponger » les répercussions de l’indépendance indienne.

En avril 1947, nos Etablissements sont dotés d’une « assemblée représentative » de quarante-quatre membres élus au suffrage universel. Le 20 août, cinq jours après l’indépendance de l’Inde, on met en place un Conseil de gouvernement de six membres dont trois élus par l’Assemblée, présidé par le gouverneur, et compétent pour les affaires locales. L’extrême isolement de Chandernagor donne à ce territoire un caractère particulier : on le reconnaît en le dotant d’une assemblée municipale autonome. Le poste de gouverneur des Etablissements français de l’Inde est transformé en celui de commissaire de la République.

Cette cascade de réformes relativement libérales apaise quelque peu les esprits. En septembre, l’assemblée représentative remercie même le gouvernement français d’avoir donné satisfaction au désir de l’Inde française « de s’administrer librement ». Mais le problème fondamental n’est pas réglé : à New Delhi, dès le lendemain de l’indépendance, le nouveau gouvernement indien fait savoir qu’il ne reconnaîtra pas le statut de nos possessions ; il demande, pour commencer, la rétrocession des « loges ».

A Paris, où l’on n’ignore pas combien notre installation deviendrait précaire en cas de rupture avec l’Inde, on cherche à temporiser sans donner à New Delhi l’impression de rejeter ses revendications. Le 28 août, les deux gouvernements publient une « déclaration conjointe » par laquelle ils décident « d’étudier en commun un règlement amiable des problèmes des Etablissements français de l’Inde » et de « rechercher les solutions les plus adéquates, en tenant compte à la fois des coutumes et des aspirations des populations, des liens historiques et culturels qui les unissent à la France, et de l’évolution de l’Inde ».

N’est-ce pas exactement ce que préconise le député franco-indien Lambert Saravane ? En tout cas, dès le lendemain de la déclaration conjointe, le gouvernement indien, l’interprétant à la lettre, demande l’ouverture de pourparlers sur les Comptoirs. A Paris, on pense qu’il est urgent… d’attendre. Après tout, rien ne presse. Les récentes réformes apportées au statut des Comptoirs ont désamorcé pour un temps l’agitation. Il faut profiter de ce répit pour étudier la base de négociation la plus favorable, qu’on s’efforcera de faire prévaloir auprès de l’Inde.

Décision est prise d’envoyer à Pondichéry une mission d’information, composée de notre ambassadeur désigné en Inde, M. Daniel Lévy, et d’un inspecteur de la France d’outre-mer, M. Tezenas du Montcel. Ces deux hauts fonctionnaires iront enquêter sur les sentiments des populations, et rapporter au gouvernement des suggestions. Pour faire patienter New Delhi, on va dans l’intervalle, accéder à l’une de ses revendications, celle qui nous coûte le moins cher : le 6 octobre 1947 est décidée la remise à l’Inde, à titre gracieux, de « loges » dispersées hors des Comptoirs.

 

 

8 juin 1948 : le droit à l’autodétermination.

Les deux « missionnaires » du gouvernement français enquêtent à Pondichéry au mois de novembre. Quand ils reviennent à Paris, leurs conclusions sont graves : il n’y a de choix qu’entre l’épreuve de force – mais nous l’avons perdue d’avance puisque les traités nous interdisent l’envoi de troupes – et le recours à une consultation populaire sur le statut définitif des Comptoirs. Encore cette consultation n’est-elle pas gagnée d’avance… Du moins nous laisse-t-elle une chance sur deux d’une solution honorable.

Depuis la fin de novembre, Robert Schuman est président du Conseil et Paul Coste-Floret a pris rue Oudinot la succession de Marius Moutet, Georges Bidault conservant les Affaires étrangères. Le M.R.P. est désormais responsable de l’ensemble de la politique française d’outre-mer. On se bat en Indochine, on « pacifie » à Madagascar, les ennuis commencent en Tunisie et au Maroc, et en Afrique Noire, le R.D.A. de Félix Houphouet-Boigny passera bientôt pour un mouvement rebelle et pro-communiste, qu’on s’efforcera de traquer. La sollicitude sévère que va prodiguer aux nationalistes d’outre-mer le parti démocrate-chrétien, on peut penser qu’elle serait exercée en Inde comme partout ailleurs, si l’on n’en avait été empêché par cette fameuse et encombrante clause du traité de 1814… imposée à Louis XVIII par la perfide Albion. !

Au vu des conclusions de la mission Lévy-du Montcel, on se rend à l‘évidence : il faut entrer dans la voie des négociations. Mais sans hâte excessive. On va perdre quelques semaines précieuses, et brusquement, le 22 mars 1948, des émeutes éclatent à Chandernagor : l’assemblée locale, sous la pression de la rue, vote une motion en faveur de la réunion immédiate du territoire à l’Etat du Bengale. Ces incidents font mal augurer du résultat des élections municipales qui doivent avoir lieu en octobre dans les quatre Comptoirs du Sud, et en août à Chandernagor. Pour éviter un déferlement de violences et sauvegarder au moins les chances d’une procédure sereine, le gouvernement décide d’accepter le principe du référendum que New Delhi réclame depuis près d’un an.

Le 8 juin 1948, M. Paul Coste-Floret, ministre de la France d’outre-mer, lit devant l’Assemblée nationale une déclaration précisant que le « gouvernement entend laisser aux populations des Etablissements français de l’Inde le droit de se prononcer sur leur sort et sur leur statut futur. Leur détermination sera prise au moyen d’une consultation libre et sincère, dont les modalités devront être arrêtées d’accord avec les conseils municipaux élus de chacun de ces Etablissements, et à une date qui aura été fixée selon leurs indications ».

La déclaration gouvernementale est confirmée par un échange de lettres entre Paris et New Delhi, en date du 29 juin. Le principe de l’autodétermination est acquis. On va passer aux préparatifs du référendum.

 

Le porte-drapeau de la France : Goubert

Puisque ce sont les assemblées communales qui doivent arrêter les modalités et les dates de la consultation, on comprend l’importance que revêt, aux yeux des autorités françaises, le renouvellement préalable des conseils municipaux. Il doit intervenir au mois d’octobre. L’administration coloniale souhaite que soient élus, dans toute la mesure du possible, des hommes réputés « amis de la France », qui, le moment venu, entraîneront les populations à choisir le maintien dans l’Union française plutôt que le rattachement à l’Union indienne. Le Quai d’Orsay, plus « régulier » ou plus formaliste, se soucie surtout de ne pas voir contester les résultats du référendum, dans l’hypothèse où ils nous seraient favorables : il va donc s’attacher à obtenir de divers pays neutres qu’une mission d’observateurs étrangers vienne contrôler sur place l’honnêteté de la consultation. C’est une étonnante opération à deux faces que lance ainsi le gouvernement français. On pourrait parler de cynisme ou de naïveté – si les deux manœuvres étaient coordonnées en haut lieu. Elles ne le sont pas, rue Oudinot et Quai d’Orsay travaillant, comme d’habitude, en frères ennemis. Dès lors, c’est d’incohérence seulement qu’on peut taxer la politique française.

Au lendemain de l’échange de lettres entre Paris et New Delhi M. Tezenas du Montcel revient à Pondichéry. La direction des Affaires politiques de la France d’outre-mer l’a envoyé étudier le moyen d’avoir de bonnes élections. Car il est exclu que l’on puisse accorder le patronage officieux de l’administration aux amis du « séparatiste » Lambert Saravane.

Licencié en droit et en lettres, professeur au collège de Pondichéry, le député de l’Inde avait adhéré dès son arrivée à Paris en 1946 à l’intergroupe des parlementaires d’outre-mer. Il en a été élu secrétaire, avec le Malgache Ravoahangy, futur condamné à mort de 1948. Le président était Lamine Gueye ; les deux vice-présidents s’appelaient Gaston Monnerville et Ferhat Abbas… Au Palais-Bourbon, Saravane a été le témoin des vains efforts des élus de l’U.D.M.A.[2], de ceux du M.D.R.M.[3], pour faire reconnaître à l’Algérie et à Madagascar le statut d’État associé, membre de l’Union française. Asiatique, il observe avec passion l’évolution de l’Indochine. Il approche la délégation vietnamienne venue sous la direction d’Ho-Chi-Minh négocier en vain à Fontainebleau.

Se sentant à la fois Indien par la naissance, Français par la formation et la culture, Saravane, élu dans l’enthousiasme libérateur de 1946, a tenté au Parlement de défendre la thèse qui lui paraît la plus juste et la plus réaliste : face à l’Inde indépendante, l’existence des Comptoirs est un anachronisme. Leur rétrocession spontanée à l’Inde éviterait un conflit, trop aisément prévisible. Le geste de la France créerait le climat politique propice à une alliance sincère entre les deux pays. Il faciliterait aussi le maintien à Pondichéry d’un centre de rayonnement culturel. Le jeune député déposera en ce sens, en 1950, une proposition de loi qui ne sera jamais discutée. Aux yeux de l’Administration coloniale, Saravane est un « intellectuel », autant dire un rêveur, plus qu’un agitateur. Et l’envoyé du ministère de la France d’outre-mer doit considérer que cet adversaire ne fait pas le poids…

Dans ses Chroniques irrévérencieuses, le défunt général de Larminat a conté avec humour les tribulations de l’inspecteur des colonies Tezenas du Montcel. Nommé à Brazzaville en juin 1940, il y arriva à point pour se faire embastiller dans des circonstances cocasses par les gaillards de la France libre qu’il s’était obstinément refusé à rejoindre. Pendant trois ans, assigné à résidence à Fort-Rousset, il put s’initier, dit l’ironique Larminat, aux « réalités de la vie de la brousse », car « c’était un jeune inspecteur assez théorique ». Finalement, en 1943, il demanda à combattre et participa honorablement aux campagnes d’Italie et de France comme officier d’artillerie. « Somme toute, concluait Larminat, nous lui avons évité de se compromettre avec le régime de Vichy…[4] ». De fait, à la Libération, M. du Montcel fur réintégré sans histoire dans son administration d’origine, avec l’avancement dû aux braves.

L’été 1948, le voici de nouveau en Inde française, dans l’état d’esprit que laissent présager ses services antérieurs. L’homme à éliminer est évidemment Saravane. Mais quel personnage faut-il pousser sur le devant de la politique pondichérienne pour jouer la carte française ? Il en est un, justement, ambitieux et courageux, qui s’agite beaucoup, et qui, naguère allié à Saravane au sein du parti socialiste local, a conquis une position personnelle enviable. Il s’appelle Edouard Goubert. Il siège déjà à l’Assemblée représentative et au Conseil de gouvernement, où, tout doucement, il a commencé à savonner la planche sur laquelle il fera glisser son « ami » Saravane. Goubert est un personnage. Il le restera jusqu’à l’approche de l’évacuation des Comptoirs en 1954 ; il réussira à le rester encore par une prodigieuse volte-face, après la rétrocession à l’Union indienne ; et en 1964, il présidera toujours le Conseil de gouvernement de l’Etat autonome de Pondichéry. Mais ceci est une autre histoire. Pour l’heure, M. du Montcel s’intéresse à « Cogi-Goubert », ainsi surnommé parce qu’il organise le dimanche des combats de coqs. C’est un métis franco-indien, âgé à l’époque de 59 ans, issu d’une famille de onze enfants, et ancien combattant de 1914-1918, ce qui rassure. Licencié en droit ou passant pour tel (il affirme avoir étudié en France, jadis…), ce grand diable souriant et sans scrupules a déjà derrière lui une carrière tumultueuse. Il a rendu maints services à bien des politiciens locaux qui ont utilisé ses services d’agent électoral. Goubert sait à merveille payer à boire, convaincre ou menacer, en faisant donner au besoin son équipe d’hommes de main, qu’on appelle là-bas des goondas. Ceux qui lui doivent leur élection ne l’oublient pas. Il se fait nommer avant la guerre, magistrat intérimaire, puis greffier à Chandernagor, et, en 1938, greffier en chef à Pondichéry. En 1946, il est l’allié de Saravane et de Soubaya dans le Front national. Le premier va siéger au Palais Bourbon, l’autre au Sénat. Goubert, plus avisé, se réserve le Conseil de gouvernement. Pour devenir le n° 1 de Pondichéry, il ne lui manque qu’une chose : le consentement de l’administration. M. Tezenas du Montcel va le lui apporter, moyennant l’engagement de Goubert à faire campagne pour « la solution la plus française ». De retour à Paris, l’inspecteur des colonies annonce qu’il a trouvé l’oiseau rare, et recommande vivement au gouvernement de favoriser, aux prochaines municipales, les listes Goubert. Le commissaire de la République, M. Baron reçoit des instructions dans ce sens, et, probablement sous-entendue, la consigne de fermer les yeux sur les quelques « irrégularités » de natures diverses, que pourrait commettre l’ambitieux jockey qui portera les couleurs françaises…

 

Chandernagor fait sécession.

Chandernagor, en raison de son statut particulier, n’est pas alignée sur les Comptoirs du sud. Enclavée dans l’Etat du Bengale, à 2.000 kilomètres au nord de Pondichéry, très travaillée par les agents de l’Union indienne, elle échappe à l’emprise de Goubert qui n’y dispose d’aucun « appareil ». Des élections municipales particulières ont lieu le 1er août 1948. Comme on le pressentait, elles voient la victoire de la liste pro-indienne. Le territoire va dès lors évoluer séparément, et rapidement. La nouvelle assemblée locale fixe au 19 juin 1949 le référendum sur le rattachement de Chandernagor à l’Inde. Le vote se déroulera sous le contrôle de deux observateurs neutres, désignés par la Cour internationale de Justice de La Haye, et agréés par New Delhi et Paris, MM. Holger Andersen (Danemark) et Baron Castro (Salvador). Ils s’acquittent parfaitement de leur mission et nul ne conteste, au soir du 19 juin, les résultats : sur 12.000 inscrits, 7.500 citoyens de Chandernagor se sont prononcés en faveur de l’Union indienne, 114 contre. Le gouvernement français s’incline et, après diverses péripéties de retardement, le traité cédant à l’Inde le Comptoir septentrional est signé à Paris le 2 février 1951.

Le problème de l’Inde française sera désormais, uniquement, celui des quatre Comptoirs du Sud. Les élections municipales, on le sait, y ont été fixées au mois d’octobre 1948. Goubert et ses amis ont soigneusement préparé le terrain à Pondichéry, Yanaon, Karikal, où on les donne d’avance comme largement majoritaires. Mais à Mahé, de l’autre côté de la péninsule, des incidents imprévus vont détraquer la belle machine électorale déjà en place, et doucher l’optimisme officiel.

 

Canonnière devant Mahé (octobre 1948).

Le 21 octobre 1948, dans la soirée, l’aviso Commandant-Bory qui navigue vers l’Indochine, quelque part entre Colombo et Saïgon, reçoit brusquement, par radio, l’ordre de virer de bord. Cap sur Mahé, où une émeute vient d’éclater. Le drapeau français aurait été amené. Aventure inespérée, dont l’équipage se réjouit sans arrière-pensée…

Trois jours plus tard, l’aviso mouille devant Mahé. Une bourgade somnolente sous les cocotiers. Vu du bord, rien qui ressemble à un territoire en révolte… En grand uniforme, décorations pendantes, sans armes, le commandant se fait conduire à terre par la vedette. A mesure qu’il se rapproche, il voit grossir la foule du débarcadère. Mais aucun officiel n’est là pour l’accueillir, pas même un gendarme. Devant la Résidence, flotte le drapeau de l’Union indienne. Le commandant a tout juste fait quelques pas sur le territoire de Mahé qu’il est déjà entouré, mais sans brutalité, et courtoisement repoussé vers sa vedette. Il rembarque, perplexe… Que faire ? Faut-il envisager un débarquement en armes ? Le déjeuner au quartier des officiers est placé sous le signe d’une cocasse expectative. Vers 14 heures, une pirogue accoste le Bory. Elle apporte un message : « Suis revenu à la Résidence avec famille. Signé : Perrier, administrateur. » Les officiers de l’aviso se concertent : ne s’agirait-il pas d’une feinte, pour attirer les marins français dans un traquenard ? On décide de s’assurer des otages, et l’on fait monter à bord les deux piroguiers. On leur offre à boire du bordeaux rouge. Ils l’acceptent d’autant plus joyeusement que toute l’Inde du Sud, Mahé compris, vit sous le régime de la prohibition. Pendant que les « otages » cuvent leurs libations, la vedette du Bory retourne à terre, avec deux officiers et une dizaine de matelots armés. Deux fois, l’embarcation s’échoue sur les bas-fonds. Elle réussit finalement son accostage, sous les yeux d’un personnage de type métis, de blanc vêtu et d’aspect avenant : l’administrateur Yves Perrier en personne. Le jeune fonctionnaire raconte son aventure : le 21 octobre, trois jours avant les élections municipales, les partisans de l’Union indienne se sont rassemblés devant la mairie en un meeting de protestation. Leurs chefs assurent que l’administration n’a pas distribué régulièrement les cartes électorales, retenant celles des citoyens réputés favorables à l’Inde. Le ton s’est gâté. Le commissaire de police autochtone, qui venait de disperser la manifestation, a été molesté, des cipayes[5] qui l’accompagnaient ont été blessés. On a mis le feu aux registres d’état civil Le même soir, plusieurs dizaines d’émeutiers armés de mitraillettes, amenés par quatre camions, ont donné l’assaut aux bâtiments publics, désarmés par la police, fait main basse sur le Trésor. Le lendemain matin 22, ils ont hissé les couleurs de l’Union indienne et gardé à vue le jeune Perrier. Lorsque le 24, vers midi, le Commandant-Bory est apparu devant Mahé, un vent de panique a soufflé… Craignant des représailles, les émeutiers ont décidé de prendre l’administrateur en otage. Et lorsque le commandant de l’aviso, après avoir été éconduit, a regagné son bord, on s’est attendu au pire. Les canons français n’allaient-ils pas déclencher un bombardement ? Femmes et enfants se sont enfuis vers la brousse, en invectivant les fiers-à-bras de l’Union indienne. Courageux, non téméraires, les « patriotes » ont décidé finalement de libérer le représentant de l’administration.

Dans la soirée du 24, devant un peloton de débarquement en grande tenue, l’autorité légale est restaurée. On remonte le pavillon français. Le lieutenant de vaisseau Gaborit, second de l’aviso, harangue la foule. Il montre le drapeau de l’Union indienne qui vient d’être amené, et prononce sur un ton mâle des paroles de circonstance : « Ce pavillon, habitants de Mahé, est celui de Gandhi, l’illustre apôtre de la non-violence. C’est pourtant par la force que vous l’avez hissé. La France ne peut l’admettre. Seule, une consultation électorale honnête décidera du sort de votre ville… »

A la Résidence, on reçoit les ralliements. Le juge de paix indien, connu comme partisan de New Delhi, vient faire amende honorable. Le lendemain matin, un messager anonyme lui apporte un petit cercueil de bois… Matée par la démonstration de la canonnière, l’émeute pro-indienne continue à couver sous la cendre. Et quand le Bory lèvera l’ancre mission accomplie, l’administrateur Perrier ne sera guère rassuré… « Mahé française ? » Sur 15.000 habitants, on ne trouve pas quatre blancs. Et l’on y parle plus souvent le dialecte de la côte de Malabar, voire l’hindi ou l’anglais, que la langue de Dupleix[6].

Grandes manœuvres avant le référendum.

Retardées par les événements et les délais nécessaire à la reprise en main du territoire – ne faut-il pas, notamment, reconstituer les registres d’état civil incendiés par les émeutiers ? – les élections municipales à Mahé seront reportées à février 1949. Dans les trois autres Comptoirs en revanche, elles se déroulent à la date prévue, et voient le triomphe des listes pro-françaises patronnées par Goubert. A Pondichéry, le « parti socialiste de l’Inde française » enlève 102 sièges au conseil municipal. Les goondas ont distribué alternativement les coups et l’alcool, les assesseurs des autres partis n’ont même pas pu accéder aux bureaux de vote, l’administration coloniale a fermé les yeux. Ç’a été une farce. La plaisanterie n’a pas échappé au représentant de l’Inde à Pondichéry, le consul général Ali Baig. Le gouvernement de New Delhi saura, le moment venu, s’en souvenir dans les négociations avec la France.

Pourtant, fin mars 1949 selon le scénario prévu, le congrès des conseils municipaux des quatre Comptoirs du Sud se réunit à Pondichéry. Il fixe au 11 décembre la date du référendum. A neuf mois de la consultation décisive, de grandes manœuvres commencent de part et d’autre :

- Du côté français, on se préoccupe d’offrir à nos ressortissants de l’Inde une alternative séduisante pour les détourner de l’Union indienne : un statut d’autonomie au sein de l’Union française. Une délégation des conseils municipaux des quatre Comptoirs vient à Paris à l’occasion des fêtes du 14 juillet. Elle est conduite par « Cogi-Goubert ». Celui-ci, qui pressent tout l’intérêt qu’il pourrait trouver, pour sa situation personnelle et celle de ses amis, à un statut qui ferait de lui le chef du pouvoir local, et qui a pris soin de se faire mandater par les élus de son parti, est reçu longuement à plusieurs reprises, au ministère de la France d’outre-mer. Le 27 juillet, le conseil des ministres « prend acte du souhait d’autonomie au sein de l’Union française » exprimé par la mission Goubert. Le 21 septembre, un autre conseil des ministres approuve définitivement le statut d’autonomie qui serait en place à Pondichéry dans l’hypothèse d’un référendum favorable à la France.

- Du côté indien, où le précédent des élections à la mode Goubert a fait réfléchir, on imagine un moyen de pression sur les habitants des Comptoirs, pour les amener à secouer la tutelle de l’ancien greffier en chef et les contraindre à se rapprocher de l’Inde : le blocus économique. A dater su 1er avril 1949, le régime d’union douanière en vigueur depuis 1941 est déclaré caduc. L’asphyxie des territoires français est délibérément entreprise. Mais le résultat va être contraire au but qu’on recherche à New Delhi. En effet, d’une part, la France fournit un effort considérable pour ravitailler ses Comptoirs ; de nouvelles liaisons maritimes avec Pondichéry sont organisées, bref, les conséquences néfastes du blocus sont atténuées ; d’autre part, la suppression de l’Union douanière fait inévitablement réapparaître la contrebande entre les territoires français et l’Union indienne. Le nombre des partisans du statu quo s’accroît sur le champ à Pondichéry, en raison du bénéfice escompté sur le trafic de l’alcool, de l’or, et des pierres précieuses. Tirant argument de « déloyauté » du blocus indien, mais plus précisément inspirés par les avantages qu’ils trouvent au statu quo, les conseillers municipaux de l’Inde française, sous l’impulsion de Goubert, se réunissent en congrès les 17 et 18 octobre, et décident qu’en raison des circonstances, le référendum ne peut valablement être organisé à la date prévue. Bien mieux, l’assemblée estime ne pas pouvoir fixer elle-même une nouvelle date : elle s’en remet à la sagesse des gouvernements de l’Inde et de la France. Autant dire qu’elle repousse la consultation aux calendes grecques… Mais elle demande que le statut d’autonomie soit accordé sans plus attendre. Bref, plus personne ne veut avoir à choisir entre Paris et New Delhi. On s’accommode fort bien de la situation présente, qui favorise les malins.

 

C’est la grande époque du « goubertisme ». Un observateur d’autant plus impartial qu’il appartient à la sereine Agence France-Presse décrit en ces termes l’action du personnage :

« Maître de la place, Goubert se déchaîna. Il accentua son œuvre de corruption, organisa un formidable trafic de contrebande. L’or, plus cher en Inde que dans les Etablissements français, franchit la frontière en grande quantité. Et les diamants, et le mercure… Quiconque voudrait creuser cette question découvrirait que les méthodes, les voies détournées, les organismes intermédiaires employés pour exploiter ce filon, furent les mêmes qu’en Indochine pour trafiquer de la piastre. Les adjudications de licences pour débits de boissons ne se firent qu’en la présence des hommes de Goubert, qui enlevaient à bas prix le droit de vendre le callou, ce jus sucré que l’on recueille à la tête des cocotiers et qui, fermenté, monte à la tête des Indiens. De tout l’Etat de Madras, soumis à la prohibition, on vint boire chez Goubert les produits de la petite distillerie gouvernementale installée à Pondichéry. L’ex-greffier, qui à la fin de la guerre habitait en meublé, devint propriétaire de dix maisons. Tous ceux qui l’entourent s’enrichissent. Couronnement : Goubert est élu député de l’Inde française en juin 1951, après une campagne où, d’après de nombreux témoins, furent employés les pires moyens de pression et de truquage. Bref, il récolta 98 % des suffrages. Saravane, député sortant, demanda l’invalidation de l’élu. Goubert aussitôt s’affilia à l’U.D.S.R.  qui avait besoin d’un quatorzième membre pour compléter son groupe. L’élection fut validée. M. Mendès-France vota contre.

De brillants sujets : les observateurs neutres.

Mais le gouvernement français, s’il continue à miser sur notre « meilleur ami » en Inde, ne tient pas à se laisser entraîner trop loin : il se considère toujours engagé par sa promesse de référendum. Grâce à Goubert, on peut espérer l’emporter. On ne peut, devant l’opinion internationale, l’escamoter. Pendant toute l’année 1950, on continue à discuter avec l’Inde. On ébauche en même temps de nouvelles formules de statut, aptes à séduire les habitants des Comptoirs. Au mois de février, une note au gouvernement indien lie l’organisation du référendum à la levée du blocus économique. La consultation pourrait avoir lieu au mois de mai, sous le contrôle d’une mission d’observateurs neutres. Mais ceux-ci demandent que leur désignation et les modalités de leur intervention fassent l’objet d’un accord préalable entre New Delhi et Paris. Autant rechercher la quadrature du cercle ! Les projets de compromis les plus baroques sont examinés à Paris, où Robert Schuman dirige alors les Affaires étrangères, et François Mitterand la France d’outre-mer. Notre ambassadeur en Inde Daniel Lévi et le nouveau commissaire de la République à Pondichéry, M. Ménard, sont consultés successivement sur un projet de cosuzeraineté franco-indienne, sur un canevas de « Fédération de villes autonomes » dans le cadre de l’Union française, sur un statut d’Etat associé à structure fédérale… Au mois de novembre, M. Keskar, ministre-adjoint des Affaires étrangères de l’Inde, vient à Paris. Il s’est précédemment rendu à Pondichéry, où le nouveau consul de l’Inde, Tandon, réputé intransigeant, l’a édifié sur le comportement de l’ami Goubert. Keskar, invité à déjeuner au Quai d’Orsay, est un interlocuteur prévenu. Robert Schuman et François Mitterand, las de fabriquer des projets de statuts morts nés, proposent au ministre indien l’envoi en commun d’une mission d’observateurs neutres chargés, avant tout référendum, de veiller à l’assainissement de la situation locale. Keskar en accepte le principe, sous réserve d’en référer à son gouvernement. Le 30 décembre 1950, la réponse de New Delhi arrive. Elle est négative. Le gouvernement indien, dit en substance la note, est déjà parfaitement informé par ses propres observateurs de ce qui se passe exactement en zone française, et qui n’est pas beau. L’envoi d’une délégation de neutres ne lui apprendrait rien, et ne serait qu’une perte de temps. Mais, certes, il ne s’oppose pas à cde que le gouvernement français recoure, pour son propre compte et sa propre information, aux lumières d’observateurs impartiaux…

La mission va séjourner dans les Comptoirs en mars et avril 1951. Elle se compose de quatre membres : MM. Andersen (Danemark, qui a déjà veillé sur le référendum à Chandernagor), Perreard (Suisse, conseiller d’Etat), Chan (Philippines, juriste et professeur) et Krabbe (Suède, secrétaire général de la délégation). Son but, précise-t-on, est de pure information.

A son retour, la mission prend le temps de la réflexion. Ce n’est qu’au mois d’août qu’elle remet son rapport au gouvernement français.

Le texte en est bien balancé, les conclusions savamment dosées. Nos observateurs sont des diplomates de bonne maison. Distribuant alternativement le blâme et l’éloge, ils reconnaissent que dans l’état actuel des relations économiques et de l’excitation des esprits, il n’est pas possible d’organiser rapidement une consultation sereine. Toutefois leur « sentiment profond » est que la majorité de la population, à l’exception peut-être de Mahé, paraît favorable au maintien du statu quo.

En tout état de cause, « en raison de certaines défectuosités caractérisant la vie politique dans les Etablissements » (!!!), il est recommandé « d’adopter durant la période électorale certaines mesures propres à assurer l’entière liberté du corps électoral »…

Le gouvernement indien, ayant reçu communication de ce texte, ne manque pas d’utiliser à son profit ce dernier paragraphe. A plusieurs reprises il va faire savoir aux autorités françaises qu’il attend avec intérêt de les voir mettre en œuvre les mesures d’assainissement suggérées par les neutres, avant toute reprise des négociations sur le référendum… Le gouvernement de New Delhi laisse aussi entendre qu’il ne peut demeurer plus longtemps indifférent devant l’accroissement du trafic illicite entre les Comptoirs et l’Union indienne. Il ne peut davantage abandonner à eux-mêmes les « patriotes » fuyant Pondichéry pour échapper à la poigne des goondas de Goubert…

L’avertissement n’est pas sans frais : bientôt, l’on voit apparaître en lisière des Comptoirs des bandes d’irréguliers, semant le désordre et l’insécurité dans les villages isolés, terrorisant les partisans de l’Union française, prétendant contrôler les déplacements et les échanges d’une enclave à l’autre, bref, se conduisant, sous la bannière de l’Union indienne, avec la même arrogance que les « goubertistes » sous le pavillon tricolore. La bande la plus active est alors celle d’un certain Dadala, réputé pro-communiste, ce qui ne prouve rien, mais surtout déserteur de la gendarmerie indigène de Pondichéry. A toutes les représentations dont elles sont l’objet, les autorités indiennes répondent invariablement qu’elles ne peuvent contenir la colère des patriotes…

En fait, plus le temps passe, et plus le gouvernement de New Delhi s’habitue à l’idée de refuser un référendum et d’obtenir directement, par négociation ou par la force, la rétrocession des Comptoirs. Deux motifs puissants sont à l’origine de sa nouvelle détermination :

 -  la certitude qu’aussi longtemps que Goubert régnera en maître à Pondichéry et que l’administration française le considérera comme son porte-drapeau, l’issue de la consultation sera douteuse ;

 -  la crainte de créer un précédent pour le statut du Cachemire. La controverse permanente indo-pakistanaise autour de cette province excentrique deviendra, avec les années, un thème usé de la diplomatie internationale. Mais, vers 1950-1951, la querelle est encore brûlante ; les Nations Unies la prennent au sérieux ; et le gouvernement Nehru redoute d’avoir accepté imprudemment pour les Comptoirs français un mode de règlement qui pourrait lui être opposé pour le Cachemire…

Encore faut-il que l’Inde détienne un prétexte solide pour rejeter le principe du référendum qu’elle a solennellement accepté en 1948. La France va le lui fournir, en tolérant le développement à Pondichéry des trafics qui portent un préjudice croissant à l’économie indienne. En tout premier lieu, la contrebande de l’or et des pierres précieuses. La capitale des Etablissements français s’est transformée, avec la complicité de certains fonctionnaires qui y trouvent leur intérêt, en un centre actif de grenouillages en tous genres. Mais seuls quelques initiés savent qu’elle concurrence Saïgon et que cela va mal se terminer. Le royaume fastueux de la princesse Jeanne[1] est devenu un repaire de brigands.

 

Auri sacra fames

De juillet 1951 à septembre 1952, on ne compte pas moins de quatre notes du gouvernement indien au gouvernement français, attirant son attention sur les trafics de Pondichéry. On s’est aperçu tardivement, à New Delhi, que la rupture de l’Union douanière a été une erreur, et l’on souhaite vivement discuter avec la France de son rétablissement.

Quel est le mécanisme de la contrebande ? Il est relativement simple, si l’on en juge par exemple sur ce qui est dit dans l’aide-mémoire remis par l’ambassade de l’Inde à Paris le 20 juillet 1951. De grosses quantités d’or et de diamant sont débarquées à Pondichéry, dans des conditions parfaitement licites : les autorités françaises se bornent à prélever des droits de douane qui seront portés, de 1949 à 1952, de 2 roupies 1/2 par carat à 5 % ad valorem pour le diamant, de 2 à 3 % pour l’or. Ces matières précieuses sont ensuite introduites en Inde en profitant de l’enchevêtrement des territoires indiens et français, et de l’impossibilité d’en contrôler absolument les accès. La banque d’Indochine, intermédiaire obligé, prélève sa commission. A l’inverse, de grosses quantités de monnaies indiennes, introduites à Pondichéry (et à Goa) sont exportées vers Hong Kong et le golfe Persique pour financer les achats d’or. Cet afflux de monnaie indienne sur les marchés étrangers a notamment pour effet de déprécier la roupie.

Une note de l’ambassade de l’Inde à Paris du 10 juin 1952 évalue à 15 tonnes le volume d’or entré dans les Etablissements français durant l’année 1951-1952, soit vingt-cinq fois plus que pour l’année 1949-1950. Un seul bateau en a débarqué 1 tonne 1/2 à Pondichéry le 27 mai 1951… S’agissant du diamant et des pierres synthétiques, c’est une valeur globale d’environ 145 millions de francs qui a été introduite en 1950, contre 40 millions seulement en 1949. Ces importations sont de très loin supérieures aux besoins locaux normaux, qui sont connus. On peut donc très justement penser, affirme la note indienne, que le surplus est entré en contrebande en Inde. L’ambassade joint d’ailleurs à l’appui de sa note un tableau des saisies opérées par les douaniers de l’Union indienne, sur des transferts clandestins en provenance de Pondichéry et de Karikal…

Le gouvernement français prend bien quelques mesures pour faire patienter l’Inde : élévation des droits sur l’or entrant dans les comptoirs ; autorisation préalable pour la sortie de roupies indiennes, etc. Elles ont pour effet de limiter symboliquement le trafic, non de l’arrêter. Mais Paris ne se presse pas de satisfaire les demandes pressantes de New Delhi tendant à interdire les importations d’or supérieures aux besoins véritables de nos établissements. ; il est même répondu négativement, le 9 juillet, à la note du 31 mars 1952 suggérant la remise en vigueur de l’Union douanière. Estime-t-on à Paris qu’en supprimant à nos partisans des comptoirs leur principale source de profit, auri sacra fames, on risquerait d’altérer leur loyalisme ? Ou bien pense-t-on disposer d’un moyen de pression sur l’Inde, pour l’amener à consentir un règlement politique qui nous soit favorable ? Si cela est, on se trompe. Il faudra bientôt en convenir. Le 16 septembre, une nouvelle fois, l’ambassade de l’Inde à Paris propose au gouvernement français la remise en vigueur de la Convention d’Union douanière. M. Antoine Pinay est alors président du Conseil, M. Robert Schuman est toujours ministre des Affaires étrangères, flanqué de M. Maurice Schumann comme secrétaire d’Etat. A la France d’outre-mer, M. Pierre Pfimlin, qui connaît mal le dossier, doit tenir compte des tergiversations de ses collègues du Quai d’Orsay. On est en pleine crise nord-africaine. La question tunisienne vient d’être inscrite à l’ordre du jour de l’assemblée générale de l’O.N.U. après le rejet par les nationalistes et le bey d’un timide projet de réforme. Quant au Maroc, une note française du 17 septembre refuse le catalogue de réformes présenté par le sultan Sidi Mohammed au président Auriol le 20 mars précédent. Ces messieurs du Quai d’Orsay, et les deux ministres Schuman, ont d’autres préoccupations que les Comptoirs de l’Inde. Le gouvernement, en la personne MM. Martineau-Déplat, Charles Brune, et quelques autres, compte une majorité hostile à toute concession. A l’Assemblée nationale enfin, les députés du R.P.F. sont parmi les plus acharnés à guetter la moindre « défaillance » du pouvoir.

Une fois de plus, le temps passe, et la note indienne reste sans réponse. Mais voilà que les dirigeants de New Delhi s’énervent. Le silence persistant de Paris les blesse, en même temps qu’il leur apporte un prétexte à rupture. Le 9 octobre, à Madras, Nehru dénonce les trafics et les incidents qui se succèdent à la frontière des comptoirs. Il annonce qu’en raison du climat politique qui sévit dans les établissements français, il ne paraît pas possible à l’Inde d’accepter un référendum. La seule solution est celle de la rétrocession pure et simple à l’Union indienne. Le 13 octobre 1952, une note de l’ambassade de l’Inde résume et confirme le point de vue indien.

Devant la commission des territoires d’outre-mer, M. Pfimlin réfute, le 22 octobre, les accusations de l’Inde. Il dénonce à son tour les violences dont sont victimes les ressortissants français circulant entre nos enclaves et le territoire de l’Union indienne. Il met en cause, comme on pouvait s’y attendre, « une bande armée dirigée par un certain Dadala, déserteur de l’armée française ». Il réaffirme avec force que la France, pour sa part, s’en tient aux accords de 1948 et au principe d’une libre consultation des populations. C’est un dialogue de sourds. Le ministre de la France d’outre-mer n’a pas un mot pour les trafics dont le gouvernement indien a demandé dix fois l’interdiction, et qui sont dans l’immédiat la principale source d’incidents aux frontières. Pas un mot non plus sur le « goondaïsme », érigé par Goubert en système de gouvernement, et qui sert précisément de prétexte à l’Inde pour refuser le référendum. Les Services de la rue Oudinot qui ont préparé sa déclaration ne sont d’ailleurs pas plus « éveillés », s’agissant des Comptoirs, que ne le sont, au même moment, les fonctionnaires du Quai d’Orsay qui organisent à Tunis et à Rabat les impairs de MM. Schuman et Schumann.

 



[1] Jeanne Albert, femme de Dupleix et son habile collaboratrice, surnommée, pour sa beauté et son ascendant sur son mari, la « princesse Jeanne ».

 




[1] Ce texte constitue un chapitre du livre Les carnets secrets de la décolonisation, Georges Chaffard, Calman-Levy, Paris, 1965, 348 pages.

[2] L’Union démocratique du manifeste algérien, parti de Ferhat Abbas.

[3] Mouvement démocratique de rénovation malgache.

[4] Plon. Le général de Larminat s’est donné la mort en 1963. Selon l’ancien chef des Français libres en A.E.F., Tezenas du Montcel aurait fait plus que refuser de rallier les F.F.L. Il « pointait des listes à toutes fins utiles, promettant des représailles sur les familles ». Menaces verbales, à mettre sans doute sur le compte des emportements de jeunesse.

[5] Cipayes : auxiliaires indigènes des forces de l’ordre.

[6] Le journaliste globe-trotter Jacques Chegaray qui accomplissait à l’époque un « tour du monde en bateau-stop » se trouvait par hasard à bord du Commandant-Bory. C’est à sa relation des événements de Mahé, publiée dans l’hebdomadaire Témoignage Chrétien du 17 décembre 1948, que nous avons emprunté l’essentiel de ce paragraphe.