Blue Flower

Chers adhérents et amis,

 

La vie des associations est pleine d'enseignements et de surprises. La Fondation Saint-Simon[1] était une entreprise de décloisonnement créée en 1982, un espace d’échange social et de production intellectuelle totalement indépendant, ne ressemblant ni aux clubs politiques ni aux institutions universitaires. Cette fondation a créé la transversalité[2]. De nombreux intellectuels y ont collaboré. Ils ont cependant renoncé à donner suite à leur projet d’une université parallèle citoyenne pour adultes, une idée pourtant toujours d’actualité. Dans les années 90, ils ont produit 110 études et documents de réflexion, mais aussi de nombreux ouvrages dans la collection « Liberté de l’esprit » chez Calmann-Levy. Et puis, ils ont décidé de se saborder parce qu’ils pensaient avoir tout dit. C’est bien dommage. Mais peut-être, à notre bien modeste niveau, en ferons-nous autant bientôt, faute d'avoir à dire encore quelque chose ? Et pourtant … 

Pour reprendre cette notion de transversalité, Régis Debray [3] va même jusqu’à écrire que "les sciences humaines cultivent désormais l’idiotie dispersive ou monographique de préférence aux transversales ». La transversalité semble cependant incontournable pour saisir toutes les nuances d’une histoire d’apparence simple, celle que nous essayons toujours de raconter. Y aura-t-il un jour une université citoyenne qui réfléchira à égalité sur le fait religieux et la laïcité ? Il ne sert à rien de prôner la laïcité[4] seule ni non plus l’étude du fait religieux, même pris avec ses propres transversales. Tout tourne autour de ces deux pôles qui hantent notre planète en ce début du XXIe siècle. La libanisation fait peur. Par peur de l’islam, certains Etats indiens interdisent la conversion des hindous à d’autres religions, y compris le christianisme. La France va-t-elle adopter un laïcisme mou, ce qui ne serait bon pour personne, pas même pour ces citoyens[5] français qui viennent tout droit des anciens comptoirs et qui ne sont pas des immigrés ?

Notre souci premier[6] a été de préparer leur intégration en réunissant tous les éléments d'une histoire qui s’est chargée de les placer devant un dilemme qu’ils ne peuvent pas toujours résoudre seuls.  Au fil de nos recherches, nous avons découvert que des liens indéfinissables les unissaient à une France qui s'est toujours remise en question et qui continue à le faire. Depuis quinze ans, nous proposons des pages d’histoire mais aussi des documents révélateurs de l’inextricable sans jamais céder à la tentation de donner notre point de vue. Aujourd'hui, nous « sortons du bois » peut-être à cause d’une actualité qui se fait de plus en plus oppressante mais aussi face à des généralisations que nous avions prévues de longue date[7]. Travailler à l’intégration en France pour ceux qui ont choisi ce pays n’est pas facile. 

Dans ce numéro, vous trouverez le passé mais aussi les réalités indiennes présentes. Un simple coup d’œil au sommaire fait déjà état des dates suivantes : 1870 à 1962, 1936, 1940, 1954, 1948, 2002.

David Annoussamy analyse l'actualité indienne dans sa chronique de l'année 2002 avec le même état d'esprit que celui que l'on trouve dans son ouvrage Le droit indien en marche[8]. Il nous montre comment l'Inde change à travers ses péripéties politiques et, souvent plus profondément qu'on ne pourrait s'y attendre, dans l'évolution de sa jurisprudence qui est la source essentielle du droit dans ce pays.

Le passé commun des Français et des Indiens est toujours visité par une recherche dynamique, et, grâce à Jacques Weber, nous pouvons apprécier la qualité et la rigueur des travaux engagés dans ce domaine.

La littérature est elle aussi présente avec des comptes rendus de livres choisis, les deux premiers pour leur beauté et le troisième pour une information inédite. De plus, "Les Belles Étrangères" ont apporté un courant nouveau dans le sens Inde-France et laissé un souvenir marquant, ce qui laisse présager un goût nouveau et une curiosité accrue en France pour les écrivains indiens. Des considérations générales rappellent cet événement qui a eu lieu, il y a un an maintenant. Les notes de lecture sont sommaires. Je rappelle à ce propos l’existence d’une petite revue [9] qui donne un aperçu de l’Inde littéraire au-delà des rancœurs partisanes exprimées sur le moment.  J’ai particulièrement aimé la page de Catherine Clément dont je ne peux même pas extraire quelques lignes parce que tout y est fort. Ce cri du cœur exprime parfaitement tout ce que l’on peut ressentir pour l’Inde. Voici tout de même une phrase : « Tenez, en ce moment, qu’en Inde on critique le Mahatma, j’en suis malade ; malade des émeutes et des morts du Gujarât ; mais contente de la poussée représentative des dalit, contente de voir surgir leurs écrivains »[10]. Ces auteurs indiens nous font voir l’Inde de l’intérieur mieux que toutes les études qui peuvent en être faites de l'étranger.

Pour un petit ouvrage, tombé dans le domaine public comme dans l'oubli, que nous aurions aimé voir repris par un éditeur, nous avons fait l'effort d'en assurer nous-mêmes la saisie afin de le présenter aux seuls membres du CIDIF. Nous espérons que chacune et chacun prendront intérêt et plaisir à lire cette incroyable histoire vraie, L'Affaire Naniapa

Plusieurs documents sont reproduits pour notre information mais aussi pour apporter des éléments utiles à des recherches ultérieures éventuelles.

Il s'agit d'abord d'un document de prétoire qui jette un coup de projecteur sur certains aspects de la société pondichérienne, trois ans avant la Seconde guerre mondiale ; des extraits du Livre Jaune de l'Inde Française, ensuite, font revivre les jours sombres de 1940 dans leur perception si particulière à Pondichéry ; et, enfin, quelques pages du Journal Officiel de 1954 rappellent les derniers échos des Etablissements français de l'Inde à l'Assemblée Nationale à quelques jours du rattachement de facto.

Faites nous part de vos idées. Venez nous prêter main-forte. Que cette année se termine selon vos vœux.

 

Jacqueline Lernie-Bouchet

 



[1] Son co-président et fondateur était l’historien François Furet, décédé en 1997. Parmi les adhérents de cette fondation aujourd’hui disparue, on peut citer Roger Fauroux, Michel Rocard, Raymond Aron, Emmanuel Todd, Jacques Chirac, Balladur, Bourdieu, Simon Nora, Edgar Morin, Antoine Riboud…

[2] Mircéa Eliade, connu surtout pour son Histoire des religions mais aussi pour ses ouvrages et romans sur l’Inde, regrettait, lui, que « les historiens des religions n’aient pas tiré meilleur profit de l’expérience de leurs collègues  historiens de la littérature ou critiques littéraires… ». La nostalgie des origines, pp. 2-3-4-5. C’était déjà un début de transversalité.

[3] Le Feu sacré. Fonctions du religieux. Fayard. 2003. P. 221

[4]  Deux ouvrages de Henri pena-Ruiz, viennent de paraître :

1.   Qu’est-ce que la laïcité ?, folio actuel.septembre 2003.

2.   La laïcité, GF Flammrion, 2003.

[5] A lire également, La Communauté des citoyens, Dominique Schnapper, folio essais, 1994, 2003 pour l’avant-propos

[6] Voir la Lettre du CIDIF n° 1 où se trouve reproduit un article de la presse indienne « The Nowhere people » traduit en français, « Les gens de nulle part ».

[7]  Voir l’article « Identité, multiculturalisme et laïcité ».

[8] David Annoussamy, Le droit indien en marche, Société de législation comparée, 28, rue Saint-Guillaume, 75007 Paris _: 01 44 39 86 23 fax : 01 44 39 86 28 courriel : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
site web : www.legiscompare.com

[9]  Les dossiers PAGE, L’Inde dans tous ses états, novembre 2002

[10]  Les Dossiers PAGE, nov. 2002, p.3, phrase tirée du texte de Catherine Clément de mai 2002.