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 (Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 157)

 

La lettre de l’archevêque.

L’évacuation de Mahé, après celle de Yanaon, dès qu’elle est connue dans l’opinion pondichérienne, y fait sensation. Et cela d’autant plus qu’officiellement, la population de notre principal Etablissement est censée ignorer les tractations en cours entre Paris et New Delhi. On devine que quelque chose se prépare ; les apaisements que prodiguent M. Ménard et le secrétaire général Escargueil manquent d’ailleurs de conviction. Les partisans de l’Union indienne se réjouissent, encore que sans ostentation. Les tièdes et les habiles préparent leur ralliement à l’Inde. Les éléments notoirement profrançais, retraités, fonctionnaires des cadres d’Etat, métis franco-indiens, militaires, s’inquiètent pour leur avenir. Ils sont quand même plus d’un millier. Leurs porte-parole se répandent en âpres critiques contre le gouvernement de Paris et son représentant local. L’autorité du commissaire de la République s’en trouve atteinte. Beaucoup de ceux qui naguère trouvaient leur intérêt à faire sa politique sont en train de se retourner. Une réunion se tient le 18 juillet au domicile de Duthamby, leader du « parti démocratique de l’Inde française ». Voici quelques semaines encore, ce magistrat et ses amis organisaient des manifestations de loyalisme avec l’appui de la police. Les mêmes, aujourd’hui, votent une motion d’intégration à l’Union indienne. Rendant compte à Paris, M. Ménard explique, tardivement, « qu’il n’a jamais été dupe de l’action et des visées personnelles de Duthamby, cryptocommuniste avéré, en constante liaison avec le leader communiste Soubaya ».

Le 19 juillet, c’est le syndicat des journalistes qui se prononce, bien qu’en termes modérés et amicaux pour la France, en faveur de l’intégration. Quelques jours plus tard, le barreau de Pondichéry en corps réclame l’accession à l’Union indienne, immédiatement imité par les organisations de fonctionnaires des cadres locaux.

Aux frontières de Pondichéry et de Karikal, les bandes rivales de Goubert et de Soubaya multiplient les incursions et les mesure d’intimidation psychologiques. On prête à l’ancien député l’intention d’envahir le chef-lieu début août, pour ne pas être devancé par les communistes de Soubaya. Le 22 juillet, l’importante commune de Bahour (30.000 habitants), enclavée au sud de Pondichéry, est attaquée par les gens de Dadala. Les cipayes tirent. Il y a un mort et des blessés. Les assaillants se replient, mais préparent une nouvelle tentative. Le maire de Bahour et les conseillers municipaux rejoignent Dadala. De Pondichéry, des renforts de gendarmerie sont acheminés par mer vers la commune menacée.

Seule Karikal reste paisible, grâce à l’action modératrice du Sénateur-maire qui s’efforce de garder le contact avec les deux parties. Mais cet établissement n’est qu’une immense rizière. Il reçoit de l’Inde l’eau et le courant électrique. Si ces deux sources sont coupées, la population, maire en tête, passera en bloc à l’Union indienne. Or fin juillet, on apprend que les Indiens ont commencé à bloquer les canaux d’irrigation. Faut-il prévoir aussi le retrait de l’administrateur Boucheny et des gendarmes, pour éviter des violences ? M. Ménard, dont la situation est de plus en plus difficile, demande à Paris qu’un envoyé du gouvernement lui apporte des directives. Il réaffirme fermement « qu’une solution ne saurait être différée ».

C’est aussi l’avis de l’archevêque de Pondichéry, Mgr Colas. Il écrit le 30 juillet à un religieux séjournant à Paris, le P. Prouvost, des missions étrangères : « Voulez-vous le plus tôt possible aller voir M. Robert Buron… Veuillez lui dire ce que pense le vieil archevêque de Pondichéry. Comme je l’ai dit en 1950 à M. Robert Schuman, la France ne peut plus conserver ses Etablissements dans l’Inde. Mieux vaut partir avec le sourire, avec quelques avantages pour l’influence française, que de partir avec un coup de pied dans le… » Et le prélat fait savoir qu’à son avis, le 15 août – jour anniversaire de l’indépendance indienne – est la date ultime pour annoncer un accord entre la France et l’Inde. Au-delà, tout peut arriver, l’assaut, le pillage, l’humiliation, des désordres qui compromettront irrémédiablement l’amitié franco-indienne.

 

Vers un accord franco-indien.

On est bien conscient, à Paris, de l’urgence d’un règlement. Le ministère de la France d’outre-mer et le secrétariat d’Etat aux Affaires étrangères ont préparé en commun un schéma des propositions à soumettre à New Delhi. Le texte en a été envoyé le 10 juillet à Pierre Mendès-France pour approbation.

L’avant-veille, l’assemblée de l’Union française - cette institution injustement brocardée dont tant de sages avis ont été et seront négligés - a opportunément voté une proposition invitant le gouvernement à reprendre les négociations avec l’Inde. Cette initiative parlementaire permettra à P.M.F. de raccrocher les pourparlers sans avoir l’air de désavouer le précédent cabinet. Mais à Genève, le président du Conseil est tout entier requis pour la dure partie indochinoise sur laquelle il a engagé un pari historique. Il n’a pas le temps d’examiner immédiatement le dossier indien. Il aimerait, avant de donner le « feu vert » au projet Buron-de Beaumont, préparer le terrain par un entretien avec Krishna Menon. Le prophète véhément et barbu du neutralisme indien dirige la délégation de son pays à la Conférence de l’Indochine. Il ne passe pas pour particulièrement favorable à la France. Mais on le dit sensible au « style » et à la pensée politique du nouveau chef du gouvernement français. Les deux hommes se sont déjà rencontrés depuis le début de la conférence, pour discuter du Vietnam. Mais ils n’ont pas eu le loisir d’aborder le problème indien. L’échéance du 20 juillet approche. La partie devient de plus en plus serrée et fiévreuse. Le 18, Mendès-France envoie un mot très bref à Buron pour lui dire qu’il n’a pu encore parler de l’Inde avec Menon. Son intention est pourtant d’avoir une conversation avec lui avant de quitter Genève. De Paris, le 19, Buron écrit à P.M.F. pour rendre compte des derniers événements dans les Comptoirs. Il ajoute de sa main en post-scriptum : « Je crains qu’il ne soit plus possible, sans risque de tout perdre, de retarder la négociation sur le transfert de jure et ses éventuelles contreparties jusqu’après les vacance parlementaires. Je pense que plus tôt elle commencera, mieux cela vaudra pour tous. »

Le 21 juillet, toutes pendules bloquées, les conventions sur l’Indochine sont enfin signées. Mais le président du Conseil a encore la lourde tâche d’affronter l’Assemblée nationale. Sa méthode de la hiérarchie des urgences lui fait accorder une priorité absolue au dossier indochinois. Par une note du 24 juillet, le ministre de la France d’outre-mer lui signale pourtant que la pression indienne sur Karikal devient intenable. Or l’évacuation de ce Comptoir, venant après celle de Yanaon et de Mahé, sera immanquablement interprétée à Pondichéry comme le signe d’une évacuation générale. Elle risque d’entraîner dans notre dernier Etablissement des remous tels qu’on doit craindre un effondrement brutal de l’autorité. Devant une pareille perspective, mieux vaudrait prévoir d’emblée l’évacuation de Pondichéry. Mendès-France donne aussitôt son accord de principe, étant entendu que l’exécution est subordonnée au résultat de l’ultime démarche que le comte Ostrorog est chargé d’accomplir à Delhi. Le 30 juillet, notre ambassadeur peut enfin soumettre au gouvernement indien les propositions françaises. Elles portent essentiellement sur l’acceptation de la cession de facto avant la cession de jure et sur la sauvegarde de nos intérêts culturels et économiques. Renonçant à un référendum formel, la France admet d’utiliser, pour consacrer la cession de fait, la procédure imaginée en 1948 pour fixer la date et les conditions de la consultation populaire : l’Assemblée représentative de l’Inde française et les conseils municipaux seront appelés à se réunir en congrès pour se prononcer sur le transfert de facto et sur ses conditions. En cas d’acceptation, la cessation de fait ne sera pas contestée par la France et aura lieu sans délai. Le traité final sera ensuite rédigé et soumis à la ratification des Parlements.

Le comte Ostrorog demande en même temps un relâchement immédiat des mesures de blocus. Il souligne qu’à défaut d’un accord sur ces propositions, la France est décidée à évacuer Pondichéry et Karikal, en réservant ses droits de souveraineté et en déclarant publiquement qu’elle cède à la force.

Le 7 août, M. Nehru informe l’ambassadeur qu’il accepte toutes les propositions françaises. La pression indienne sur nos deux derniers Comptoirs s’allège aussitôt, dans des proportions suffisantes en tout cas pour que le plan d’évacuation d’urgence puisse être écarté. Le 9 août, le colonel Redon, chef de l’état-major particulier du ministre de la France d’outre-mer, avise la Défense nationale que la mission prévue pour l’aviso Sénégalais est annulée. Le 24, la négociation sur les modalités et conditions du transfert s’ouvre à New Delhi. Simultanément, le gouvernement se couvre devant l’Assemblée nationale par une déclaration sur la situation réelle dans les Comptoirs, les conversations engagées et les garanties demandées. Il obtient le 27 août l’approbation des députés par 371 voix, contre 215.

 

Préparatifs de départ. N’oublions pas le vin de messe.

Pendant qu’à New Delhi le comte Ostrorog poursuit des conversations dont le succès est à peu près assuré, un certain nombre de problèmes pratiques se posent à Pondichéry. Le plus délicat est celui de la participation, au congrès envisagé, des élus passés en territoire indien. La plupart sont sous le coup de poursuites pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Quelques-uns, comme Goubert, cumulent cette inculpation avec un chef de droit commun. Il n’est pas possible d’escamoter, pour des raisons de dignité, ce passif judiciaire. Il n’est pas possible non plus, pour des raisons de dignité, d’infliger à l’administration locale et à nos derniers fidèles l’humiliation d’une amnistie de circonstances.

Aussi a-t-on d’abord envisagé de faire voter les transfuges par correspondance. Devant les inconvénients politiques de cette procédure semi-clandestine, contraire à notre volonté de sauvegarder une certaine forme publique de consultation, on s’est rabattu sur une solution d’une subtilité extrême. Le congrès se réunira, à la limite de l’Etablissement de Pondichéry, dans la localité de Kijeour. Une construction provisoire sera installée au milieu de la ligne frontière. Les élus venus du chef-lieu et de Karikal, en règle avec la loi française, siégeront dans la moitié de la salle réputée en territoire français. Les transfuges prendront place à une table posée de l’autre côté de la ligne idéale. Ainsi pourront-ils accéder au congrès en venant directement du territoire indien. Le président de l’Assemblée représentative de l’Inde française, M. Balasubramaniam, est par chance demeuré « loyaliste ». Il pourra donc présider la séance en sauvegardant la fiction d’une réunion d’élus « français ». Les transfuges donnent leur accord sans difficulté sur cette ingénieuse combinaison. Le gouvernement indien aussi.

Un autre problème est celui des modalités de départ des autorités françaises après l’opération de transfert de facto. Le gouverneur Ménard, qu’on le veuille ou non, a été pendant plusieurs années, en fonctionnaire discipliné, le symbole d’une politique de résistance aux revendications indiennes. On ne peut décemment lui demander d’assurer lui-même le transfert. La solution : M. Ménard vient en France en congé normal, au mois d’août. Il ne reviendra pas. Son secrétaire général, l’administrateur en chef Escargueil, assumera l’intérim jusqu’à la passation des pouvoirs aux fonctionnaires indiens. On nomme auprès de lui comme adjoint, avec le titre de conseiller diplomatique, un représentant des Affaires étrangères, M. Landy, qui se préparera à remplir, au lendemain du transfert, les fonctions de consul général intérimaire à Pondichéry. Le chef des forces publiques, le commandant de gendarmerie Gayard, qui a eu à organiser la défense contre les bandes d’irréguliers aux frontières de Pondichéry et de Karikal, rentre en métropole. C’est un officier de la Gendarmerie d’outre-mer, le commandant Teulière, de l’état-major particulier de M. Buron, qui le remplacera jusqu’à l’évacuation.

On envisage un moment que le départ des hautes autorités, dans les jours qui suivront le congrès de Kijeour, soit marqué par une cérémonie solennelle et l’embarquement sur un navire de guerre, le transfert effectif des pouvoirs étant assuré par le diplomate restant sur place, M. Landy. Mais le Commissariat général en l’Indochine, fournisseur du navire, élève des objections. Le tonnage dont il dispose est totalement utilisé pour les opérations d’évacuation du Tonkin. La date initialement retenue du 15 octobre coïncidera avec la période finale d’évacuation de Hanoï. La marine en Indochine devra faire face, à ce moment, à des demandes de transport accrues. On renonce donc au scénario du bateau de guerre et on prépare, plus prosaïquement, un plan de retrait par avions des lignes régulières au départ de Madras et Bombay, et par navires marchands à dérouter sur Pondichéry.

 

Dans l’incertitude sur le sort qui leur sera réservé après le changement de statut, diverses catégories de ressortissants français de l’Inde manifestent une vive inquiétude, et se regroupent à Pondichéry et à Karikal en un « comité de défense des intérêts français ». Ce comité représente surtout, selon l’avis même de l’administration, les intérêts de quelques commerçants, et s’appuie sur d’anciens militaires sincèrement attachés à la cause française. On estimait qu’il pourrait réunir, pour une démonstration publique, tout au plus un millier de personnes. Le président en est M. Ramassamy-Ayer, président de la section radicale-socialiste. L’élément le plus actif est un industriel français, M. Valot, ancien directeur de l’usine Savanna. On trouve encore dans le bureau quatre retraités, trois commerçants et un poète. Le comité tente de faire entendre sa voix à Paris, en multipliant lettres aux parlementaires et télégrammes au gouvernement. Il harcèle le secrétaire général Escargueil pour en obtenir des précisions sur les négociations en cours et le sort qui sera réservé aux intérêts français et aux diverses catégories « d’ayant droit ». De Karikal, le leader du « parti progressiste de l’Inde française » (?), Robert Saint-Jean, télégraphie même à Mme René Coty pour lui faire entendre « cris de détresse population. Vous supplions instamment intervenir auprès mari pas nous abandonner ; sommes confiants ; serez notre Jeanne d’Arc ». Souvent sincères, parfois intéressés, ces appels ne sont pas négligés à Paris, comme le pensent volontiers leurs signataires. Nos négociateurs à New Delhi en tirent argument pour obtenir le maximum d’assurances quant à l’avenir de nos ressortissants. A plusieurs reprises, entre juillet et septembre, M. Costilles, premier secrétaire de notre ambassade en Inde, rencontre à Pondichéry des représentants qualifiés des catégories pro-françaises, pour le consulter sur les garanties à obtenir de l’Inde.

A l’archevêché, on s’inquiète de l’approvisionnement futur en vin de messe, car l’Inde du Sud vit sous un régime de prohibition. Le très catholique ministre de la France d’outre-mer, que des esprits facétieux ont surnommé fort à propos « Buron des burettes », attire particulièrement sur ce point l’attention du comte Ostrorog. Notre ambassadeur pose la question à New Delhi et peut rassurer les autorités religieuses : un régime spécial d’exonération s’applique dans toute l’Union indienne en faveur du clergé catholique. L’Inde de Gandhi et de Nehru respecte les boissons rituelles. De même les articles du culte entrant à Pondichéry seront exemptés des taxes à l’importation.

L’honnête M. Paquirissamipoulle, sénateur-maire de Karikal, se préoccupe des conséquences éventuelles du transfert sur sa retraite de parlementaire. Celle-ci ne lui serait normalement acquise qu’au terme de la législature, c’est-à-dire en juin 1955. La rue Oudinot, après consultation de la questure du Sénat, peut lui donner tous apaisements. On lui doit bien cela.

 

Dans sa « capitale provisoire » de Nettapacom, à proximité du territoire de Pondichéry, Edouard Goubert attend l’heure de rentrer à la tête de son « gouvernement provisoire de libération ».  L’Inde ne lui tient pas rancune, apparemment, de ses années de dictature sous pavillon français et de sa tardive volte-face. Elle a oublié, pour les besoins de la cause, l’ère du « goondaïsme ».  Goubert, malgré son cynisme et sa brutalité, est quand même un personnage. Il a du « coffre », l’habitude des affaires, le sens des tractations politiques. Et, dans le fond, ce n’est pas un mauvais homme. Les Pondichériens accepteraient mal que leur futur « Etat autonome » soit gouverné par quelqu’un qui ne serait pas des leurs. Seul Goubert a assez d’envergure pour coiffer au poteau un autre candidat, certainement plus honnête, mais dont New Delhi ne veut pas parce qu’il est communiste : l’ancien sénateur Soubaya[1]. En passant la frontière au mois de mars 1954, Goubert avait pris un risque calculé. Il va bientôt gagner.

 

La convention de Kijeour. Hommage à Mendès-France.

Le 11 octobre, les négociations de New Delhi sont pratiquement terminées. Le texte de l’accord est paraphé dans la capitale indienne. Une déclaration conjointe, publiée le même jour, fixe au 18 la réunion de Kijeour. La réponse des élus de l’Inde française ne fait pas de doute ; elle sera favorable à l’accord de transfert. A la poignée de récalcitrants venus l’entretenir de leurs hésitations, M. Escargueil a prêché le réalisme. Si, par hypothèse, la convention de Kijeour se prononçait contre l’accord, la France ne pourrait continuer à tenir Pondichéry et Karikal. Nos meilleurs amis seraient alors livrés sans garanties au ressentiment de l’Inde. Le texte paraphé le 11 apporte au contraire les assurances d’un statut libéral pour tous ceux qui entendent rester fidèles à leur nationalité française. Ces conseils du secrétaire général, rapportés sans nuances à Paris, alimentent une campagne de presse d’extrême droite. On déformera les propos de M. Escargueil, jusqu’à présenter cet honnête fonctionnaire comme le parangon des « bradeurs d’empire ». L’hebdomadaire Carrefour mènera l’offensive et M. Raymond Dronne, avec les meilleurs sentiments, lui prêtera sa voix puissante de député de la Sarthe et sa combativité d’ancien héros de la 2e D.B. Ils ne rencontreront que peu d’échos dans l’opinion métropolitaine.

L’accord franco-indien, eu égard aux circonstances, est relativement avantageux. La France risquait de tout perdre. Elle maintient des privilèges non négligeables, et les habitants de nos Comptoirs conservent un régime libéral :

 1. Les Etablissements gardent le bénéfice du statut administratif spécial en vigueur avant le 1er novembre 1954. Aucune modification constitutionnelle n’interviendra sans consultation de la population. En bref, Pondichéry est préservé de l’assimilation pure et simple et sera, au sein de l’Union indienne, un Etat autonome régi selon les anciennes normes françaises. Notamment en matière judiciaire, en ce qui concerne le statut des fonctionnaires, les pensions et retraites, et les institutions représentatives.

 2. Le français reste la langue officielle aussi longtemps que les représentants élus de la population n’auront pas pris une décision différente.

 3. Des garanties culturelles prévoient le maintien de notre enseignement primaire et secondaire, la création d’un institut français, d’un collège médical.

 4. Nos intérêts économiques, assez faibles (il n’existe dans les Comptoirs qu’une seule grande entreprise industrielle à capital entièrement français) sont sauvegardés en droit, puisque l’accord prévoit l’écoulement normal de la production en territoire indien. En fait, plusieurs petites entreprises marginales, trop durement concurrencées sur le marché indien, et privées de leurs anciens débouchés de faveur dans nos territoires d’outre-mer, devront liquider leurs installations. Elles pourront toutefois rapatrier l’intégralité de leurs biens pendant dix ans.

Le journaliste français André Fontaine, du Monde, qui visitera Pondichéry en 1964, constatera que les accords auront été, en gros, respectés ; qu’il n’y aura pas de meilleur défenseur de la culture française que le premier ministre de l’Etat autonome, notre vieille connaissance Edouard Goubert, marchant allègrement vers ses soixante-dix ans ; et que, si notre « présence » dans la vieille capitale de Dupleix sera alors menacée d’amenuisement, les causes seront à rechercher non dans l’hostilité des autorités indiennes, mais dans l’insuffisance de l’effort consenti par le gouvernement français lui-même[2].

Mais en ce début d’octobre 1954, nos représentations à New Delhi et à Pondichéry ne peuvent faire qu’un acte de foi. La date fatidique du 18 approche. Le consul général de l’Inde tente une démarche auprès de l’archevêque de Pondichéry. Il souhaiterait inviter Mgr Colas à la convention de Kijeour. La présence de la plus haute autorité spirituelle de l’Inde française serait un gage de réconciliation et d’apaisement. M. Escargueil est prévenu, met en garde le prélat contre ce qu’il croit être une manœuvre indienne : le gouvernement de New Delhi ne nourrit-il pas l’arrière-pensée d’utiliser le prestige épiscopal de Mgr Colas pour consacrer la cession des Comptoirs, et s’en prévaloir ensuite dans sa propagande en direction des de la catholique Goa ? M. Salazar ignorera sans doute toujours le service éphémère qu’au nom de la latinité, l’administrateur en chef Escargueil vient de rendre à la nation lusitanienne.

Le 17 octobre, la majorité des élus locaux se réunit dans le « capitale provisoire » de Goubert. Le sénateur Paquirissamipoulle hisse le drapeau de l’Union indienne, passe la revue des « volontaires », puis préside un meeting. Un orateur a quelques mots désagréables pour les Français. Le sénateur-maire de Karikal l’interrompt. Il n’admet pas qu’on attaque la France, et demande qu’on change de sujet. Voilà qui laisse augurer favorablement du climat dans lequel se tiendra le congrès du lendemain.

181 conseillers élus ont été convoqués à Kijeour. La séance s’ouvre à 10h30. M. Balasoubramaniam préside. 178 conseillers sont présents. Lecture est donnée du projet d’accord soumis à leur approbation. Le texte a été distribué depuis plusieurs jours pour examen. Le scrutin est public. Il est clos à 12h50. Le dépouillement commence aussitôt. A 13h30, le résultat est proclamé :

Pour l’adoption....................... 170

Contre......................................... 8

On introduit alors M. Landy, représentant de la France, et le consul général de l’Inde, M. Kewal Singh. En leur présence, le président Balasoubramaniam prononce une allocution d’autant plus surprenante en un tel moment qu’elle est une défense et illustration de l’œuvre française. Après avoir salué les personnalités, célébré la mémoire de Gandhi, et dit sa confiance dans le pandit Nehru, l’orateur franco-indien remercie longuement le gouvernement français, et en particulier le président du Conseil :

« … M. Mendès-France a droit à nos hommages les plus reconnaissants. Grâce à lui, de rapides négociations ont été ouvertes entre les gouvernements français et indien et ont abouti à l’accord dont vous avez le texte en main. Cet accord ne semble comporter aucune lacune. Unissons-nous tous ici dans un même élan d’émotion profonde pour exprimer au chef du gouvernement français notre sincère gratitude, et pour prier l’administration française locale de bien vouloir lui transmettre, avec nos respectueux et sympathiques hommages, l’assurance de notre attachement à la République française »

M. Balasoubramaniam rappelle ensuite « la grande œuvre bienfaisante et impérissable accomplie par la France dans cette vieille terre de Dupleix ». Il ajoute :

« Je puis dire tout haut que pour nous l’œuvre accomplie ici par la France sera un de nos biens les plus précieux. La culture française a trop longtemps rayonné dans nos territoires pour que nous n’entendions pas conserver et sauvegarder ce trésor dans l’éternité des temps. Nous avons trop fortement subi le prestige et l’ascendant de sa civilisation pour y rester indifférents à un moment quelconque de notre existence. Nos divergences politiques, sociales et religieuses s’effaceront, j’en suis convaincu, devant la noble tâche d’aimer la France, d’aimer l’âme française et son histoire, et de favoriser l’interpénétration de nos deux civilisations si différentes d’aspect mais si proches l’une de l’autre par leur esprit et leurs tendances fondamentales… Vive la France, vive l’Inde ! »

 

La dernière journée française de Pondichéry.

Le 24 octobre, l’accord de cession de facto est définitivement signé à New Delhi. Le 30 octobre, la capitale de Dupleix vit sa dernière journée française. C’est, en effet, le 31 que les pouvoirs doivent être remis entre les mains du haut-commissaire de l’Inde, et que le drapeau sera amené. Chroniqueur désenchanté du conflit franco-indien, Lambert Saravene, l’ancien député « séparatiste », écrit à des amis de Paris :

« Tout est consommé. Aujourd’hui c’est le dernier courrier pour France par la poste française qui demain ferme ses portes. Les Français sont partis ou partiront demain, discrètement et je dirais même subrepticement. Vous savez combien j’ai souffert de l’administration française, et cependant j’ai le cœur bien gros et je suis triste. Oui, la France devait partir, mais avec plus d’honneur et de dignité. Tout est le résultat d’innombrables maladresses et d’incompréhensions. A quoi sert de récriminer !

« Je reste, et beaucoup comme moi resteront. Notre devoir à nous, Indiens, qui avons appris à aimer la France, c’est de travailler à ce que la France ne soit pas oubliée dans ce territoire ».

Le 31 au soir, comme à chaque fin de journée, les couleurs françaises sont descendues. Le lendemain matin à 6h45, le représentant diplomatique du gouvernement, Pierre Landy, et le consul général de l’Inde Kewal Singh signent les documents de transmission des pouvoirs. Au mât du Bureau des douanes hisse le drapeau de l’Union. Une fanfare joue l’hymne national. Un peu plus tard le ministre préside une réunion publique de 30.000 personnes. Il lit un message du président de l’Union indienne et salue « la politique de compréhension du gouvernement français ».

A Paris, ce jour-là et les suivants, il faut une loupe pour découvrir dans les journaux quotidiens les quelques lignes consacrées à l’événement. Les Français sont mauvais joueurs. Quand ils ne peuvent plus garder tout, ils préfèrent se comporter rageusement comme s’ils ne possédaient plu rien. Boudeurs, ils tirent une croix.

 

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Le 2 novembre, sur le cargo Anna Salem, embarquent les 200 permissionnaires de l’armée qui se trouvaient bloqués depuis plusieurs mois à Pondichéry. Avec eux partent une centaine de jeunes engagés. Des centaines d’autres candidats se présentent encore pendant le mois de novembre au Bureau militaire français maintenu avec l’accord des autorités indiennes. La plupart des anciens cipayes, à qui leurs officiers avaient promis un reclassement dans l’armée française, réussiront à rejoindre des unités d’Indochine ou de Madagascar. Aucune représaille ne frappera ceux qui restent.

A New Delhi, on prépare activement la rédaction du traité consacrant la cession de jure. Il sera signé le 28 mai 1956, par le pandit Nehru en personne pour l’Inde, par le comte Stanislas Ostrorog pour la France. Le gouvernement français déposera le 2 août sur le bureau de l’Assemblée nationale le projet de loi portant ratification. Le rapporteur désigné est M. Paul Devinat, député de Saône-et-Loire (radical socialiste), ancien ministre. Son rapport, distribué en juillet 1957, est favorable. Il ne sera pas discuté en séance publique. On craint, sans doute, que le débat juridique sur la cession des Comptoirs ne crée un fâcheux précédent pour l’Algérie. Il faudra attendre 1962 pour que le Parlement ratifie enfin le traité de 1956, sur rapport de Michel Boscher, député (U.N.R.) de Seine-et-Oise. L’Inde aurait pu fort bien tirer prétexte de ce retard pour décider unilatéralement de modifier le statut de l’Etat autonome de Pondichéry, dans le sens de l’assimilation. Elle ne l’a pas fait. Le pandit Nehru aura été patient et loyal.

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[1] Aux premières élections qui suivront le transfert, en 1955, Goubert fera campagne comme candidat du parti du Congrès. Il ne l’emportera que de justesse avec 55.000 voix contre 48.000 au parti communiste.

[2]  L’héritage de Dupleix, Le Monde, 17 mai 1964.