Blue Flower

TAGORE, un appel qui résonne encore.

par Samuel Berthet

 

Il est des œuvres qui résonnent tel un appel. Celle de Tagore est indissociable de toute une vie consacrée à l’art, mais aussi à l’éducation et plus généralement à un engagement éthique, moral et social. Elle est également indissociable de l’histoire d’un pays et de celle de l’amitié entre les nations qu’il n’a cessées de vouloir rapprocher. La vitalité de cette oeuvre porte à la fois l’empreinte de son incomparable personnalité et de sa capacité fédératrice. Ainsi, à côte d’une activité artistique prolixe et polymorphe, il a suscité à Santinikitan une aventure collective qui constitue un exemple fondateur. Du monde entier, des intellectuels affluèrent à Santiniketan, attirés par l’appel du prix Nobel. Dans un monde traumatisé par la guerre, où les poètes devenaient des artistes maudits et la nature inspiratrice était désacralisée, Tagore semblait offrir une patrie à la fois lyrique, érudite et libertaire. Son appel portait en lui une brise salvatrice pouvant emmener au-delà des océans les artistes, pédagogues et érudits prêts à tendre leur voile et à s’embarquer pour un pèlerinage essentiel et fantaisiste.

 

Au tournant du XIXe siècle, la familiarité entre le Bengale et le monde latin, particulièrement la France, était alors déjà bien établie. Hugo, Molière, Racine, Daumier, Comte, Maupassant et Baudelaire étaient invités à la table des Tagore. Banquets artistiques, devrait-on dire, qui prenaient place sous le ciel éclairé par le scintillement des lucioles d’une Kolkata encore entre ville et campagne. Cette table était dressée dans la fameuse demeure familiale de Joroshanko, décrite avec tant d’admiration par David Néel ou Désirée Lévi, l’épouse du grand indianiste. Alors que celle-ci était saisie par l’urbanisation intensive et la modernité, Tagore quitta sa ville natale pour élire demeure à Santiniketan, une étape sur la route d’un pèlerinage vers les hauteurs himalayennes. Pour une inspiration si grandiose, quel cadre pouvait mieux convenir que cette nature exubérante du Bengale ? Ainsi, au milieu des villages santhalis, dans une atmosphère presque saturée de poésie, Tagore composa des chants merveilleux tout en mettant sur pied une sorte de Port Royal voire de Sorbonne sous les Tropiques . « Utopie ! », pourrait-on dire. Mais n’est-ce pas aussi le devoir des poètes que de faire vivre les rêves ? Et aujourd’hui, ce rêve vit encore.

 

Des centaines de pèlerins se mirent donc en route de toute l’Inde et du monde entier. Parmi eux, Paul Richard, Alfred Foucher, Désirée et Sylvain Lévi, Suzanne Karpelès, Fernand Benoit, Alain Daniélou, Odette Lévy-Brulh ou Christine Bossennec purent lier amitié avec leurs homologues indiens, artistes et érudits : Kalidas Nag, Nadadolal Bose, Jyotirindranath Tagore, Prabodh Bagchi, Lady Ranu Mukherjee, Rani Chanda... Combien de vocations de passeurs de cultures nacquirent et s’enrichirent dans ce décor charmant ?  L’idéal de Tagore était autant nourri de références livresques que d’inspirations glanées au contact des habitants de l’Inde dans la multitude de leur identité : professeurs, artisans, adivasis, troubadours, enfants des villes et enfants des champs, visiteurs étrangers, etc. Chidananda Das Gupta, K. G. Subramanyam, Lipi et Bidyut Kumar Roy, Pampa et Pankaj Panwar... Sur la terre natale d’Amartya Sen, les échanges franco-indiens continuent de livrer leurs fruits, dans une douce euphorie, à mi-chemin entre Trénet et Jibanananda Das. Leurs oeuvres, mêlées au souvenir présent de celles de Nandadolal Bose, Saint John Perse, Gide, la première exposition des peintures de Tagore à la Galerie Pigalle, Satyajit Ray, Daniélou, Uday Shankar et bien d’autres encore, forment un joyeux kaléïdoscope. Pendant ce temps, les écoliers facétieux continuent d’empoigner les lianes du vieux banian au pied duquel aimait à méditer le père de Tagore. Se balançant dans les airs, ils paraissent tirailler la barbe d’un visage prenant forme au milieu de cet arbre. Le visage d’un vieux poète éclairé d’un sourire malicieux amusé de voir que le souffle de ses chants peut encore porter les embarcations des quatre coins du globe vers son rêve amarré au milieu des rizières et des arbres centenaires.