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 (Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 195)

 

Histoire de l’Inde indépendante en débats

 

Par André LEWIN, ancien ambassadeur de France en Inde (1987-1991)

Président de l'Association France-Union indienne (AFUI)

Vice-président de la Chambre de commerce et d'industrie franco-indienne (CCIFI)

 

 

L'Inde, qui a dépassé au début du millénaire le milliard d'habitants, est bien la plus grande démocratie du monde : multipartisme, suffrage universel dès l'âge de 18 ans, élections régulières, alternances fréquentes au gouvernement central comme dans les états de l'Union, réelle liberté de la presse, justice respectée, armée puissante mais légaliste et fidèle au régime. Des défaillances existent, comme partout, mais elles sont reconnues et en général sanctionnées. Et si l'on ne peut oublier que deux Premiers ministres, Indira Gandhi, puis son fils Rajiv, furent assassinés (comme le fut au lendemain de l'indépendance le Mahatma Gandhi), si les campagnes électorales entraînent parfois de sérieuses violences et des dizaines de morts, si des pratiques corruptrices existent pour obtenir alliances ou soutiens, le pouvoir n'a jamais cessé d'être exercé par des voies constitutionnelles et démocratiques ; Indira Gandhi a même fini par être emprisonnée pour avoir tenté d'imposer un état de siège, avant de revenir triomphalement au pouvoir par voie d'élections...

Certes, le pays doit faire face à des problèmes dramatiques, dont la pauvreté extrême d'une partie de la population - notamment dans les bidonvilles surpeuplés - n'est pas le moindre, avec les conséquences que l'on sait sur le plan de la santé, de l'éducation, de l'emploi, de l'environnement... Pourtant, grâce à de spectaculaires progrès agricoles (la "Révolution verte", lancée par des agronomes indiens à la fin des années 60 - parce qu'Indira Gandhi n'avait pas voulu céder au chantage à l'aide alimentaire américaine et changer de position sur la guerre au Vietnam - n'a pas été un vain mot) et au travail intensif des paysans et des éleveurs qui peuplent ses 600.000 villages (66% de la population est rurale, la moitié de la superficie du pays est arable, et 600.000 km2 - la superficie de la France - sont irrigués), le pays a vaincu la faim, et les rares poches de famine - souvent dues à de mauvaises moussons ou à des stockages défectueux - font l'objet d'une réelle solidarité publique et privée. D'ailleurs, depuis plus d'une décennie, l'Inde est devenue exportatrice de denrées alimentaires de base.

On disait autrefois, non sans quelque raison, "Les Indes". Du fait de sa taille, de sa population, de sa diversité ethnique, religieuse, sociale, économique, culturelle, linguistique, de sa complexité et de la richesse de ses traditions, de sa spiritualité, de son art, de ses influences... 

Mais l'Union indienne, ce que l'on appelle communément "l'Inde" actuellement, reste massive : plus de trois millions de km2 ; 14.000 kilomètres de frontières terrestres, 7.000 de frontières maritimes ; 1,1 milliard d'habitants (taux de natalité 23/1000, taux de mortalité 8,5/1000, taux de progression démographique 1,5 %, soit une France tous les trois ans, espérance de vie de 63 ans pour les hommes, de 64 ans pour les femmes).

Les anciennes Indes britanniques, le "Raj", ont été amputées par la dramatique Partition de 1947, le Pakistan, constitué de deux parties à dominante musulmane, l'occidentale - le Pakistan actuel - et l'orientale - devenue après une guerre en 1971 le Bangladesh -, ayant accédé à l'indépendance de son côté ; l'autre partie, devenue l'Union indienne, est divisée en 28 états (trois nouveaux états ont été créés en 2000, pour tenir compte de divers particularismes ethniques) et 7 territoires de l'Union (parmi lesquels Pondichéry et les autres anciens comptoirs français - sauf Chandernagor, restituée à l'Inde dès 1949 à la suite d'un vote - rétrocédés à l'Inde il y a juste cinquante ans).

Le pays est une vraie fédération, avec des exécutifs régionaux puissants, des "chiefs ministers" qui gouvernent et qui comptent vraiment, avec des partis régionaux bien organisés, dont l'apport est souvent indispensable à la survie d'une coalition au centre, je veux dire dans le gouvernement fédéral de Delhi. La justice, "common law" et procédure héritées de la colonisation britannique, mais dont certains éléments reposent sur des traditions anciennes, est puissante et sait faire respecter la Constitution et la séparation des pouvoirs.

Le pays est doté de 15 langues officielles (sans compter l'anglais, qui s'est vu confirmer quinze années après l'indépendance son statut de "langue officielle associée" et qui est parlé par près de 10 % de la population) ; le hindi est celle qui compte le plus de locuteurs, mais elle se heurte comme "langue officielle n° 1" à la forte résistance d'autres langues très importantes, au premier rang desquelles le tamoul au Sud.  Par ailleurs, on dénombre plus de 1.500 langues parlées par des groupes plus ou moins nombreux.

Même diversité sur le plan religieux : l'Inde voit sa population pratiquer avec ferveur, au-delà d'une laïcité inscrite dans la Constitution (sous le nom de "secularism"), cinq religions essentielles : l'hindouisme, religion la plus répandue (80 %) et en quelque sorte consubstantielle à la culture du pays, officiellement prônée par la coalition actuellement au pouvoir à Delhi, coalition parfois tiraillée par son aile la plus militante ; l'islam, fort de 140 millions de fidèles, dans l'ensemble modéré et tolérant (l'actuel président de l'Inde est d'ailleurs un musulman, et deux des anciens chefs de l'État l'ont été) ; le christianisme, qui a, comme le sikhisme, environ 20 millions de pratiquants, deux communautés ambitieuses et travailleuses dont beaucoup d'éléments ont fort bien réussi, y compris dans la politique ; mais aussi le jainisme, très strict, réduit en nombre mais très influent ; le bouddhisme, né en Inde et aujourd'hui davantage pratiqué ailleurs en Asie (mais beaucoup de Dalits - les anciens intouchables - se convertissent actuellement au bouddhisme) ; les Parsis, dont les ancêtres, Zoroastriens adorateurs du soleil, sont venus de Perse, et dont la communauté - bien que peu nombreuse, à peine 100.000  - compte surtout à Bombay-Mumbai de grands industriels et d'éminents savants ; quelques milliers de juifs de la première diaspora et plusieurs centaines de milliers d'aborigènes animistes, les premiers habitants du pays, réduits progressivement par les diverses conquêtes. Il est vrai qu'aujourd'hui, la coalition au pouvoir, sous la direction du parti nationaliste BJP, souhaite redonner à la religion hindoue et à ses valeurs un rôle essentiel

Officiellement interdit par la Constitution de 1950, compensé par des réglementations protectrices et des réservations de postes, le système des castes a pratiquement disparu de la vie publique (le précédent président était un intouchable), se perçoit encore dans la vie professionnelle, mais persiste surtout dans les relations sociales, en particulier lors des mariages (les unions arrangées par les familles restent la règle). En dépit de violences sporadiques qui font parfois des centaines de morts, la tolérance et la coexistence règnent entre les communautés. Même les massacres récents au Gujarat - région qui a vu naître le Mahatma Gandhi, l'apôtre de la non-violence -, qui ont fait près de 2000 victimes surtout musulmanes - mais des pèlerins hindous avaient été les premiers massacrés -, n'ont pas durablement compromis les relations entre les deux communautés religieuses. Il en est de même - et il faut espérer que cela durera - de la querelle qui concerne la ville d'Ayodhya, où des hindous fanatiques ont détruit une mosquée édifiée naguère par les conquérants mogols sur le site d'un temple hindou supposé édifié sur le lieu de naissance du dieu Ram; et tout risque d'exploser  si - comme le souhaitent les militants hindouistes - on construit un temple hindou à l'emplacement de la mosquée détruite. Mais quels que soient les particularismes, les différences, les divergences, les rivalités, il existe indiscutablement un sentiment profond de l'unité indienne, une tradition plusieurs fois millénaire que rien n'a pu sérieusement entamer.

L'Inde a su développer son industrie et sa recherche, devenir la sixième puissance industrielle du monde et se moderniser, lancer des satellites et des missiles, maîtriser le nucléaire et les technologies les plus avancées, mais sans perdre son âme ni aliéner sa culture. Au cours de la fin de 2003, le PNB croissait au rythme de plus de 8 % l'an. A ce titre, en une époque où la mondialisation domine, l'Inde peut constituer un exemple. La politique économique menée en Inde a énormément évolué depuis les premières années de l'indépendance : du socialisme étatisant et centralisateur de l'époque de Nehru, on en est progressivement arrivé à une libéralisation amorcée sous Rajiv Gandhi et poursuivie systématiquement depuis une décennie. Si la privatisation des entreprises d'état est lente, le développement du secteur privé est rapide, avec également un apport important des riches communautés indiennes de l'étranger (les Non Resident Indians NRI - et les PIO Persons of Indian Origin) et une augmentation sensible des investissements étrangers.

Les conséquences de ce développement sont notables. La réussite de certains entrepreneurs est éclatante (il y a près d'une dizaine d'Indiens dans le peloton de tête du palmarès dressé par le magazine américain Forbes des plus grosses fortunes mondiales), la classe moyenne plus ou moins occidentalisée dans ses pratiques de consommation et ses modes de vie dépasse probablement 250 millions de personnes, les échanges commerciaux se diversifient et s'accroissent, la délocalisation des industries mais aussi des services profite pleinement à l'Inde. Inversement, les écarts de niveau de vie, la dégradation de l'environnement, la perméabilité aux effets néfastes (corruption, trafics divers, relâchement de la morale, violences urbaines, violences communautaires, etc...) font craindre à certains que la spiritualité et les traditions qui imprègnent l'Inde depuis des millénaires ne se diluent progressivement, sauf à provoquer une réaction nationaliste et fondamentaliste qui explique d'ailleurs actuellement le succès de la coalition au pouvoir, sous l'emprise du BJP et de certaines de ses composantes, ardemment nationalistes et désireuses de promouvoir les valeurs hindouistes au détriment des apports "importés" (tels que le christianisme ou l'islam). Il est clair qu'une partie notable de l'économie indienne - et donc de sa population - bénéficiera largement de la mondialisation et de la libéralisation, mais que les secteurs traditionnels (notamment l'agriculture) en profiteront moins que les autres, d'où des frustrations et peut-être des tensions : les Dalits seront peu concernés par l'insertion accrue du pays dans les échanges internationaux. Notons également que ce sont les États du Sud, à population essentiellement dravidienne, Karnataka, Andhra Pradesh, Kerala, Tamil Nadu, qui sont les plus réceptifs aux technologies nouvelles, notamment pour des raisons de "tournure d'esprit" et de linguistique : alors que le sanscrit a été supplanté dans le Nord du pays et que celui-ci a subi plus d'influences "étrangères" du fait des invasions et des colonisations, les langues du Sud dravidien, en particulier le Tamoul, sont plus "codées" et plus proches des techniques mathématiques, et leurs locuteurs sont donc plus ouverts au langage scientifique ; notons d'ailleurs qu'il en est de même d'autres matières qui requièrent calculs et codes : l'astrologie et la musique indiennes.

Nombreux sont cependant ceux qui pensent - ou tout au moins espèrent - que la pratique de la tolérance et de la non-violence et l'enracinement de la culture traditionnelle empêcheront les débordements et que le peuple indien pourra continuer à concilier démocratie et développement tout en assurant à toutes les catégories de la population progrès du niveau de vie, coexistence paisible et justice sociale.

Les relations entre la France et l'Inde sont anciennes et variées. Elles ont presque toujours été bonnes et mutuellement bénéfiques. Dupleix, Claude Martin, de Boigne, la Compagnie des Indes et les cinq comptoirs naguère chantés par Guy Béart, Romain Rolland et André Malraux, ne sont que quelques-uns des noms qui jalonnent notre histoire commune.

Mais en dépit d'un intérêt accru pour la spiritualité, la musique, la littérature, le film, la cuisine et d'autres réalités de l'Inde d'aujourd'hui, ce gigantesque pays (six  fois la France) reste pour bien des Français un continent étrange, mystérieux, dominé par des visions de misère et de violence, ainsi que par des pratiques d'un autre âge. Trop rares encore sont les Français qui entreprennent le voyage sans préjugés et dans des conditions qui leur permettent de comprendre la profondeur et la variété exceptionnelles de ce pays, et d'en subir lucidement mais fortement la fascination. Il y a encore beaucoup à faire pour intensifier les rapports entre les deux peuples et les faire mieux se connaître et se comprendre, pour multiplier les échanges culturels et les liens économiques et commerciaux. Il est très positif que Dominique de Villepin, ministre des affaires étrangères de 2002 à 2004, ait réservé à Delhi (et à Karachi) l'un de ses premiers déplacements à l'étranger ; il est vrai qu'il connaît bien l'Inde, où il a été en poste diplomatique pendant trois ans, notamment comme mon premier conseiller lors de mes deux dernières années comme ambassadeur à Delhi.

 

 

 

Cette conférence a été faite le 30 janvier 2004, donc avant les élections législatives qui ont vu la défaite de la coalition au pouvoir autour du parti BJP et le retour à la tête du gouvernement du parti du Congrès.

Compte tenu de ces circonstances, nous remercions André Lewin d’apporter une conclusion supplémentaire à son intervention avec le texte ci-dessous concernant Sonia Gandhi qui a su conduire le parti du Congrès à la victoire.

 


 

À propos de Sonia Gandhi

 

La dernière fois que je l'ai rencontrée, c'était en mars 1991, alors que j'allais quitter l'Inde où j'étais ambassadeur depuis 1987.

Sonia Gandhi était seule dans sa résidence sur Janpath, l'une des belles avenues du centre historique de Delhi. Son mari Rajiv était en tournée électorale dans le pays : les élections de 1989 avaient été fatales à son gouvernement et le parti du Congrès, où sa famille avait par tradition joué un rôle essentiel - avec son arrière-grand-père Motilal Nehru, son grand-père Jawaharlal Nehru et sa mère Indira Gandhi -, se voyait renvoyé dans l'opposition. Mais tous les sondages indiquaient que le Congrès allait revenir au pouvoir, et Rajiv, à qui j'avais fait mes adieux quelques jours auparavant, Rajiv souriant, confiant et courtois comme à son habitude, multipliait les réunions à travers le pays.

Sonia au contraire était follement inquiète. Le couple avait fait un mariage d'amour, chose très rare en Inde où presque toutes les unions sont arrangées par les familles. Elle adorait la vie de famille : née en Italie et catholique, la jeune femme avait très vite assimilé les pratiques de la vie indienne, portait avec élégance le sari, maîtrisait convenablement le hindi (les mauvaises langues affirmaient qu'elle le parlait avec moins d'accent que son mari, qui l'avait appris sur le tard), et, sans avoir embrassé l'hindouisme, elle en respectait toutes les règles. Elle avait pris en 1984 la nationalité indienne (toujours très longue à obtenir pour les étrangers).

Elle n'avait jamais envisagé que Rajiv, jeune ingénieur qu'elle avait épousé alors qu'il allait devenir pilote de ligne, serait obligé de faire de la politique sur les instances de sa mère Indira, après que son frère cadet Sanjay, qui avait, lui, le virus de la politique et qu'Indira encourageait fortement en ce sens, se fut tué en 1980 en faisant des acrobaties aériennes au-dessus de la capitale. Elle imaginait encore moins qu'il serait intronisé Premier ministre dans l'heure même qui vit disparaître sa mère, assassinée en 1984 par ses gardes du corps sikhs.

Sonia avait consciencieusement fait son devoir d'épouse, accompagnant Rajiv dans les cérémonies officielles et dans les voyages, supportant en silence l'épithète "Italian-born" (d'origine italienne) que ne manquaient jamais d'accoler à son nom les articles de la presse indienne, même les plus favorables.

Oui, Sonia était follement inquiète quand je la vis. La vie de son mari était menacée depuis l'instant même où il était devenu chef du gouvernement. Les menaces n'avaient en rien diminué lorsqu'il fut cinq années plus tard chef de l'opposition. Les fondamentalistes sikhs avaient reporté sur lui la haine qu'ils vouaient à sa mère, coupable d'avoir laissé en juin 1984 l'armée entrer dans le Temple d'or d'Amritsar, haut lieu de la religion sikh : quatre mois plus tard,

Indira avait payé de sa vie la lutte qu'elle menait contre les menées terroristes des farouches militants séparatistes du Penjab, région des Sikhs et berceau de leur religion. Le massacre dans la capitale de milliers de Sikhs dans les heures qui suivirent l'assassinat d'Indira Gandhi, sans que la police intervienne efficacement contre la foule déchaînée, sans que des sanctions soient prises, sans que la justice soit rapidement saisie, ajouta encore à la colère et à la soif de vengeance de la communauté sikh.

Mais à son hostilité farouche était venue s'ajouter celle des extrémistes Tamouls, nombreux dans le Sud de l'Inde, dans l'État du Tamil Nadu : ceux-ci reprochaient à Rajiv Gandhi de n'avoir pas soutenu avec assez de vigueur l'ardente et féroce lutte que leurs frères les Tigres de la Libération de l'Eelam Tamoul menaient contre les autorités de Ceylan pour obtenir l'indépendance de la province septentrionale de cette île, zone où ils sont majoritaires depuis que les colonisateurs anglais en avaient fait venir un grand nombre dans les plantations de thé après la suppression de l'esclavage.

Sonia était d'autant plus inquiète que, contrairement à la tradition, le nouveau gouvernement de Delhi - contre lequel Rajiv était en campagne - lui avait pratiquement supprimé toute protection : les "Black Cats" qui étaient affectés à sa garde rapprochée avaient été rappelés.

Sonia avait raison. Le 21 mai 1991 dans la soirée, le cortège de son mari fit halte dans un petit village tamoul à 50 kilomètres de Madras, étape prévue sur la longue route de sa campagne électorale (le lendemain, il devait aller à Pondichéry, l'ancien comptoir français). Rajiv était comme d'habitude assailli par la foule de ses supporters et fleuri de gigantesques colliers parfumés. Personne ne prit garde à la jeune femme tamoule qui s'approcha jusqu'à le toucher avec une guirlande. Lorsqu'elle actionna la bombe que les fleurs dissimulaient, il ne resta d'elle, de lui, et de la quinzaine de personnes qui les entouraient, que des lambeaux de chair sanglante.

Peu à peu, Sonia parvint à surmonter sa douleur, se consacra plus que jamais à l'éducation de ses enfants (leur fils Rahul, leur fille Priyanka), ainsi qu'à l'action humanitaire au sein d'une Fondation Rajiv Gandhi, mais elle n'oublia jamais. Au fond d'elle-même, l'angoisse demeure.

À l'instante demande des leaders du parti du Congrès, revenu au pouvoir après les élections de 1991 mais vaincu de nouveau au terme de cinq années d'exercice, elle accepta en 1997 de prendre la présidence du parti du Congrès (qui a eu depuis sa fondation par l'Anglaise Annie Besant à la fin du XIXe siècle, plusieurs présidents d'origine étrangère !). Deux ans plus tard, elle se présenta aux élections et fut élue député. Réélue évidemment lors du récent scrutin, elle a de plus été choisie comme leader du groupe parlementaire du Congrès.

Après quelques années difficiles, elle vient d'administrer la preuve qu'elle avait le talent et la détermination pour en faire de nouveau le premier parti de l'Inde, celui des réprouvés (les Dalits), des femmes, des jeunes sans avenir, des agriculteurs, des intouchables, des musulmans, des hindous modérés, des laïques, bref, d'une forte proportion du peuple indien qui ne s'est pas laissé séduire par le slogan de l'Inde qui brille (Shining India).

L'Inde qui brille ? C'est l'image que la coalition au pouvoir depuis quelques années a voulu donner d'un pays qui connaît effectivement un rythme de croissance exceptionnel fondé sur le développement des services, des industries de pointe, des classes moyennes, des technologies modernes, des échanges extérieurs, des privatisations, bref à un libéralisme économique habile ... amorcé, il faut s'en souvenir, par les derniers gouvernements congressistes, y compris à l'époque celui du jeune Premier ministre Rajiv Gandhi.

Sonia aurait pu devenir Premier ministre, comme le veut la tradition (cette responsabilité incombe au chef du parti le plus nombreux). Elle a finalement refusé. Cette décision en a étonné beaucoup, mais comment ne pas la comprendre, comment ne pas l'admirer ?

Ce n'est certainement pas le courage physique qui a manqué à cette femme habituée à voir la mort frapper ses proches, consciente d'être une cible, comme ses enfants. Ce ne sont pas non plus la détermination ni la force de caractère, dont elle a donné la preuve depuis plus d'une décennie.

Je pense qu'elle a eu le réflexe d'une femme chef d'une famille menacée, désireuse d'éloigner de ses enfants un motif de crainte supplémentaire en revenant au premier plan, d'autant que Rahul et Priyanka ont montré, en se jetant activement dans la campagne électorale, qu'ils avaient le goût et le sens de l'engagement politique (Rahul a été élu député dans la circonscription familiale d'Amethi : Priyanka, déjà mère de famille, aurait, selon certains, le tempérament et même le physique de sa grand-mère Indira).

Je pense qu'il y a eu également le souci de ne pas faire de sa nomination comme Premier ministre un thème de discussion supplémentaire : une femme à la tête du gouvernement central ou des gouvernements régionaux, en Inde, ce n'est pas exceptionnel : mais son origine étrangère était devenue un sujet de controverse, vive et parfois violente au sein de l'opposition, plus feutrée au sein du parti même du Congrès.

Quoi qu’il en soit, même si elle a refusé "avec humilité" ce que le président de l'Union indienne (actuellement un Musulman) lui a proposé, ce que la majorité des leaders et des militants du Congrès la suppliaient d'accepter, c’est-à-dire de diriger les destinées de l'Inde, Sonia Gandhi peut être fière de ce qu'elle a accompli pour redonner de l'élan au Congrès et maintenir la dynastie Nehru au premier plan, fière de ce rôle de Vestale politique et familiale, fière de l'exemplaire leçon que cette "étrangère d'origine" a voulu donner en jouant de toutes les ressources de la forte démocratie indienne.

"Shining India", c'était un peu "Bye bye Gandhi". Et dans sa majorité, le peuple indien a montré qu'en dépit des séductions modernistes de « l'Inde qui brille » et face au danger communautariste que représente le fondamentalisme hindouiste, les valeurs traditionnelles et la tolérance qu'incarnait le Mahatma Gandhi restent profondément ancrées dans la culture indienne.