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A contrario, pour Maurice Maindron, fervent défenseur de Lally Tollendal, les pires ennemis de ce dernier ne furent pas les Anglais, « mais bien ces Français mêmes qu’il avait charge de défendre »[1]. Il attaque ici les membres de la Compagnie des Indes « qui avaient inauguré la politique d’obstruction qu’ils ne cessèrent de suivre en dilapidant les sommes affectées à la guerre, et se refusant à fournir les subsistances, les transports, voire l’artillerie, sous prétexte que le numéraire manquait »[2]. Pour ce voyageur, c’est, en effet, le climat de corruption instauré par les prédécesseurs de Lally Tollendal qui est à l’origine de l’échec des Français : « La confiance traditionnelle des Hindous envers la Compagnie, dont la sage administration et l’honnêteté des Martin et des Dumas fonda le crédit, avait été trop rudement ébranlée par les dilapidations de Dupleix et les malversations de ses successeurs pour que le malheureux Lally pût en attendre quoi que ce fût »[3].

 Deux des voyageurs, l’officier Noblemaire, en 1898, et le peintre Besnard, en 1913, appuient leur analyse du passé des Français en Inde sur la lecture des ouvrages de l’officier britannique Malleson. Georges Bruce Malleson est, en effet, l’auteur de deux ouvrages intitulés : History of the French India : from the founding of Pondichéry in 1674 to the capture of that place in 1761[4], traduit en français et publié en 1874 sous le titre Histoire des Français dans l’Inde ; et, de Final French Struggles in India and on the Indian Seas[5], traduit en Français et publié en 1911 sous le titre Les dernières luttes des Français dans l’Inde et sur l’Océan Indien. Les deux voyageurs s’accordent sur cette « noble impartialité »[6] dont fait preuve l’auteur anglais. « Dominé surtout par son enthousiasme pour la valeur française »[7], « il a édifié à leur mémoire un monument digne de leur gloire »[8] : « il vous montrera les Anglais poursuivis, serrés, traqués par les hardis compagnons de cet incomparable génie que fut Dupleix [...] vous verrez ceux qui sont aujourd’hui les maîtres orgueilleux de cet immense pays, à deux doigts de leur perte totale, tout près d’être à jamais balayés du sol indien »[9].  Belle victoire, cet ouvrage « que tous les Français devraient connaître »[10],  renforce l’image d’un passé prestigieux des Français en Inde, ayant mis en péril la conquête britannique, et il est l’œuvre d’un Anglais !

Mais le passé des Français en Inde qu’ils nous décrivent semble s’arrêter en 1763, date qui met un terme au « songe d’une grande Inde française »[11]. Rares sont les voyageurs qui s’attardent sur les faits postérieurs.

 Après le traité de Paris, la France se désintéresse, en effet, progressivement de ces possessions indiennes et renonce à exercer toute influence en Inde. Dans la première moitié du XIXe siècle, alors que les Britanniques achèvent leur conquête et craignent une résurgence de l’influence française, les gouvernements qui se succèdent à Paris poursuivent, quant à eux, une politique prudente, dans le prolongement de l’Ancien Régime. La rareté et la brièveté des commentaires des voyageurs sur l’histoire des établissements français après le traité de 1763 traduisent ce désintérêt de leurs contemporains pour les possessions indiennes.

Le député Bluysen résume en quelques lignes l’histoire des Français en Inde après le traité de Paris. Depuis les « succès sans lendemain »[12] du bailli de Suffren, l’un de ces officiers français qui s’illustra au côté de Tippu Sahib, sultan du Mysore, pour empêcher, mais sans y parvenir, la conquête de cet Etat par les britanniques (1783-1799), jusqu’aux traités de 1814 et 1815, qui « ne nous laissèrent que les Comptoirs et les Loges ; ils nous enlevèrent de plus le droit de fabrication du sel, en échange du paiement annuel de quatre lacs de roupies (700 000francs). C’est la rente de l’Inde. Ils nous interdirent aussi d’entretenir des troupes autres que celle de la police, en nombre limité »[13]. Il écrit d’ailleurs un peu plus loin : « Pendant la Révolution, pendant l’Empire, l’Inde française n’eut pas d’histoire du tout, autant que je sache. Sous la Restauration, elle fut le refuge d’un grand nombre de représentants de familles aristocratiques, appauvries ou compromises dans les différents changements de régime »[14].

Seul Maurice Maindron consacre quelques lignes à la courte période de prospérité que les établissements de l’Inde Française connaissent sous le gouvernement de Charles X : « Retenez bien, à ce propos, que presque rien à Pondichéry, n’est antérieur au règne de Charles X. Tout, maisons, rues, avenues, monuments, fut élevé, percé, fondé, à cette époque où la petite ville connut sa plus grande prospérité. Le gouvernement assurait l’ordre. Tout à la fois ferme et paternel, il faisait respecter les usages »[15]. Il fait ici référence aux grands travaux entrepris sous l’administration d’Eugène Desbassayns (juillet 1826-août 1828), le fondateur du Pondichéry moderne. Cet administrateur général ne promulgua pas moins de 108 ordonnances, réorganisant notamment les services de la police et de la justice. Il s’intéressa également à l’assainissement et à l’embellissement de Pondichéry. Il fit notamment prolonger le grand canal qui sépare la ville blanche de la ville noire, et fit aménager le cours Chabrol. Il inaugura également le collège royal et fonda la bibliothèque publique de Pondichéry.

Comme nous l’avons vu plus haut, la rareté des observations des voyageurs sur l’histoire des établissements français depuis 1763 traduit le désintérêt de leurs contemporains pour ces quelques possessions. Les établissements de l’Inde représentent pourtant, à cette même époque, un intérêt non négligeable pour la France. Durant la seconde moitié du XIXe siècle, Pondichéry s’est notamment imposé comme l’un des ports les plus importants de l’Empire colonial Français[16].  

Mais pour les voyageurs français qui se rendent dans les établissements de l’Inde le constat est amer.

 Héritée de la colonisation française sous l’Ancien Régime, Pondichéry, « notre vieille petite colonie languissante »[17], est pour Pierre Loti « une vieille petite ville qui dure par tradition, qui vit parce qu’elle a vécu »[18].

Le voyageur Maindron souligne, quant à lui, l’extrême morcellement du territoire de Pondichéry : « Vous n’ignorez pas que le petit territoire qui entoure Pondichéry est composé d’aldées, c’est-à-dire de minuscules districts, enclavés dans les possessions anglaises comme les cases blanches d’un échiquier le sont parmi les noires »[19]. En 1817, les Anglais ne restituèrent, en effet, aux Français qu’une partie des territoires autour de Pondichéry et gardèrent notamment la mainmise sur la riche province du Valdaour, ce qui donna, en effet, à la possession française l’aspect d’un puzzle.

Les indications données par les voyageurs sur l’histoire des établissements français après 1763 sont donc extrêmement parcellaires. Ils portent avant tout leurs regards sur les hauts faits de la présence française en Inde et relatent une histoire prestigieuse dominée par le personnage de Dupleix, et qui, plus d’un siècle plus tard, leur vaut toujours un attachement réel des populations indiennes.

C - Une image prestigieuse des Français en Inde ?

La plupart des écrivains voyageurs, en particulier ceux qui ont séjourné plusieurs années en Inde démontrent, qu’un siècle après leur retrait forcé, les Français jouissent toujours auprès des populations indiennes d’une réelle estime. Cette image prestigieuse est, selon eux, le fruit des mérites de leurs prédécesseurs. Mais qu’en est-il véritablement alors ?

 Les voyageurs citent plus volontiers le nom de l’officier Raymond qui compte parmi ces aventuriers militaires français qui, après le traité de Paris, moyennant une solde, se placèrent au service des princes indiens et luttèrent à leur côté contre les Anglais. Pour le gouvernement de Louis XVI, la présence de ces partisans, tels qu’on les appelait alors, ne pouvaient que contribuer à entretenir de bonnes relations avec les princes[20]. Un siècle plus tard, comme en témoigne le consul Thenon, les Français revendiquent toujours cette relation privilégiée avec la population indienne : « Les officiers français ont laissé dans l’Inde un souvenir que le temps n’a pas encore effacé. Avant la domination anglaise, beaucoup de Français prenaient du service dans les troupes des différents princes indigènes. Leur bravoure et leur loyauté les faisaient aimer et respecter, et quelques-uns d’entre eux sont parvenus à de brillantes positions »[21], à l’exemple de l’officier Raymond. Après l’échec des Français en Inde, cet officier s’était placé au service du Nizam d’Hyderabad pour lutter contre les Anglais. Un siècle plus tard, sa mémoire est toujours célébrée par « des milliers de musulmans et d’hindous de toutes castes »[22], écrit le consul Thenon. 

Pour Louis Jacolliot : « La France, pendant les quelques années qu’elle domina l’Inde, s’y fit aimer de tous les peuples qui avaient accepté sa direction, par la douceur de son gouvernement et l’esprit de chevaleresque générosité qui présida à tous ses actes. Sa domination est absolument regrettée dans l’Inde »[23].

De façon plus anecdotique, le père Coubé nous fait part d’une remarque au sujet des bijoux portés par les Paravers, petite communauté installée le long de la « Côte de la Pêcherie », à l’extrême sud de la péninsule indienne : « Entre autres bizarreries, je note plusieurs colliers formés de louis d’or français et dont quelques-uns pouvaient valoir 2 000 ou 3 000 francs. Les mêmes pièces de monnaies servent de boutons de veste à tous les riches Paravers. Je n’ai jamais pu savoir la raison qui fait préférer les louis français aux livres anglaises »[24].

En 1913, Paul Bluysen, en sa qualité de député de l’Inde Française, tend à faire perdurer cette image positive des Français dans ces colonies indiennes, notamment lorsqu’il relate son arrivée à Pondichéry : « la France qu’on n’évoque jamais dans ce pays, sans soulever l’enthousiasme... On applaudit et on siffle ; c’est la même chose »[25]. Il joint d’ailleurs à son récit un extrait d’article paru dans le Madras - Mail relatant son arrivée à Pondichéry[26] et l’accueil enthousiaste de la population.

Cette image des Français en Inde, et en particulier dans ces possessions, est pourtant malmenée depuis plusieurs années déjà lorsque Paul Bluysen se rend en Inde. Avec l’instauration, en 1871, du suffrage universel, les gouvernants de la IIIe République rompent avec la politique de respect du système de castes et des coutumes, en permettant à l’ensemble de la population, des parias aux brahmanes, d’élire un député, un sénateur et des conseils, général, locaux et municipaux.  Dans les comptoirs, l’opposition indienne s’organise, orchestrée de 1880 à 1906 par le chef des hautes castes de Pondichéry, Chanemougam.

Maurice Maindron nous fait part d’ailleurs de son hostilité à l’égard de Chanemougam qu’il rencontre à la mairie de Pondichéry en 1901 : « Le chef du service judiciaire qui se trouve là s’étonne du peu de déférence que je montre à l’endroit du grand électeur de l’Inde : « Eh quoi, Monsieur ! Ne savez-vous pas que Chanoumouga est l’Indien le plus considérable de la colonie ? – Oui, Monsieur, je ne le sais que trop. Souffrez que, pour moi, ce propriétaire du suffrage universel demeure au rang subalterne qu’il mérite d’occuper. Oui, Monsieur, je connais Chanoumougamodélyar depuis vingt ans. C’est grâce à lui que les Hindous se sont rendus ingouvernables, qu’ils ont pris en haine et en mépris les Européens, car ces derniers ont eu l’âme assez basse pour rechercher son patronage »[27].

Tout au long du « règne » de ce « Louis XI noir », l’Inde française est, en effet, devenue la terre des fraudes et des violences électorales, et à partir de 1893, elle devient même un véritable foyer de terrorisme électoral. Passer maître dans l’art de tronquer les élections et de falsifier les procès verbaux, Chanemougam, absolument opposé à une quelconque émancipation des basses castes, contre ainsi pendant plus de vingt-cinq ans la politique d’assimilation entreprise par les Français. En tant que chef des hautes castes, il utilise en effet son ascendance sur tous les hindous et manipule ainsi les élections. En 1899, la politique de Chanemougam porte ses fruits puisqu’il est nommé maître du conseil général et devient ainsi l’unique « dispensateur » du budget. Il est néanmoins détrôné lors des élections de 1906 par le candidat du parti français, le gouverneur Lemaire[28].

Les élections de 1910 qui firent de Paul Bluysen le nouveau député de l’Inde française furent entachées par ces violences électorales. De nouveau en pleine campagne électorale, ce dernier tient, dans son récit de voyage plus particulièrement destiné à son électorat, un discours rassurant. Il écrit ainsi au sujet des élections de 1910 : « elles ont été sanglantes ; elles ont laissé plus de dix morts à terre ; [...]. C’est vrai, et j’en ai toujours éprouvé le chagrin le plus sincère ; un mandat acquis à ce prix du sang répandu est un remord. [...]. Depuis trois ans, cet odieux régime a disparu : la colonie a reconquis le calme, même en des scrutins locaux, et les fonctionnaires n’ont plus rien à redouter »[29].

 Ce prestige des Français auprès de la population indienne, que les écrivains voyageurs attribuent à leurs mérites passés, tient donc plus au fait que la politique indigène de la France est restée longtemps respectueuse des us et coutumes des populations indiennes placées sous son gouvernement. La politique d’assimilation entreprise par les Républicains durant la période que nous étudions génère au contraire de violentes tensions dans les relations franco-indiennes.

C’est donc l’histoire d’un passé prestigieux des Français en Inde, dominé par le personnage de Dupleix que dépeignent les voyageurs. Mais ils témoignent avant tout du rapport souvent passionné qu’ils entretiennent avec leur propre histoire coloniale en Inde.



[1] MAINDRON Maurice, op.cit., p.147

[2] Ibid., p.147

[3] Ibid., p.148

[4] MALLESON Georges Bruce, History of the French India : from the founding of Pondichéry in 1674 to the capture of that place in 1761, Londres, 1868, 584 pages

[5] MALLESON Georges Bruce, Final French Struggles in India and on the Indians Seas, Londres, 1878, 289 pages

[6] BESNARD Albert,  L'homme en rose, l'Inde couleur de sang,, Fasquelle, Paris 1913 puis 1925,p.179

[7] BESNARD Albert, op.cit., p.179

[8] NOBLEMAIRE Georges, Aux Indes, Madras, Nizam, Cashmire, Bengale, Hachette, Paris, 1898,p.286

[9] Ibid., p.287

[10] BESNARD Albert, op.cit., p.179

[11] BLUYSEN Paul, op.cit., p.71

[12] Ibid., p.72

[13] Ibid., p.72

[14] BLUYSEN Paul, op.cit., p.72

[15] MAINDRON Maurice, op.cit., p.115

[16] WEBER Jacques, in Claude MARKOVITZ, A History of Modern India 1480-1950, Anthem Press, 2002, p.493

[17] LOTI Pierre, op.cit., p.188

[18] Ibid., p.189

[19] MAINDRON Maurice, op.cit., p.169

[20] LE TREGUILLY Philippe, in L’Inde et la France, p.51

[21] THENON A., op.cit., p.220

[22] Ibid., p.227

[23] JACOLLIOT Louis, op.cit., p.215

[24] Père COUBE,Stephen, Au pays des castes, voyage à la côte de la Pêcherie, Reteaux-Bray, Paris, 1889,p.20

[25] BLUYSEN Paul, op.cit., p.63

[26] cf. Annexe II

[27] MAINDRON Maurice, op.cit., p.60

[28] WEBER Jacques, Pondichéry et les comptoirs de l’Inde après Dupleix, Denoël, 1996, p.237 à 269.

[29] BLUYSEN Paul, op.cit., p.102-103