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L'INDE PERDUE DES FRANÇAIS[1]

par Solène Carer

De ce temps glorieux où Dupleix régnait sur tout le Deccan et « mettait ainsi entre les mains de la France l’empire des Indes »[2], il ne reste plus au XIXe siècle que « quelques pauvres stations noyées et perdues dans le vaste océan de l’Inde anglaise »[3] ; c’est ici le constat amer que font tous les écrivains voyageurs français de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

 Par de nombreuses digressions, nombre d’entre eux retracent ainsi l’histoire de la relation très particulière qu’ils entretiennent avec ce pays, et, non sans émotion, posent sur le papier les grandes lignes de l’aventure coloniale française en Inde.

A-La nostalgie de l’Inde

« Pondichéry, Chandernagor, Karikal, Yanaon, Mazulipatan, Mahé, Surate, en tout, 59 000 hectares et une maigre compagnie de cipayes : voilà les restes de notre puissance aux Indes ! Et cependant, il y a un siècle et demi à peine, la moitié de l’immense territoire hindou était soumise à notre domination et notre drapeau flottait triomphalement de la côte de Malabar à la côte de Coromandel »[4].

A la fin du XIXe siècle, les possessions des Français en Inde ne représentent que quelques lambeaux de terre éparpillés sur les pourtours de l’Inde britannique, « répondant trop bien à l’idée que s’en font nos écoliers, lorsque ouvrant la carte de l’Inde française, en vain leur œil cherche à se fixer sur elles »[5]. « Nos petits établissements, que, par une emphase un peu gasconne, nous appelons l’Inde française, sont », pour François Devay, « quelques pauvres stations, noyées et perdues dans le vaste océan de l’Inde anglaise : le plus clair de leur produit, ce sont ces quatre laks de roupies (un million de francs) que le gouvernement anglais nous paye annuellement pour renoncer à la fabrication du sel et à la production de l’opium »[6].

Alors que le traité de Paris du 10 février 1763 permettait au gouvernement de Louis XV de récupérer les possessions de l’Inde et d’y recouvrer une grande partie de ses privilèges, les traités et conventions de 1814 et 1815 imposent de nouvelles restrictions à l’administration française des Indes, lui interdisant notamment d’entretenir des troupes et des fortifications. Le traité du 7 mars 1815, renforcé par la convention du 13 mai 1818, lui interdisent, comme le souligne François Devay, la production et la vente du sel et de l’opium, principales sources de revenus des établissements français. En échange, les Britanniques reversent à la France une indemnité annuelle de quatre laks de roupies (1 080 000 francs), la « rente de l’Inde ». La Compagnie s’engage également à livrer au commerce français 300 caisses d’opium au prix moyen de ses ventes. Le traité de 1814 permet à la France de récupérer ses quelques comptoirs et loges, en particulier Pondichéry, qui était occupé par les Anglais depuis 1793, mais il met également un terme à toute velléité de puissance française en Inde.

Les voyageurs portent cependant un attachement profond pour ces quelques possessions, symbole d’un passé glorieux. La plupart des voyageurs choisissent d’ailleurs de faire escale à Pondichéry. Certains, également, font un détour par Chandernagor sur la route entre Calcutta et Darjeeling. Karikal, au sud de Pondichéry, Yanaon, plus au nord sur la côte de Coromandel, et Mahé, sur la côte de Malabar, font plus rarement l’objet d’un détour de la part de nos voyageurs. Ainsi, Pondichéry, symbolise pour Pierre Loti « ce vieux charme de patrie que rien ne remplace, et que nos grandes colonies d’Extrême-Orient, trop nouvelles, n’ayant point de passé, ne possèdent encore »[7]. Mais, ainsi que l’exprime Emile Delmas, la capitale de l’Inde française symbolise avant tout, pour les voyageurs de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, l’échec de l’entreprise coloniale française en Inde : « en réalité, pour un cœur français, Pondichéry, malgré son charme naturel, n’est plus qu’un souvenir amer, tout au moins mélancolique, et, nulle part, je n’ai plus vivement été pénétré de ce douloureux sentiment de gloire inutile, de grandeur déchue »[8].

B – « L’épopée française aux Indes »[9]

Bon nombre de voyageurs s’attardent à décrire les hauts faits de l’entreprise coloniale française en Inde. Ils y consacrent ainsi quelques phrases ou plusieurs pages, chroniques d’un retrait amer au profit des Anglais.

A l’exemple de Henri de Bohan qui, à l’évocation de Pondichéry, s’exclame : « Ici je veux me délivrer d’un poids qui me pèse. Oui ! mon cœur est oppressé, mais le courage de dire la vérité le soulagera peut-être ! Quelque douleur que j’en aie, je constaterai l’excessive puissance des Anglais dans l’Inde ; mais, au préalable, je veux dire un mot sur nos glorieux débuts dans ce pays, sur notre ancienne situation, sur nos malheurs ! »[10]. Il consacre ainsi six pages à retracer l’histoire de l’entreprise coloniale française en Inde au siècle précédent.

C’est avant tout l’image d’un passé glorieux des Français en Inde que nous dépeignent les voyageurs. D’aucuns ne tarissent d’éloge sur ce que furent, comme l’exprime Paul Bluysen, « ces hauts faits qui remplirent de notre gloire la moitié du XVIIIe siècle »[11] . « C’est l’histoire d’une des plus patientes et des plus courageuses luttes pour le Roi, pour la France, qui aient été soutenues par ces aventuriers admirables que les grands siècles encourageaient, désavouaient, lâchaient, reprenaient tour à tour et qui, le plus souvent, mouraient pauvres et disgraciés : Dupleix, Lally-Tollendal, Bussy, Suffren, etc. »[12].

Henri de Bohan souffle même l’idée d’une reconquête de l’Inde par les Français, légitimée par ce passé prestigieux : « En indiquant quelle auréole de gloire a couvert nos armes et quelle confiance nous avons su les premiers inspirer aux Indiens, c’est assez dire que ce qui a été possible l’est encore »[13]. Henri de Bohan n’est d’ailleurs pas le seul Français à exprimer cette intention. Peu de temps avant la révolte des Cipayes, Fontanier, le consul de France à Bassora, avait également échafaudé le projet d’une intervention militaire française en Inde. Il prévoyait « qu’en cas de guerre nous pourrions au premier coup de canon exciter un soulèvement de l’Himalaya au cap Comorin », et ainsi « affranchir l’Inde du joug anglais »[14]. 

Comme bon nombre de voyageurs, Henri de Bohan met en exergue le personnage de Dupleix, gouverneur général des Etablissements Français en Inde de 1742 à 1754, qui a étendu la zone d’influence française sur une grande partie du sud de la péninsule indienne : « cet excellent patriote, cet homme de génie »[15] . Pour Siegfried, alors que les colonies européennes de l’Inde n’avaient qu’une importance secondaire, « il était réservé à un Français d’entrevoir le premier la place admirable que nous pouvions prendre dans cette riche contrée : Dupleix sut, vers le milieu du XVIIIe siècle et avec le seul secours de son génie, devenir le maître de tout le Deccan et mettre ainsi entre les mains de la France l’empire des Indes »[16]. Louis Jacolliot cite, à ce sujet, une phrase du gouverneur anglais de Madras avec qui il s’est entretenu : « Si Dupleix nous eût fait l’honneur de naître Anglais, il aurait sa statue sur toutes les places de Londres »[17].

C’est en effet le personnage de Dupleix, plus que toutes les autres grandes figures de l’entreprise coloniale, qui, pour les écrivains voyageurs, incarne ce passé glorieux des Français en Inde. 

L’un d’entre eux, Maurice Maindron, se montre cependant beaucoup plus critique à l’encontre de Dupleix et présente certains traits du personnage que ses compatriotes semblent avoir occultés.  « Aujourd’hui Dupleix est considéré, par l’école humanitaire et pacifiste, comme source de tout bien, tandis que Lally-Tollendal est encore mésestimé. C’est affaire de mode »[18]. Il appuie son propos sur la lecture des mémoires d’Ananda-Rangapillei, chef de la communauté des Malabars de Pondichéry, courtier de la Compagnie Française des Indes sous l’administration de Dupleix. Il peint ainsi le portrait d’un homme avide : « on sait que Dupleix se faisait compter des sommes considérables pour rendre des décisions favorables dans les affaires de succession. En 1746, il reçoit ainsi cent mille huit cent francs, pour n’en citer qu’un exemple »[19] ; et orgueilleux : « Qu’on le compare à Louis XIV, il sourit avec condescendance, sans sourciller »[20]. Il dénonce également l’une des actions qui « compte parmi les plus impolitiques de Dupleix et aussi les plus blâmables »[21] : la ruine du grand temple de Vishnou Péroumal à Pondichéry en 1748, rompant ainsi l’accord passé avec les communautés indiennes : « il oublia ce jour-là, qu’une des conditions de la cession du territoire faites aux Français avait été leur engagement de respecter le culte hindou »[22]. Ce qui lui valut « la haine traditionnelle dont le poursuivent les hindous »[23]. Maurice Maindron concède néanmoins qu’il est difficile de juger un homme « d’aussi grande espèce »[24], cet homme d’un autre temps, qui, s’il fit fortune en Inde, la quitta « aussi pauvre qu’il y était entré. En la seule année 1754, il avait consacré treize millions et demi de son avoir à l’établissement de notre domination »[25].

Le personnage de Dupleix domine cependant cette histoire des Français en Inde. Son rappel en France soulève l’incompréhension chez nos voyageurs. Ils dénoncent les responsables de cet échec, du gouvernement de Louis XV à la Compagnie des Indes françaises, en passant par la Compagnie des Indes anglaises. 

Si le gouvernement royal a fait œuvre d’indifférence pour Jacques Siegfried, Henri de Bohan parle d’ineptie et d’ingratitude. Dans le court paragraphe qu’il consacre, dans son guide, à l’histoire des Français en Inde, Claudius Madrolle écrit : « La France a rarement trouvé dans ses gouvernants l’initiative de l’expansion coloniale et l’esprit de suite qui peut faire réussir de telles entreprises ; à toutes les époques, elle a assez mal reconnu les services qui lui ont été rendus dans cet ordre d’idées par des hommes courageux et dévoués »[26]. Rappelons ici que Claudius Madrolle écrit son guide non seulement en sa qualité de grand voyageur mais qu’il est également fonctionnaire colonial, rattaché au cabinet du gouverneur général de l’Indochine durant la première décennie du XXe siècle.

Pour Jean de Pontevès Sabran, comme pour le consul Thenon, sans le désaveu des gouvernants français pour la politique de Dupleix, les Anglais n’auraient pas pu conquérir l’Inde : « Je cours à fond de train, je ne ferai donc pas l’historique de nos malheurs, trop connus, hélas ! je rappelle seulement que bientôt la jalouse et implacable Angleterre nous ravit la plus splendide des colonies, à force d’intrigues... Et à force de victoires, direz-vous : soit, mais en combattant cinq contre un »[27] ; « Sans la faiblesse du gouvernement de Louis XV, nous aurions joué dans l’Inde le rôle dont les Anglais s’étaient emparés »[28].

Au sujet du traité de 1763, Louis Jacolliot, qui ne cache pas une aversion profonde pour les Britanniques, écrit : « honte éternelle des hommes qui dirigeaient alors les destinées de la France, [...]. Et, amère dérision, les Compagnies française et anglaise se juraient une amitié éternelle... Il n’existe pas dans l’histoire un fait de lâcheté et de corruption semblable à celui-ci »[29] . Le rappel de Dupleix, qu’il qualifie d’infamie, est selon lui l’œuvre de la Compagnie britannique des Indes : « Les directeurs de la compagnie anglaise, réduits à un lambeau de territoire que la France avait contraint Dupleix à leur restituer, écrivaient aux directeurs de Londres : « Jetez quelques millions dans les jupes de la Pompadour et faites rappeler Dupleix ou notre rôle est fini dans tout l’Indoustan »[30]. Le rappel de Dupleix en France n’est cependant pas le résultat des pressions de l’East India Company sur le gouvernement de Louis XV, comme semble le penser Louis Jacolliot. La vocation de la Compagnie est alors purement commerciale, et, alors que la guerre de Succession d’Autriche a provoqué de lourdes pertes financières, les actionnaires de la Compagnie française désapprouvent la politique belliqueuse du gouverneur. « Sur les 66 millions de livres que coûteront les guerres du Carnatic, près du tiers sera prélevé sur les fonds que la Compagnie fait passer en Inde en vue des transactions commerciales »[31]. Ce sont donc les protestations des actionnaires qui provoquent le rappel de Dupleix en France.

 



[1] Extrait d'un mémoire de D.E.A.intitulé L'Inde britannique à son apogée vue par les voyageurs français (1858-1914). Mémoire présenté à l'Université de Nantes le 6 octobre 2003. Jury : M. Jacques Weber et Mme Claudine Leblanc.

[2] SIEGFRIED Jacques,Seize mois autour du monde (1867-1869) et particulièrement aux Indes, en Chine et au Japon, (ouvrage accompagné d'une carte), Hetzel, Paris, 1872,  p.109

[3] DEVAY François, Journal d'un voyage dans l'Inde anglaise, Firmin Didot Frères, Paris, 2 tomes, 1867, p.28

[4] PONTEVES SABRAN Jean de, L'Inde à fond de train, Sté anonyme de publications périodiques, Paris, 1886., p.87

[5] VERNE & ROUX, À travers le monde, Paris, (vers 1910), 521p.

[6] DEVAY Fr., op.cit., p.28.

[7] LOTI Pierre, L'Inde (sans les Anglais),Calman-Lévy, Paris, 1903, et Kailash Editions, Pondichéry, Mai 1992,  p.189

[8] DELMAS Emile, Java, Ceylan, les Indes. Excursions sous l''équateur et la zone torride, Librairie de l'Art, Paris, 1897, p.256

[9]  BLUYSEN Paul, Notes de voyage aux Indes. Mes amis les Indous, J. Taillandier, Paris, 1914, p.69.

[10] BOHAN Henri de, Voyage aux Indes orientales. Coup d'œil sur leur importance politique et commerciale, Chamerot et Lauweereym, Paris, 1866, p.132

[11] BLUYSEN Paul, op.cit., p.68

[12] Ibid., p.68

[13] BOHAN Henri de, op.cit., p.133

[14] WEBER Jacques, Pondichéry et les comptoirs de l’Inde après Dupleix. La démocratie au pays des castes, Denoël, 1996, p.151.

[15] BOHAN Henri de, op.cit., p.136

[16] SIEGFRIED Jacques, op.cit., p.109

[17] JACOLLIOT Louis, Voyage au pays des Brahmes (illustrations de El Geardi) E. Dentu, Paris, 1878, p.214

[18] MAINDRON Maurice, Dans l'Inde du Sud. Le Coromandel, Paris, 1906 et Kailash Editions, Pondichéry, 1992,  p.98

[19] MAINDRON Maurice, op.cit., p.123

[20] Ibid., p.124

[21] Ibid., p.216

[22] Ibid., p.216

[23] Ibid., p.217

[24] Ibid., p.125

[25] Ibid., p.124

[26] MADROLLE Claudius, Indes du Sud-Ceylan-Bangkok, Hachette, Paris, 1906, p.38

[27] PONTEVES SABRAN Jean de, op.cit., p. 88

[28] THENON A., A travers l'Inde, Th. Lefèvre, Paris 1872, p.225

[29] JACOLLIOT Louis, op.cit., p.214

[30] Ibid., p.213

[31] WEBER Jacques, « Les comptoirs, la mer et l’Inde au temps des Compagnies » in La percée de l’Europe sur les Océans, vers 1690-vers 1790, Presse de l’Université de Paris-Sorbonne, 1997, p.177