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DANS LES VENTS DE COROMANDEL
par Yves Aubin, Editions Laffont

 

Compte rendu de Noëlle Deler

 

“Grandeur et misère de Pondichéry”, formule inspirée de Brecht, pourrait servir de sous-titre à cet émouvant roman d’Yves Aubin : Dans les vents de Coromandel, aux éditions Laffont .

« Coromandel » est la belle appellation de la côte orientale de l’Inde, sur le golfe du Bengale, au long de laquelle s’égrènent les villes de Yanaon, Madras, Goudelour et enfin Pondichéry.

Le roman commence le 30 août 1748 alors que les Français se sont déjà emparés en 1746 de la ville de Madras et il finit 12 ans plus tard, en 1761, avec la fin de la domination française de l’Inde péninsulaire. Les premières années de ce cycle furent glorieuses avec Dupleix et Bussy, mais l’incompréhension et l’ignorance du gouvernement de Louis XV eurent raison des rêves de grandeur des pionniers français.

Le roman est bien plein si l’on peut dire, copieux, abondant, surabondant. Sa structure se compose de cercles concentriques dont chacun s’attache à développer un des aspects de la ville, de son histoire, de son mode de vie et en même temps un maillage de mille liens entremêlés relie ces cercles les uns aux autres pour nous faire pénétrer dans un monde multiple, pluriethnique avec toutes ses particularités sur lesquelles l’auteur s’attarde avec minutie.

 Le premier cercle de l’œuvre, l’enveloppe extérieure, est une page rigoureuse d’histoire qui met aux prises dans une âpre rivalité, Français et Anglais, représentés par des compagnies de commerce, propriétaires de quelques comptoirs. Cependant, si la compagnie anglaise s’administre elle-même, en France, c’est le roi qui désigne un gouverneur qu’il tient dans une dépendance étroite, ce qui ne sera pas sans conséquences. Par ailleurs, on sait qu’en Inde l’empire des grands Mogols, à son apogée au début du 18è siècle, va se démembrer à la mort du plus grand d’entre eux Aureng Zeb.

Nous entrons là dans le deuxième cercle du roman : ce sont les luttes internes que se livreront des fonctionnaires de l’empire, soucieux de retrouver leur indépendance. Les grandes nations se jetteront au cœur de ces rivalités internes pour avoir le soutien de ces soubabs, ou nababs, ou rajahs et en tirer le meilleur parti pour elles-mêmes.

En 1748 nous arrivons à l’époque où Joseph Dupleix, simple commissaire des troupes en ses débuts, puis directeur de Chandernagor, a été nommé gouverneur général. Il aura la chance d’épouser Jeanne d’Albert, une très belle femme d’origine indienne et qui connaît les dialectes et les coutumes hindous. Dupleix, aidé de son fidèle lieutenant Bussy, va concevoir l’audacieux projet d’établir la domination française en Inde ; projet dont le lecteur suivra, comme d’événements contemporains, dans une chronologie rigoureusement notée, la période de conquêtes et de gloire.

Quelques années plus tard, en 1754, le gouvernement français ignorant de ces pays lointains, indifférent aussi, ne comprendra pas la grandeur de l’entreprise et n’en verra que les périls. Il va brutalement rappeler Dupleix qui mourra en France dépité et ruiné et nommera à sa place un gouverneur médiocre et oublié, Godeheu, et le général Lally Tollendal ignorant, maladroit, cruel, haï de tous, qui sera condamné à mort en France pour “ avoir trahi les intérêts du roi, de l’Etat et de la compagnie ”. (Mais c’est bien lui que son petit-fils, aidé de Voltaire, fera réhabiliter quelques années plus tard.) A son départ cependant, Pondichéry est ruinée et anéantie, sa population affamée ou dispersée.

Cette introduction bien longue aidera le lecteur à mieux partager, avant la chute, cette folie de fêtes qui anime avec Dupleix la ville radieuse. La vie y est rythmée par les rites saisonniers, l’éclosion des fleurs et le va et vient des navires, actif et fécond, qui lie l’Inde à l’Occident avec l’arrivée de gens nouveaux, du courrier, de marchandises et de la mode. Car Pondichéry, la ville blanche, est une société provinciale; microcosme de la France, avec ses filles belles et coquettes, respectueuses de la bienséance, ses jeunes gens riches et séduisants, société de bavardages et de commérages où l’on s’observe, s’épie, se critique, où l’on se prend et se déprend. La ville noire, elle, vit de même, mais elle reste fidèle à ses coutumes ancestrales, à ses rites religieux immuables et elle sait aussi s’enrichir dans les échanges commerciaux.

Le livre, et c’est d’un grand intérêt, fourmille de mille petits faits, d’une avalanche de détails de toutes sortes, minutieusement rapportés, qui vont constituer la nébuleuse de la ville : c’est une danse, le rigodon, ou un événement rare comme le vaccin antivariolique, une réception grandiose pour Muzaffer Jing, ou un bel éléphant luxueusement équipé et que sais-je encore, une fleur, un plat, un regard, une coutume barbare, une statuette de Shiva. L’énumération pourrait être infinie puisque l’auteur et le lecteur sont omniscients et omniprésents.

Mais nous voilà maintenant dans le cœur de ce beau roman. “ Vous plaît-il d’entendre un beau conte d’amour ” : c’est la passion brûlante qui va unir en dépit de la morale et des usages, deux êtres que l’Histoire s’acharnera à séparer. De la très belle Johanna, la nièce de Dupleix, originaire par sa mère de l’Inde, émane comme une incandescence physique qui la jettera dans la chambre d’Henri de Mainville, jeune officier élégant, aristocrate parisien. Tous deux sont mariés, mais ils vont vivre cet amour exclusif, clandestin d’abord, puis au grand jour, sans se soucier des convenances et des commérages. Ils ne pourront vivre cette passion impérieuse que dans l’éloignement et l’absence, mais “ l’amour heureux n’a pas d’histoire ”. Leur amour sera tumultueux et constamment menacé, ballotté dans les souffrances et les difficultés ; mais il renaîtra, durera. Il faut savoir cependant que notre héroïne, Johanna, trouvera sur son chemin un beau brahmane, Varouna, avec qui elle partagera une belle nuit d’amour, nuit exaltante et revendiquée par elle comme une nuit d’exception. C’est que cette nuit rare marquera son attachement à l’Inde: « elle s’était unie à Varouna comme s’il lui fallait assumer sa fidélité à l’Inde ». C’était satisfaire à une exigence, car le roman ce sont aussi les liens qui unissent les deux pays. Et cependant c’est Henri que Johanna aime, d’un amour toujours recommencé, toujours renaissant, parce que l’amour, dit l’auteur, ne finit pas, ne meurt jamais. Ce sont cette qualité et cette intensité qui nous émeuvent comme la voile bleue des retrouvailles (enfin !) des deux amants qui met un point d’orgue au roman et adoucit pour nous les malheurs de Pondichéry .