Blue Flower

SUR LES RIVES DU FLEUVE MAHÉ
par Mukundan, Actes Sud

 

Compte rendu de Noëlle Deler

 

 « Il y a longtemps, bien avant la naissance de Dasan …. »,c’est ainsi qu’on entre dans le très beau roman de Mukundan et qu’on entre dans Mahé, une ville bien ordinaire, dont les habitants respectent et la Vierge de l’église et les divinités hindoues qui toutes participent à leur vie quotidienne. Ces gens mènent leur petite vie sous l’œil vigilant de Big Sahib qui, lui, reste invisible derrière ses murs et ses arbres, ils végètent, quêtant leur nourriture entre alcool et misère tout en restant dociles à l’administration des fonctionnaires plus aisés, métis français pour la plupart. Ils savent bien qu’il leur faut continuellement affronter les maladies et les serpents, la corruption et la violence, la police et les voyous, les superstitions et la mort. Ici les mentalités stagnent. Et des leitmotiv ( comme la boîte de tabac en ivoire de Kurambi ou les roues des attelages des invités de Big Sahib …) rythment les heures de ces pauvres et braves gens qui ne sentent même plus le poids de leur vie.

Puis vient au monde dans une modeste famille de Mahé, Dasan.

Il est vif, intelligent, curieux. Tout l’intéresse, l’histoire de Jeanne d’Arc que lui conte sa grand’mère Kurambi, les légendes et les mythes de l’Inde, les études. Il deviendra titulaire du baccalauréat qu’il ira passer à Pondichéry grâce à l’affection de son instituteur et à la générosité du grand chef (Big Sahib).Celui-ci lui offrira pour le récompenser une bourse pour poursuivre ses études en France. Et voilà que Dasan la refuse, non sans savoir qu’il désespère ses parents qui pensaient ainsi échapper à leur profonde misère. C’est que son maître, qui l’aide et qu’il aime, marxiste convaincu, va l’entraîner dans le mouvement nationaliste « qui commence à faire des remous sur la côte de Mahé ». Dasan se jette dans la lutte avec impatience et passion. Il en est un des artisans les plus actifs, pour « bouter » ces Français, à la fois aimés et haïs, hors de la cité. Et le climat insurrectionnel redonne vie à cette ville engourdie dans ses rites et les habitudes des colonisateurs.

Succès, revers, succès se suivent en engendrant leur lot de malheurs et de deuils.

Et « les blancs ne reviendront pas, de même que l’eau du fleuve Mahé qui se jetait dans la mer depuis des siècles ne coulerait jamais dans l’autre sens » Mais qu’en est-il de Dasan, de ses amis, de Chandrika ? sur quoi s’appuyer maintenant sans point d’ancrage ? Les combattants actifs et convaincus semblent perdus, isolés, reniés. Ils demeurent seuls, fascinés par le rocher du Vellian Kallu, un lieu mythique d’après vie, au large dans l’océan, que survolent des âmes en forme de libellules.

Un voile de nostalgie et de tristesse enveloppe le roman et laisse au lecteur un arrière goût d’amertume, car nul n’est sorti indemne de ces rudes aventures, ni les indigènes, ni les métis. Seule, la nature, « avec ses lois immuables, qui commande aux coups de vent en mer et aux inondations, continue à suivre son cours ».