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 (Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 172)

 

Lambert Saravane (1907-1979), que Georges Chaffard cite à plusieurs reprises, a été député de Pondichéry de 1946 à 1951. Idéaliste, il se référait plus à Gandhi et Aurobindo qu’aux idéologies dominantes du moment. S’il voulait croire à la force d’idées universelles en ce qui touchait la fraternité des hommes, il ne fut pas pour autant un rêveur. Au contraire, il avait une vision assez juste des enjeux d’une décolonisation que l’on ne nommait pas encore ainsi. Il a cru à cette volonté de fraternité affichée par l’Union française naissante ; il s’est offusqué de la réalité à laquelle il a été confronté devant les déclarations entendues au Palais Bourbon en ce qui concernait alors “l’Indochine“ et il l’a dit dans la même enceinte ; pour ce qui était des Comptoirs, il a fait des propositions qui n’ont pas été entendues. Ou, plutôt, elles avaient été bien entendues par des hommes de l’administration de la France d’outre-mer qui, comme Tezenas du Montcel, décidèrent d’écarter le député d’un nouveau mandat et “fabriquèrent“ un nouvel élu réputé plus “docile“. On connaît la suite : trois années où l’on a frôlé plusieurs fois la catastrophe pour finir par une solution du type de celle qu’avait préconisée Lambert Saravane dès 1950 !

Les textes que nous reproduisons ci-dessous se rapportent à ces différents sujets : l’Union française, l’Indochine, Gandhi, les Comptoirs. Nous remercions ses enfants d’avoir appelé notre attention sur des écrits et des interventions de leur père et de nous faire ainsi mieux connaître un homme de bonne volonté.

 

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L'UNION FRANÇAISE et l'UNION de l'AVENIR[1]

par Lambert SARAVANE, Député des Etablissements Français de l'Inde

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La période d'après-guerre est non seulement marquée dans tous les pays par un effort à relever les ruines, à ramener l'ordre et la stabilité dans leurs territoires respectifs mais aussi par ce travail de l'esprit qui témoigne chez tous les peuples, quels qu'ils soient, du désir de comprendre le sens et la portée des événements dans le but de trouver des modes de pensée et d'action susceptibles de recréer de l'harmonie dans une humanité divisée.

Devant les dégâts immenses qui se sont amoncelés chez eux, devant les plaies et les blessures qui leur sont communes, les nations ont dépassé leur égoïsme national pour saisir intimement enfin l'effet désastreux de leur séparativité et prendre conscience de l'implacable loi de la solidarité humaine. Ce principe fondamental de la vie spirituelle de l'humanité a trouvé aujourd'hui sa confirmation d'une manière plus évidente et plus irrévocable que jamais : l'Identité de l'Un avec l'Universel.

Tous les peuples cherchent maintenant à se grouper un peu peut-être par instinct de sécurité collective, mais bien plus par le sentiment plus profond d'union et d'attirance avec tous ceux qui présentent des affinités raciales, culturelles ou politiques. Les grands empires coloniaux d'hier cèdent la place à des unions de peuples égaux : c'est le Commonwealth, c'est l'Union française. Et l'interdépendance des peuples autrefois dans la sujétion, loin de la contrecarrer, semble favoriser cette union.

Plus que sur des intérêts matériels, une union des peuples s'édifie sur des bases spirituelles, car elles seules peuvent unir les cœurs, effacer les divergences et les oppositions et donner naissance à une unité de conscience et de vouloir.

Une force irrésistible agit dans le monde. Elle pousse les peuples à s'unir. L'idée de l'unité humaine a pénétré les esprits et les cœurs des hommes et cette idée est actuellement l'une des grandes déterminantes de l'évolution du monde d'aujourd'hui. Tous les plans économiques, politiques ou financiers se font à l'échelle mondiale. Et les hommes d'Etat songent à l'humanité tout autant qu'à leurs propres pays.

Les nations, comme le stade préliminaire à l'unité du monde et à la création d'un Etat mondial, se groupent suivant des affinités historiques, culturelles ou politiques. Le Commonwealth, l'Union française, le mouvement européen procèdent d'un besoin intérieur, d'une conscience qui transcendent les limites de l'ego national. Certes, les progrès de la science, en effaçant les distances et d'autres réalités matérielles, en accusant l'interdépendance entre les peuples et les nations, encouragent la réalisation de cet idéal de l'unité humaine. Mais elles ne suffisent point. Aucune transformation de cette envergure dans les rapports entre nations, aucun élargissement de cette ampleur dans la conscience collective des peuples ne peut s'opérer sans cette poussée intérieure qui permet de créer, sans cet élan qui permet de triompher.

L'Union française est un des aspects de cette réalisation future et plus vaste de l'unité humaine. L'Union française ne découle point d'un texte juridique, elle ne peut être liée à un article de la constitution, nécessairement limitatif. Quel texte, en effet, peut contenir dans ses mots l'espérance des millions d'êtres humains, l'instinct des races, de cet âge, l'appel fervent de l'humanité dans sa marche ascendante. Les peuples d'Asie et d'Afrique peuvent saisir d'instinct la véritable portée de l'Union française, car cette dernière répond en effet au sens de l'universel qui est en eux, et qui se retrouve dans tous les enseignements spirituels de ces pays. Qu'on le veuille ou non, on ne peut s'empêcher de relever cette portée philosophique de l'Union française car sans cette coloration spirituelle, elle ne peut être désirée ni acceptée par les peuples d'outre-mer.

L'Union française, par ailleurs, englobant dans son sein des peuples différents, avec leurs cultures particulières, leurs civilisations et leurs modes de vie, apparaît comme la préfiguration de l'Union de l'avenir, de cette unité humaine à laquelle aspirent tous les peuples et dont la réalisation s'ébauche de nos jours probablement et avec des vicissitudes diverses.

L'œuvre d'unification est très complexe. Elle ne peut provenir d'une simple conception mentale. Les lois du développement des sociétés doivent être respectées et aucune imposition de l'extérieur dans un but intéressé ne doit venir déranger l'œuvre de la Nature.

Sri Aurobindo, le plus grand sage de l'Inde contemporaine, écrivait à ce propos :

"L'Unité est une idée qui n'est pas du tout arbitraire ni sans réalité, car l'Unité est la base même de l'existence, l'Unité est le fondement secret de toute chose. L'esprit évolutif dans la nature tend à la réaliser consciemment et apparemment. L'évolution progresse à travers la diversité d'une unité simple à une unité complexe. C'est vers l'Unité que marche la race humaine et elle doit un jour la réaliser."

Ce message est une assurance pour les pionniers de tous pays qui s'efforcent de réaliser la grande communauté des peuples. Les diversités de races et de cultures ne peuvent être des obstacles à cette réalisation.

"L'Uniformité, dit encore Sri Aurobindo, n'est pas la loi de la vie. La vie existe par la diversité, affirme avec insistance que chaque groupe, que chaque être, quoique étant un avec le reste dans son universalité, demeure cependant unique dans sa variation par quelque principe ou quelque détail". Mais il faut reconnaître que tout système, ou toute organisation visant l'Union entre les peuples, qui aurait pour effet de consacrer des anomalies, de perpétuer l'injustice et l'inégalité ou qui reposeraient sur la compulsion ou la subjection ne peut offrir aucune garantie de durée.

Que conclure sinon qu'il n'est pas possible de fonder une union durable uniquement avec des moyens politiques et administratifs ? Une Union réelle exige un élément psychologique qui, tout en créant l'unité de vie nécessaire à la cohésion des groupes, respecte également le principe de la liberté. Ce facteur psychologique doit avoir la valeur d'une religion et ce sera la religion de l'humanité qui, à présent, semble être l'idéal le plus élevé et le plus agissant de l'humanité.

"Il faut une religion à l'humanité, dit encore Sri Aurobindo, une religion plus puissante, plus rayonnante, plus consciente, plus universelle dans sa portée que la religion nationaliste de la patrie. Cette religion signifierait une acceptation claire par l'être humain, dans sa pensée et dans sa vie, d'une seule âme de l'humanité dont chaque homme et chaque peuple n'en serait que l'incarnation ; elle suppose une ascension de l'homme au-delà des limites de l'ego qui vit dans la séparativité sans, pour cela, détruire l'individualité ; elle implique un principe et un aménagement de la vie collective de façon aussi à permettre le libre jeu des variations individuelles, l'échange des diversités ainsi que le besoin d'aventure et de conquête par lequel l'âme de l'homme vit, croit et s'élève, et à offrir tous les moyens pour manifester toute la complexité de la vie et de l'évolution dans une forme de société humaine souple et progressive."

L'Union de l'avenir est un idéal exigeant. C'est la grande aventure de notre temps. Elle demande de chacun de nous une ascèse inflexible, de dévouement et de réelle fraternité.

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JOURNAL OFFICIEL séance du 22 mars 1947

Intervention de Saravane Lambert, député de l'Inde française

À l'occasion de la discussion du projet de loi portant ouverture et annulation de crédits provisoires pour l'exercice 1947 (dépenses militaires : vote sur la question de confiance)

M. le président. La parole est à M. Saravane Lambert

M. Saravane Lambert. Mesdames, Messieurs, j'ai assisté avec beaucoup de peine au débat qui a eu lieu

À propos de l'Indochine. Je ne sais si vous mesurez les répercussions qu'il aura dans les territoires d'outre-mer

J'ai constaté - je le dis en toute sincérité - que ce débat était peut-être à sens unique, car il n'y avait pas ici de délégués du Viet-Nam pour présenter leur défense. (Applaudissements à l'extrême gauche. - Exclamations à droite et au centre.)

D'autre part, des paroles peut-être choquantes ont été prononcées en ce qui concerne les peuples des territoires d'outre-mer.

Vous avez donné des arguments pour prolonger la lutte et pour ne pas négocier avec Ho Chi Minh. Vous avez peut-être raison. Mais, auprès des populations des territoires d'outre-mer - je vous le dis en toute sincérité - vous n'avez pas raison. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Vous voulez construire l'Union française. Nous voulons tous, également, que l'Union française soit bâtie.

Pour nous, le peuple vietnamien est un peuple frère. Voilà ce que je voulais affirmer ici. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Il ne faudrait pas que l'on oppose le peuple français au peuple vietnamien. Ces deux peuples qui se sont entendus jusqu'à présent peuvent encore, demain, s'entendre et vivre ensemble. (Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs.)

L'Assemblée va voter les crédits militaires sans qu'une parole ait même été prononcée en faveur des Vietnamiens qui ont suivi une politique que vous condamnez. Mais n'oubliez pas que ces Vietnamiens que vous condamnez sont, malgré tout, des patriotes qui aiment leur pays.

Peut-être y a-t-il quelques égarés. Mais est-ce pour cette raison que vous devez les condamner ?

Vos arguments n'auront pas de portée dans les territoires d'outre-mer. Aux yeux de ces populations, les Vietnamiens seront considérés comme un peuple opprimé.

Dans l'Inde, ce problème a provoqué des répercussions très graves. Des manifestations ont eu lieu dans toutes les villes et [………………] vie n'est pas de celles qui peuvent rehausser le prestige de la France dans les territoires d'outre-mer. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

Réfléchissez avant de prendre une décision.

Nous voulons, et vous le voulez également, que nous vivions tous en frères. Mais dans vos actes, et même dans vos paroles, vous paraissez, peut-être sans le vouloir, considérer le peuple vietnamien - et, en conséquence, les peuples de tous les autres territoires d'outre-mer - comme dses vassaux. (Applaudissements à l'extrême gauche. Protestations au centre et à droite.)

Vous parlez trop de la souveraineté de la France : c'est une erreur. Il ne peut exister de souveraineté dans l'Union française. Il n'y a que la fraternité. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

M. Maurice Petsche. Nous n'acceptons pas les massacres.

M. Saravane Lambert. Un problème psychologique se pose, dans lequel le raisonnement n'a aucune part. Il conviendrait de considérer, au contraire, les réactions sentimentales de ces peuples.

Vous pouvez leur expliquer ce que vous voudrez, mais lorsqu'ils verront passer, demain, des paquebots emportant des troupes et des tanks vers l'Indochine, leur réaction sera inévitable. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

Les peuples d'outre-mer éprouvent une déception indiscutable.

Vous avez élaboré la Constitution. Elle ne vous importait guère. Mais nous avions considéré la formule heureuse de l'Union française comme un fait révolutionnaire capable de transformer l'humanité, et elle avait été acceptée d'enthousiasme dans toute cette Union.

Voilà comment nous avons accueilli l'Union française. (Applaudissements à l'extrême gauche, à gauche et sur de nombreux bancs au centre.)

Or, que se passe-t-il aujourd'hui ? Aucun mot de sympathie n'est exprimé pour ce peuple du Viet-Nam. (Applaudissements à l'extrême gauche. - Vives protestations au centre et à droite.)

D'après vos arguments, le peuple vietnamien serait entraîné par une poignée de bandits et de brigands qui ne le représentent pas.

Permettez-moi alors l'observation suivante : si, chaque jour, des hommes meurent avec une sorte de fanatisme pour une cause qu'ils considèrent comme un idéal, ces hommes-là - je le prétends - sont également des héros.

Notre devoir est d'essayer, par n'importe quel moyen, de ne pas laisser se creuser chaque jour davantage le fossé ouvert sous nos pas. (Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche.)

Je touche à ma conclusion : il est difficile de comprendre qu'un peuple quelque révolutionnaire qu'il soit, quelque supérieur qu'il soit, puisse chercher par la force le bien-être d'un autre peuple. (Applaudissements prolongés à l'extrême gauche, et sur quelques bancs à gauche.)

M. le président. La parole est à M. le président du conseil.

M. le président du conseil. Ce n'est pas par la force que se fera, que se fait l'Union française. (Applaudissements à gauche, au centre et à droite.)

Si je prends la parole, c'est pour que ne naisse pas un malentendu qui serait mortel. (Très bien ! Très bien !) C'est sur l'association, les volontés libres se joignant, dans la liberté, pour une œuvre commune et conçue ensemble (Très bien ! Très bien !), que l'Union française s'établit et doit s'établir.

La force n'est qu'un épisode déplorable, condamnable, que nous voulons proscrire.

Ce n'est pas nous qui avons cherché la force ! (Vifs applaudissements à gauche, au centre et à droite.) Mais c'est nous qui chercherons…

M. Marcel Cachin. C'est l'Asie tout entière qui parlait par la voix du représentant de l'Inde ! . (Applaudissements à l'extrême gauche.)

M. le président du conseil. … à mettre fin à l'usage de la force.

C'est contre la force que nous voulons agir !

C'est dans ce but que nous avons conçu cette association libre de peuples qui se comprennent et qui s'aiment.

Et si une voix de l'Inde vient nous rappeler la force de l'amour, permettez-moi de dire qu'il n'y a pas dans, dans la civilisation européenne, une oreille qui ne puisse recueillir ce message et personne qui ne puisse considérer que c'est dans l'amour et dans la fraternité que se trouve la loi humaine. (Applaudissements à gauche, au centre et à droite.)

……………………………………………………………………………

Le lendemain, dans le journal "L'Humanité" du dimanche 23 et lundi 24 mars 1947, Marcel Cachin, dans un article intitulé "La voix de l'Asie" illustré d'une photographie de Saravane Lambert, donnait une résonance particulière aux paroles prononcées par le député de l'Inde française :

"À la séance de samedi matin s'est élevé e à l'Assemblée Nationale la voix du représentant de l'Inde française, Saravane-Lambert. Sa pathétique intervention fut saluée de nos bravos unanimes. Les hommes du centre et ceux des partis les plus conservateurs n'ont pas osé interrompre ce porte-parole de la France d'outre-mer tant étaient poignantes ses paroles françaises de noblesse de vérité et d'humanité.

"Saravane a tenu un langage réaliste qui méritait d'être entendu du peuple français tout entier. Il a parlé de la France comme un fils authentique de notre généreuse nation. Il a parlé de l'Union française future en termes émouvants. À ses yeux, c'est une création révolutionnaire capable de transformer l'humanité.

Et Marcel Cachin concluait ainsi son article :

"Nous sommes sûrs que ce discours ira droit au cœur du peuple français et de toutes les populations d'outre-mer attachées à l'Union française. C'est une intervention de sagesse, de bon sens et de vérité après tant de discours de déraison et de violence que nous avons entendus sur le Viet-Nam à la tribune du Palais-Bourbon. Même la droite la plus extrême, atterrée, a jugé prudent de n'élever nulle protestation contre Saravane, interprète éloquent et humain de l'Asie nouvelle, progressive, évoluée, qui réclame sa place parmi les nations libres"

 

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JOURNAL OFFICIEL séance du 30 janvier 1948

DECES DU MAHATMA GANDHI

Adoption d'une proposition de résolution

M. le président. J'ai reçu de MM. Lambert Saravane, Maurice Schumann, l'abbé Gau et plusieurs de leurs collègues, avec demande de discussion d'urgence, la proposition de résolution suivante :

"Au moment où la mort tragique du mahatma Gandhi (Les députés siégeant à gauche, au centre et à droite se lèvent) plonge dans l'affliction toutes les nations et tous les hommes attachés aux valeurs spirituelles, l'Assemblée nationale adresse au gouvernement et au peuple de l'Inde l'expression de ses condoléances profondément attristées.

"Dans la personne du mahatma Gandhi, elle honore l'ami de la France, le patriote et, par-dessus tout, le sage, dont puisse l'exemple enseigner à tous les hommes que l'amour est plus fort que la haine."

La proposition de résolution sera imprimée sous le n° 3197 et distribuée.

L'Assemblée voudra sans doute, comme elle l'a fait dans des circonstances exceptionnelles, se prononcer sur la proposition sans renvoi à la commission compétente. (Assentiment.)

Il n'y a pas d'opposition à la discussion d'urgence ? …

La discussion d'urgence est ordonnée.

Dans la discussion générale, la parole est donnée à M. Lambert Saravane.

M. Saravane Lambert. Je n'ai pas besoin de parler longuement du Mahatma Gandhi. Je sais que tous, ici, vous connaissez sa carrière, sa doctrine et surtout son exemple.

Mahatma Gandhi n'a pas été simplement un homme de l'Inde : il a travaillé pour l'humanité tout entière.

C'est lui qui, dans les périodes les plus difficiles de la dernière guerre, quand l'Inde et les Hindous se dressaient contre l'impérialisme anglais, a fait cesser tout mouvement et a dit : "Périsse l'Inde si l'humanité doit être sauvée !"

Pour Mahatma Gandhi, ce n'était donc pas la nation, ce n'étaient pas simplement ses propres frères qui comptaient, c'était vraiment l'humanité tout entière.

Mahatma Gandhi, par son exemple, a voulu montrer que l'Inde, comme tous les pays du monde, devait travailler d'abord pour le bien de l'humanité et ne pas s'en tenir seulement à des questions de strict égoïsme national. (Applaudissements à gauche, au centre et à droite.)

Mahatma Gandhi a été un homme politique qui a su dégager la véritable méthode à suivre en politique. Il se plaisait à dire et à répéter que l'adversaire ne devait pas être détruit, mais, au contraire, être conquis par l'amour.

Certes, c'est une fierté pour l'Inde que d'avoir eu un homme comme Mahatma Gandhi, mais c'est aussi une fierté pour l'humanité tout entière qu'il y ait eu sur cette terre, à notre époque, un homme comme lui, car il nous permet encore de croire aux forces de l'amour et d'espérer en elles. (Applaudissements sur les mêmes bancs.) Son exemple nous permet encore de croire à la fraternité des peuples. Cette fraternité doit se faire et elle se fera malgré tous les obstacles.

Avant de demander à l'Assemblée nationale de s'associer au deuil qui touche tout le peuple hindou, je tiens à rappeler que Mahatma Gandhi a toujours admiré et aimé la France. En 1914, il prêchait le mouvement de non-violence et boycottage des Anglais dans l'Inde

. Lorsqu'il apprit que la France avait été envahie, il donna aussitôt l'ordre de cesser tout mouvement et déclara que le salut de l'Inde était sur la terre de France et que le devoir de tout Hindou était d'aider l'Angleterre dans cette guerre. Lui-même s'employa à recruter un corps d'ambulancier qui fut envoyé en France.

Telles sont les raisons pour lesquelles je demande à l'Assemblée nationale de s'associer à ce deuil qui touche, non seulement le peuple de l'Inde, mais l'humanité tout entière. ! (Vifs applaudissements à gauche, au centre et à droite.)

M. André Marie, garde des sceaux, ministre de la justice. Je demande la parole.

M. le président. La parole est à M. le garde des sceaux.

M. le garde des sceaux. Mesdames, Messieurs, il n'appartient pas au Gouvernement de dire si l'Assemblée doit se prononcer immédiatement ou après renvoi à sa commission sur l'émouvante motion qui vient d'être déposée par nos collègues MM. Lambert Saravane, Maurice Schumann et l'abbé Gau ; par contre, je ne voudrais pas laisser cette occasion d'associer, là encore, le Gouvernement au sentiment unanime de cette Assemblée.

Je pense, en effet, qu'il convient qu'aujourd'hui même l'Inde en deuil sache que la France est à côté d'elle, et pleure avec elle un homme lâchement assassiné et dont la mort est douloureusement ressentie dans le monde entier, dans ce monde où Gandhi incarnait la sagesse et l'amour de l'humanité. (Applaudissements à gauche, au centre et à droite.)

M. le président. Personne ne demande plus la parole dans la discussion générale ?

La discussion générale est close.

Je consulte l'Assemblée sur le passage à la discussion de la proposition de résolution.

(L'Assemblée, consultée, décide de passer à la discussion de la proposition de résolution)

(Après une nouvelle lecture, personne ne demandant plus la parole, la proposition de résolution est mise aux voix et adoptée.)

 

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PROPOSITION DE RÉSOLUTION[2]

tendant à inviter le Gouvernement à conclure avec le Gouvernement de l'Union indienne une convention relative au statut futur des territoires de Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon, comportant notamment transfert de souveraineté sur ces territoires au profit de l'Union indienne et de soumettre le statut ainsi élaboré au consentement des populations.

(Renvoyée à la Commission des territoires d'outre-mer)

présentée

Par M. Lambert SARAVANE,

Député

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EXPOSÉ DES MOTIFS

 

Mesdames, Messieurs,

La formation, le 15 août 1947, d'une République indienne indépendante a constitué, dans le sud-est asiatique, l'événement le plus caractéristique d'une évolution politique dont la France a respecté le sens en accordant d'abord aux cinq établissements français de l'Inde un statut de large autonomie administrative, puis en prévoyant un referendum destiné à fixer le destin de ces territoires franco-indiens, soit dans le cadre de l'Union indienne, soit dans le cadre de l'Union française.

Le referendum de Chandernagor a été une deuxième étape dans cette évolution. La troisième devait être le referendum prévu pour les quatre autres établissements : Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon.

Mais une très large fraction de l'opinion publique dans ces quatre établissements a pris position contre ce referendum qui, s'il était organisé comme à Chandernagor, entraînerait bien des consciences à un choix douloureux entre deux pays, le choix de l'un impliquant la répudiation de l'autre.

En effet, si d'une part, leur situation géographique et les liens ethniques, linguistiques, religieux, économiques qui les unissent étroitement et quotidiennement à l'Union indienne commandent leur devenir humain qui ne peut être raisonnablement être envisagé que dans le cadre de l'Union indienne, patrie naturelle nouvellement constituée et désireuse à juste titre de compléter son unité territoriale, d'autre part, des liens sentimentaux et culturels unissent les élites de ces territoires franco-indiens à la France.

Le referendum, s'il est favorable à l'Union indienne, tranchera ces liens et la présence française sera définitivement éliminée du continent indien. S'il est favorable à l'Union française, il ne résoudra rien car les problèmes des relations entre ces minuscules territoires et les vastes environnantes, qu'elles soient d'ordre familial, linguistique, religieux et surtout économique, ne pourront être résolus de façon satisfaisante.

D'autre part, le referendum, tel qu'il est prévu dans les accords franco-indiens de juin 1948, a pour conséquence d'opposer l'Inde à la France et provoque dans les établissements français de l'Inde une propagande et des actes dirigés soit contre l'Inde, soit contre la France, qui sont de nature à nuire aux bonnes relations entre ces deux pays.

Aussi, un referendum pur et simple ne peut-il suffire pour déterminer en faveur des quatre villes de Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon, un statut avantageux à la fois pour les populations et pour la France.

La solution doit être recherchée ailleurs en nous laissant guider par le devenir historique de ces populations liées à l'Inde par l'unité de race, de langue et la conservation d'une civilisation et des traditions nationales.

Tout changement de statut politique ne peut avoir de chances de durée que s'il tient compte des aspirations à la souveraineté effective de l'Union indienne sur ces territoires.

Il ne s'agit point pour la France d'abandonner et de partir, mais de bien conduire vers une destinée qui est la leur ces territoires et ces populations dont elle a été le guide pendant près de trois siècles. La présence et le rayonnement de la France s'affirmeront encore davantage par l'amitié avec l'Inde qu'elle maintiendra, soit directement, soit par le truchement de ces populations longtemps administrées par elle.

L'intégration dans l'Union indienne des territoires de Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon pourrait se faire sur l'initiative de la France et avec un régime qui garantirait leur originalité et leurs rapports avec la France.

Un autre fait est patent : c'est que la position de la France dans l'Inde repose beaucoup moins sur sa puissance matérielle et le maintien de sa souveraineté sur des lambeaux de territoire que sur son prestige qu'elle s'efforce de maintenir comme nation de haute civilisation dépositaire du vieux fond de culture européenne.

L'expansion culturelle de la France dans l'Inde peut et doit devenir une réalité puisque cette expansion est désirée par l'Inde et les Indiens.

 

C'est pour ces raisons que j'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien voter la proposition de résolution suivante :

 

PROPOSITION DE RÉSOLUTION

L'Assemblée Nationale invite le Gouvernement à conclure avec le Gouvernement de l'Union indienne une convention relative au statut futur des territoires de Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon, et comportant notamment transfert de sa souveraineté sur ces territoires au profit de l'Union indienne et de soumettre le statut ainsi élaboré au consentement des populations.

 



[1] Cet texte est une contribution à un travail d’un groupe parlementaires et date sans doute de 1946.

[2] Assemblée nationale, Journal Officiel, annexe au procès verbal de la séance du 1er décembre 1950.