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Samatam Kristaya, un Yanaonais mort pour la France

 

par J.B.P.More

 

Les faits dont il est question dans la citation à l’Ordre de la Nation du 19 novembre 1954[1] se sont passés il y a à peu près cinquante ans. Aujourd’hui presque personne ne se souvient de l’assassinat cruel d’un citoyen français Samatam Kristaya à Yanaon le 13 Juin 1954, en dehors de quelques retraités de l’Inde française et des personnalités originaires de Yanaon comme le Dr. Nallam. Mais la France, comme à son habitude, n’a pas oublié ses martyrs d’Outre-mer, morts pour elle. Très tôt, le 19 Novembre 1954, Samatam Kristaya fut cité à l’ordre de la nation par le gouvernement français. A ma connaissance aucun citoyen de l’Inde française se semble avoir été honoré de cette façon digne par la France pour sa bravoure et sa fidélité aux valeurs françaises et à la France jusqu’à son dernier souffle. Ce fait historique mérite largement notre attention. Cela nous amène à nous souvenir de Yanaon et  de son fils illustre, Samatam Kristaya.

Yanaon était le plus petit des cinq comptoirs français de l’Inde. Située à l’embouchure du fleuve  Godavéry, sur la côte de Coromandel, cette agglomération était entourée des districts de l’Inde britannique. Cédée à la France en 1731 par un Nawab, elle est restée française jusqu’au 1er novembre 1954 date à laquelle, suite à l’accord franco-indien, elle a été prise en charge de facto par l’Union Indienne qu’elle a définitivement intégrée en 1962. Les Yanaonais, de langue télougou, étaient à peine au nombre de 6000 en 1954.

Sous le régime français, Yanaon était sous l’autorité de Pondichéry, le chef-lieu de l’Inde française où siégeait le gouverneur. La nouvelle politique d’éducation mise en place par le gouvernement de l’Inde française à partir des années 1820 permit à plusieurs autochtones d’accéder à l’éducation moderne. Yanaon avait ses écoles primaires. Mais pour les études secondaires, il fallait aller à Pondichéry.

Dans les années 1870 un vent libéral et démocratique souffle à travers les colonies françaises de par le monde, y compris dans les comptoirs français de l’Inde. A partir de 1871 l’Inde française envoyait un député à l’Assemblée Nationale à Paris. Par la suite, des Conseils locaux furent constitués dans les cinq comptoirs. En 1880, le comptoir de Yanaon devenait une municipalité. Les membres du conseil municipal ainsi que du conseil local étaient élus au suffrage universel. Yanaon envoyait aussi deux conseillers au Conseil Général qui siégeait à Pondichéry depuis 1879.

L’accès à l’instruction dispensée dans les écoles modernes permit à certains Yanaonais d’entrer dans l’administration française, à Yanaon ou dans les autres comptoirs. Avec l’institution des conseils locaux, municipaux et général, beaucoup de Yanaonais, surtout ceux qui avaient reçu une instruction moderne, s’intéressaient de plus en plus à la politique. C’est ainsi que les membres de certaines familles de Yanaon ont joué un rôle politique et administratif considérable dès l’institution de ces conseils. Une de ces grandes familles fut la famille Samatam, qui ne semble plus exister actuellement. Il y a une vieille photo de Samatam Kristaya à Pondichéry dans la clinique du Dr. Nallam. Samatam Kristaya était le cousin de la grand-mère paternelle du Dr. Nallam.  

 Samatam Vincata Soubaraïdou fut élu conseiller municipal de Yanaon en 1884. Il était régisseur du sel pendant ce temps. Samatam Kristaya fut élu conseiller municipal de Yanaon en 1890. Il était aussi conseiller local en 1893. En 1921, il était encore conseiller local. Samaton Vincata Soubaraïdou, qui était huissier de profession fut élu au Conseil Général en 1902. Samatam Vincattarattinam était membre du Conseil Général avant lui. Samatam Vincata Soubaraïdou était membre du conseil local de Yanaon déjà en 1875 et aussi en 1893. Il était encore conseiller municipal en 1907. Samatam Latchimi Narasayya était greffier près la Justice de Paix à compétence étendue de Yanaon. Il fut élu membre du conseil Général en 1911. Il était aussi maire de Yanaon à la même période. Il était encore conseiller municipal et conseiller général en 1921.

Samatam Kristaya était président du Comité des Ecoles libres de Yanaon en 1893. Les membres de cette famille semblent s’être retirés de la politique de Yanaon à partir des années 1930, laissant la place aux plus jeunes. Mais Samatam Kristaya ainsi que les autres membres de sa famille étaient restés fidèles à la France et à ses valeurs et avaient une certaine influence dans la société yanaonaise. Samatam Kristaya lui-même consacrait de plus en plus sa vie à la religion et à la médecine traditionnelle. Il était en effet Président de la Commission des pagodes hindoues lorsqu’il a été assassiné. Le Dr. Nallam m’a rapporté que « Samatam Kristaya avait ses propres recettes ayurvédiques pour certaines maladies, qu’il écrivait et avait même publié un petit livre sur le temple Venkateswara de Tirupati et qu’il était également un poète en langue télougou ».

 Ainsi la vie de Samatam Kristaya était bien remplie et s’écoulait paisiblement sans aucune entrave dans sa ville natale également paisible, bien que son état de santé se soit dégradé.

Entre temps l’Inde devint indépendante en 1947 et la fièvre de l’indépendance gagna aussi l’Inde française et Yanaon. Mais Samatam Kristaya était convaincu des valeurs françaises et ne voulait pas que Yanaon rompe avec la France d’une façon illégale. Sous une véritable pression politique et économique, exercée par les partisans de l’Union Indienne, beaucoup de Yanaonais, y compris le maire de Yanaon Madimchetty et plusieurs membres de la classe dirigeante, abandonnèrent le navire français et quittèrent Yanaon. Yanaon était en train de sombrer dans le chaos. A ce moment, Samatam Kristaya, malgré son âge avancé et son triste état de santé, mais toujours fidèle à la France, courut pour défendre la légalité et les couleurs de la France. Il a tenté de rétablir l’ordre en usant de son influence. Il fut nommé maire par intérim de Yanaon au mois de mai 1954 par le gouverneur de l’Inde française. Mais il ne resta pas maire longtemps.

Très tôt, au mois de Juin 1954, une foule immense venant du territoire indien entre de force à Yanaon et fonce vers le bâtiment de la municipalité. Les forces de l’ordre sont débordées. Samatam Kristaya ne s’est pas enfui devant cette foule enragée. Une balle tirée par un adversaire transperce le corps du pauvre vieillard de plus de 80 ans. Il meurt sur-le-champ. C’était la fin d’un homme profondément religieux et légaliste. Un martyr sans doute pour la cause de la France, les valeurs françaises et la légalité. La France a reconnu le courage et le sens du devoir de Samatam Kristaya en le citant à juste titre à l’ordre de la nation française le 19 Novembre 1954.

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Journal Officiel du Gouvernement Français du 23 Novembre 1954

Ministère de la France d’Outre-mer

Citation à l’Ordre de la Nation

Le Président du Conseil des Ministres

Sur le rapport du ministre de la France d’Outre-mer

Cite à l’ordre de la Nation

M.Samatam Kristaya, conseiller municipal, président de la commission des pagodes.

Malgré son âge et son état de santé, n’a pas hésité à se mettre en avant pour soutenir, par son autorité et son influence, le courage et le morale de la population de Yanaon, soumise dès le mois d’avril 1954 à un blocus complet et à des mesures de pression et d’intimidation incroyables, de la part d’importantes bandes d’agitateurs et de mercenaires établis en territoire étranger.

     Patriote digne d’être cité en exemple, resté jusqu’au bout fidèle à son idéal et à sa patrie, il a payé de sa vie son courage et son abnégation ; le 13 Juin 1954, lors de la prise de Yanaon, il a été immédiatement fusillé par les envahisseurs.

Fait à Paris, le 19 Novembre 1954

Edgar Faure

Par le ministre des finances, des affaires étrangères et du plan, par le président du conseil des ministres et par délégation -le ministre de la France d’Outre-mer, Robert Buron.

Références:

Weber, Jacques, Les Etablissements Français en Inde au XIXe siècle(1816-1914), vols. 5, Paris, 1988

More, J.B.P, Freedom Movement in French India, Tellicherry, 2001 

Journal Officiel du gouvernement français, 1954

Journal Officiel de l’Inde Française

Entretien avec le Dr. Nallam , parent lointain de Samatam Kristaya, à Pondichéry

 



[1] Voir l’encadré en fin d’article.