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Samuel BERTHET, La culture française en Inde de 1870 à 1962 : présences et actions. Dynamiques indiennes et politique française[1].

par Jacques Weber

 

Cette thèse qui compte 965 pages vivantes et stimulantes est le fruit d’une recherche patiente, minutieuse et exemplaire. Samuel Berthet a puisé ses sources à Nantes, Paris et Londres, mais aussi à Calcutta et Santiniketan, l’université internationale fondée par le grand poète bengali, Rabindranâth Tagore, prix Nobel de littérature 1913. Notre nouveau docteur a mis à profit ses longs séjours à Calcutta et Santiniketan pour apprendre le bengali.

Le jury, qui a approuvé le choix de Samuel Berthet d’exclure de son étude les comptoirs français, a apprécié son souci constant de situer son sujet dans le contexte français, indien et international. Il ne se contente pas de dessiner à traits fins et précis l’évolution de la présence culturelle française en Inde pendant plus d’un siècle. Il dresse également un tableau de la position politique de la France dans le sous-continent, du réseau consulaire et du commerce français en Inde. Les interactions entre politique et économie d’une part, enseignement et culture d’autre part sont bien mises en valeur.

L’idée forte de la thèse est l’oubli, voire le refus, de l’Inde, qui caractérise la France des XIXe et XXe siècles. Au moment où la Troisième République fonde son discours colonial sur le mythe de Dupleix et de l’Inde française, grandiose et éphémère construction du XVIIIe siècle, elle efface l’Inde du champ de ses préoccupations et relègue au rang de souvenirs embarrassants les comptoirs qu’elle y possède encore et qui témoignent de ses échecs. « L’Inde qui faillit être la nôtre s’impose au détriment de l’Inde qui est nôtre, c’est-à-dire celle des comptoirs » (p. 142).

À partir des années 1870, l’Indochine occulte l’Inde. Les Français se satisfont alors du partage de l’Asie. Avec la progression du nationalisme, le Bristish Raj leur apparaît même comme un rempart, « la clé de voûte de tout l’édifice colonial », « la clé de voûte des empires coloniaux » (p. 363). Tout affaiblissement des positions britanniques en Inde encouragerait les mouvements nationaux ailleurs et minerait les positions françaises.

Quoi qu’il en soit de ses causes, le renoncement des Français en Inde est total et confine à la faiblesse. Les gouvernements quels qu’ils soient n’ont qu’un souci : ne pas indisposer Albion. Lorsque, soutenu par Victor Basch, le professeur B. Sarkar projette la création d’un centre d’études pour les étudiants de l’Inde, le ministre de l’Instruction publique consulte le ministre des Affaires étrangères, le 13 décembre 1920 : « Je désirerais savoir si l’exécution du projet de Monsieur Basch ne provoquerait pas d’observation de la part du gouvernement britannique » (p. 249). Les Allemands et les Italiens ne font pas preuve d’une telle pusillanimité et sont finalement les bénéficiaires de la décadence française. Ils accueillent officiellement Rabindranâth Tagore, alors que « pour éviter toutes difficultés avec le gouvernement britannique », le Quai d’Orsay confie à l’Association française des Amis de l’Orient le soin « d’organiser des réceptions dignes du lauréat du prix Nobel » (pp. 374-375).

Les missionnaires français, qui, sous d’autres latitudes, sont les ardents défenseurs de la langue et de la culture françaises, enseignent l’anglais en échange d’intéressantes subventions. L’Alliance française se désintéresse totalement du Cercle littéraire, porte-drapeau de la culture française à Bombay, ne lui apporte aucun soutien, ni financier ni même moral, et ne se fait pas l’écho de son combat contre la tentative d’exclusion du français des programmes de l’Université. Le Quai d’Orsay est le principal responsable de cet abandon de l’Inde. Son action tient en un mot : rien. Plus grave même, non seulement la diplomatie française ne fait rien, mais toute sa politique consiste à décourager les initiatives qui aboutiraient à renforcer la présence française en Inde.

Quelques personnalités pallient les carences de l’État français : Suzanne et Andrée Karpelès qui font connaître Tagore en France. Gide, qui traduit l’un des chefs d’œuvre du grand poète, Gitanjali, sous le titre L’Offrande lyrique, Romain Rolland, l’ami de Gandhi, le musicologue Alain Daniélou et le grand indianiste Sylvain Lévi, qui fait rayonner la France à Katmandu et Santiniketan. D’autres, moins connus, défendent envers et contre tout la langue et la culture françaises, Charlier, à Ahmedabad, Weil, à l’université musulmane d’Aligarh, Benoît à Allahabad et surtout Christine Bossennec, grâce à qui le français occupe une place centrale à Santiniketan.

Le paradoxe est que la situation du français en Inde n’est jamais mauvaise. En 1929, 12 % des élèves des lycées de la Présidence de Bombay choisissent le français pour seconde langue. Ces résultats, qui ne doivent rien aux autorités françaises, ne tiennent pas du miracle. Le génie et le prestige de la France d’une part, l’amour de l’Inde et l’esprit d’initiative de quelques Français pallient les carences de l’État. En 1888, constatant que la culture française était bien présente en Inde, en dépit du renoncement de la France et de l’absence des Français, James Darmesteter expliquait le paradoxe en une phrase que toute la thèse de Samuel Berthet illustre : « l’initiative française n’y est pour rien et le génie de la France y est pour tout »[2].

Le génie de la France rayonne sur le Bengale, où fleurissent les traductions en anglais et en bengali des classiques du XVIIe siècle, des philosophes du XVIIIe, et des romantiques du XIXe siècle. Le frère aîné de Rabindranâth Tagore, Jyotindranâth, excelle dans la traduction d’œuvres françaises en bengali. La romancière Toru Dutt, qui, avec sa sœur Aru Dutt, a publié une anthologie de la poésie française, écrit en français Le Journal de Mademoiselle d’Arvers, qui paraît à Paris en 1879 (p. 65).

Les Parsis de Bombay, souvent francophones, sont très francophiles. Parce que de grands savants français, comme Anquetil-Duperron, se sont intéressés à leur religion, ils s’intéressent à leur tour à la culture de la France et deviennent ses plus ardents défenseurs. Avec leurs propres ressources, qui sont importantes, ils fondent en 1886, le Cercle littéraire. Sir Dinshaw Petit est pour beaucoup dans cette fondation, dont plus tard la famille Tatta assumera la direction. Ce sont deux femmes de la communauté parsie, les sœurs Mihirbai et Ratnabai Ardéchir, qui, grâce à leur opiniâtreté, obtiennent en 1894 que le Français soit accepté pour les examens du B.A. (Bachelor of Arts).

Outre les élites bengalies et les Parsis de Bombay, les princes affichent leur francophilie, notamment ceux de Baroda, Kapurthala, Hyderabad et le maharaja du Népal, qui accueille Sylvain Lévi et lui accorde toutes les facilités en vue de ses recherches. Bien que leur amour de la France soit sincère, ces souverains trouvent un intérêt politique à nouer des relations avec des Français. Elles leur permettent en effet de « contrebalancer la tutelle anglaise » (p. 82). C’est ce qui explique que la France ne met aucun empressement à répondre à leurs sollicitations. Tout ce qui est réalisé au profit de la culture dans les États princiers l’est à l’initiative des souverains.

Les Bengalis notamment s’intéressent à la France parce qu’ils trouvent dans son histoire et sa littérature les principes qui justifient leur lutte nationale. Leur intérêt pour Voltaire, pour Rousseau et pour, Hugo n’est pas purement intellectuel. C’est évidemment parce que le Français et la culture française sont subversifs que les Britanniques s’efforcent d’entraver leur développement en Inde. « Comme l’histoire et l’économie politique, écrit Samuel Berthet, le français participe […] au processus d’émancipation dans lequel les Indiens se sont engagés ». Le gouverneur de Bombay le reconnaît en 1911, qui déclare « que l’étude du Français est inutile et pourrait être nuisible » (p. 130). « Ce n’est pas de culture dont il s’agit, mais de politique, conclut le consul de Bombay. La pensée française est dangereuse » (p. 124).

Après le départ des Britanniques, et alors que l’intérêt des Indiens pour la culture française ne se dément pas, Paris tarde à répondre aux sollicitations indiennes et à investir cette aire culturelle. Les moyens financiers font défaut et la priorité est accordée à la francophonie. Cependant, les indianistes français, longtemps confinés sur les marges du Népal et de l’Afghanistan par les autorités anglo-indiennes, peuvent désormais investir le domaine indien et ne s’en privent pas.

Cette belle thèse, dont le jury a souhaité la rapide publication, illustre les limites de l’expansion de la France dans le monde, la pauvreté de son potentiel humain et financier et surtout la faiblesse de sa vision et de sa volonté politiques. Elle révèle en un mot des indices de renoncement et de décadence même au plus fort de l’expansion, entre 1881 et 1914.

Quelques jours après sa soutenance, Samuel Berthet s’est envolé pour Delhi. Il y exerce les fonctions d’assistant à l’université Jawaharlal Nehru.

 



[1] Thèse soutenue par Samuel Berthet, le 30 octobre 2002, à 14 heures, en salle du Conseil de la Faculté des Lettres de l’Université de Nantes., devant un jury composé de MM :

Pierre Amado, directeur de recherches au CNRS, président,

Marcel Launay, professeur à l’université de Nantes

Jacques Pouchepadass, directeur de recherches au CNRS, rapporteur

Singaravélou, professeur à l’université de Bordeaux III, rapporteur

Jacques Weber, professeur à l’université de Nantes, directeur de thèse

[2] James DARMESTETER, Lettres sur l’Inde. À la frontière afghane, Alphonse Lemerre, Paris, 1888, p. 338.