Blue Flower

 (Lettre du CIDIF n° 30-31 -octobre 2004-  page 204)

 

L'Inde dans les relations internationales après le 11 septembre 2001

par Christophe JAFFRELOT, directeur du CERI, directeur de recherches au CNRS[1]

 

 

I / Kaboul – Delhi - Islamabad

Contrairement à une idée reçue, Delhi et Kaboul sont plus proches que Kaboul et Islamabad ne l'ont jamais été. En vérité, dans les années 1940 et 1950 c'est de New Delhi que Kaboul s'est rapproché, les deux pays établissant des liens solides jusque dans les années 1970. La donnée pachtoune est ici essentielle. Les Pachtounes, qui manifestaient des sympathies à l’égard du Congrès du Mahatma Gandhi, loin de vouloir le Pakistan, souhaitaient rester dans l’Inde, dont ceux de Kaboul ont été les alliés jusque dans les années 1970. Les Pachtounes vivant dans ce qui allait devenir le Pakistan y sont entrés à reculons.

Le Pakistan s'est alors senti pris en tenailles entre l'Inde et l'Afghanistan. L'invasion soviétique en Afghanistan en 1979 offre une formidable occasion au Pakistan de desserrer l'étau et de jouer un rôle dans le cadre du containement. Le Pakistan va servir de base avancée pour la reconquête de l’Afghanistan, occupé par les Soviétiques. Après leur départ, le Pakistan utilise les Talibans pour établir son influence en Afghanistan. Les Talibans peuvent ainsi être considérés comme une « invention » du Pakistan pour créer un axe qui lui soit favorable, et lui donner en Afghanistan une certaine profondeur stratégique.

Le 11 septembre marque pour le Pakistan le retour à la case départ. C'est un tournant dans la géopolitique régionale : le Pakistan redevient malgré lui le bras armé des Etats-Unis contre le terrorisme international. Le Pakistan perd sa base arrière stratégique en Afghanistan alors que l'Afghanistan se rapproche de nouveau de l'Inde : l'Afghanistan compte des minorités ethniques qui sont très proches des Indiens (5 consuls indiens en Afghanistan). La conséquence du 11 septembre est la reconstruction de l'alliance entre l'Afghanistan et l'Inde qui prend de nouveau le Pakistan en tenailles.

À cela s'ajoute le rapprochement irano-indien. Plusieurs facteurs expliquent ce rapprochement entre deux grandes civilisations :

- d'une part par un argument stratégique nouveau : l'Inde aide l'Iran à se doter d'un port en eaux profondes et contrôler par là même l'accès au golfe Persique (réponse au port construit par les Chinois au Pakistan)

- d'autre part, des intérêts économiques et énergétiques : l’Iran fournit des hydrocarbures à l'Inde qui doit combler son déficit énergétique qui est de l'ordre de 20 %.

 

II / Delhi – Islamabad - Washington

Le Pakistan est un allié précoce des Etats-Unis, notamment pendant la guerre froide : alors que l'Inde fait en 1971 le choix de l'URSS, le Pakistan avait choisi l'Occident (Pacte de Bagdad, OTASE…). Le Pakistan est un État pivot qui joue de sa faiblesse en utilisant sa position géographique qui lui a permis jusqu'au retrait soviétique de trouver un lien très fort avec les EU.

Mais dès 1989, avec le retrait soviétique, les Etats-Unis se détournent de façon assez cynique du Pakistan ce qui est mal vécu, surtout lorsque les Etats-Unis prennent des sanctions contre le Pakistan (prolifération nucléaire, pays de résidence de Ben Laden, jugé responsable des attentats de Nairobi en Afrique) puis coupent définitivement les ponts. Le Pakistan devient l’un des sept « rogue states » ou États voyous définis par George W. Bush. Ceci va de pair avec un rapprochement entre l'Inde et les États-Unis : les États-Unis veulent utiliser l'Inde qui est plus stable politiquement et foyer d'une diaspora de plus en plus active aux EU (deux millions de personnes, Indian caucus). C'est une communauté influente aux EU.

Les années Clinton ont été propices au rapprochement avec l'Inde. L'année 2000 a été le théâtre d'une double visite officielle en mars et septembre des deux chefs d'État ce qui est inédit. Clinton inflige un camouflet au Pakistan en ne restant que six heures sur le tarmac de l’aéroport d’Islamabad. Ce refroidissement des relations américano-pakistanaises et le réchauffement concomitant entre les Etats-Unis et l’Inde est une conséquence de la bataille de Kargill (été 1999) déclenchée par les militaires pakistanais.

Le 11 septembre accélère ce rapprochement. Plusieurs indices prouvent ce rapprochement :

- discours de Hungtinton sur le clash des civilisations peut s'appliquer ici : le BJP souligne qu’au Cachemire, l’Inde est confrontée au même ennemi que les Etats-Unis, le terrorisme islamiste. Rapprochement entre New Delhi et Tel-Aviv avec la visite officielle de Sharon : l'Inde vient chercher en Israël les moyens militaires de lutter contre les terroristes : l'Inde a ainsi acheté le système awak (Israël est le deuxième fournisseur d'armes).

On voit ici la constitution de ce que l'on pourrait appeler un « axe du bien » Delhi - Washington. Des éléments laissent penser à un approfondissement

- du partenariat stratégique, manœuvres conjointes indo-américaines au Ladakh et dans les eaux territoriales indiennes ;

- la diaspora indienne est de plus en plus alimentée par des étudiants - « L'Inde donne le plus fort contingent d'étudiants aux EU » - lesquels peuvent contribuer à renforcer les liens entre les deux pays.

 

À l’inverse, il y a des éléments qui risquent de limiter l'évolution de ce rapprochement :

- la nostalgie du tiers-mondisme, du non-alignement et de la troisième voie indienne. Le mouvement alter-mondialiste a un important écho en Inde, laquelle reste attachée au monde en développement : G20, G19. Elle souhaiterait montrer qu’une voie différente est possible (cf. Sommet de Cancun et rapprochement avec des pays comme le Brésil ou l’Argentine). On a ici un grand écart entre la politique stratégique envers les EU et la conviction qu'il faut faire autrement.

- les liens avec les pays arabes, l’Inde étant le seul pays non arabe à soutenir en 1947 une fédération palestinienne où les Israéliens auraient eu une place. Jusqu'en 1992, l’Inde refuse de reconnaître Israël et d’y ouvrir une ambassade. Le virage qu'amorce l'Inde sur ce thème est très compliqué.

L’Inde a également revu la relation qu’elle entretient avec Moscou, ce qui a été vécu difficilement par les Russes, mais n'a pas entraîné de rupture du lien stratégique qui demeure très fort.

L’Inde développe également une politique en direction de l’Asie du Sud-Est, la « look east policy », qui, dans une certaine mesure, marque un retour à la politique de Bandung : l’Inde participe à l’ASEAN et est membre de droit au forum où se discutent les questions de stratégies. La piste asiatique est une piste qui revient en permanence, d’autant que la zone est considérée comme une zone d’expansion du bouddhisme. Cette constante risque même de s’affirmer, notamment grâce aux similarités et affinités économiques avec des pays comme la Corée du Sud et la Chine.



[1] Ce texte, rédigé d’après les notes prises durant la conférence, n’a pu être corrigé par l’orateur.