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LES FINANCES ET L'ECONOMIE
DE L'INDE FRANÇAISE PENDANT LA GUERRE[1]

Dans notre vieille Colonie des Etablissements français de l'Inde, la Guerre, d'abord loin de nous, est ensuite venue à nos portes ; ses conséquences inéluctables ont eu leur répercussion sur la vie économique de nos possessions et il a fallu vivre les temps présents avec réalité et courage. Notre plus vieille possession française n'a pas failli à ses traditions de fidélité et de loyauté en restant elle-même. Le désastreux armistice de juin 1940 allait avoir des conséquences touchant au drame pour certains territoires de l'Empire Français du fait de leur situation géographique particulière.

Les Etablissements français dans l'Inde se composant des ports francs de Pondichéry, de Karikal et des dépendances de Chandernagor, Mahé Yanaon, forment des enclaves territoriales dans l'Inde britannique, continent immense, mais qui forme bloc au point de vue économique. Les relations maritimes entre la Métropole et les colonies françaises d'une part, et nos Etablissements dans l'Inde d'autre part, cessèrent avec la capitulation du 24 juin 1940. Notre situation devint du jour au lendemain impossible ; auparavant, nos exportations étaient dirigées principalement vers les colonies françaises (produits des usines textiles) et nos importations provenaient de la Métropole ; ce mouvement commercial s'arrêtant brusquement, c'était un arrêt de mort pour nos Etablissements. Indépendamment de cette situation, la population quasi unanime refusait d'admettre la servitude de notre pays. L'attachement de notre vieille colonie aux idées de liberté ne faisait aucun doute ; le rayonnement de la France pouvait subir une éclipse, mais cela ne pouvait conduire nos populations à renier un idéal dont la Mère-Patrie personnifiait le symbole depuis plus de cent cinquante ans.

Fort de l'assentiment des populations de nos territoires et convaincu qu'un revers momentané de la France ne pouvait signifier la fin d'un conflit qui n'en était qu'à son début, le Chef de la Colonie, M. le Gouverneur Bonvin, prit les décisions que commandait la situation.

L'isolement géographique de nos Etablissements dans un vaste continent et leur régime particulier par rapport à la douane britannique avaient fait l'objet de divers projets entre les gouvernements respectifs bien avant le conflit actuel. L'union douanière avec l'Inde britannique avait été préconisée à plusieurs reprises mais jamais réalisée. L'ajournement de cette union n'était pas dû spécialement à une opposition locale, qui était assez faible, mais à la lenteur de certains offices administratifs et à l'impossibilité de régler directement la question sur place. Il fallait passer par le truchement obligé des Départements intéressés en France et en Grande-Bretagne. Chacun sait qu'il n'existe pas de procédure rapide, quand il faut suivre des chemins administratifs aussi longs et que la ligne directe en est absente. En été 1940 notre colonie demandait une solution rapide. Si elle voulait vivre, il fallait agir. Le chômage, la misère s'annonçaient. Les finances de nos Etablissements étaient saines, mais nous avions à faire face à d'autres obligations aux lieux et place de l'Etat français défaillant.

Le 9 septembre 1940 le ralliement de l'Inde française au Comité national du Général de Gaulle était un fait accompli. D'habiles négociations sont entreprises sous la direction personnelle de M. le Gouverneur Bonvin avec le Consul général de Sa Majesté britannique et la direction des douanes de Delhi. Une convention est signée le 28 janvier 1941 avec effet du 15 février de la même année entre le Gouvernement de l'Inde britannique et celui des Etablissements français dans l'Inde. Cette convention crée l'union douanière des deux territoires et par voie de conséquence supprime les barrières qui entravaient notre vie économique depuis plus d'un siècle. Les Etablissements français dans l'Inde peuvent importer et exporter librement de et vers l'Inde britannique. Les usines textiles peuvent vendre leur production totale et en franchise dans la colonie voisine, le ravitaillement de nos Etablissements est assuré. Enfin, une somme de 620.000 Rs est allouée chaque année au budget de l'Inde française par la douane britannique en application de la convention précitée. Cet exposé un peu long était nécessaire pour indiquer comment nos budgets se sont maintenus en équilibre et comment notre trésorerie a pu faire honneur aux engagements et à la signature de la France dans les mêmes conditions qu'avant le pénible armistice de 1940.

Une bonne gestion des recettes et des dépenses administratives conditionne de saines finances ; mais aussi, et surtout, une bonne politique, nous a-t-on enseigné, est à la base de telles finances.

Depuis deux ans, nous avons pu vérifier la vérité de ces sages principes en ce qui concerne nos finances locales. La politique de l'Inde française fut en effet la bonne et elle serait aussi celle de la France à notre égard si notre patrie n'était baillonnée et incapable d'agir dans sa pleine indépendance.

La situation économique inquiétante en fin 1940 s'améliora rapidement au cours de l'année 1941, les transactions commerciales reprirent, le chômage disparut et nos Etablissements retrouvèrent petit à petit leur activité coutumière.

Nos budgets successifs de 1940 et 1941 se sont clôturés avec des excédents. Notre trésorerie fit face pendant dix-huit mois à toutes les dépenses budgétaires et extra budgétaires. Le Comité National nous vint en aide une seule fois pour assurer les paiements hors budget. Notre Trésor a payé sans retard, en tout temps, en dehors des dépenses normales de la colonie, les pensions civiles et militaires de l'Etat à leurs ayants droits, les pensions d'invalidité et d'anciens combattants, les traitements des légionnaires et médaillés militaires, les pensions de la Caisse Intercoloniale, toutes les délégations de soldes civiles et militaires, les mandats-poste, tous les coupons de tous les titres de rente de l'Etat français et les dépenses faites à titre d'avances pour tous les autres territoires de l'Empire. Ces paiements totalisent 600.000 Rs par an en sus de nos dépenses budgétaires. Ils ont toujours été effectués sans aucune distinction, seule la qualité de Français nous importe ; de même pour le paiement des allocations aux familles des militaires en service dans les Colonies non ralliées ou ralliées.

Le seul regret que nous ayons à formuler a été de constater que dans la Métropole et les colonies soumises à l'obédience du soi-disant Gouvernement de Vichy, les familles résidant dans notre libre colonie de l'Inde se sont vu supprimer les paiements des délégations et d'allocations que nous n'avons jamais songé refuser à des Français, car si la guerre se poursuit, c'est contre l'Allemand et contre l'Allemand seul et non contre nos frères ou nos familles de France dont nous nous sentons encore plus près dans les douloureuses épreuves d'aujourd'hui.

A la fin de l'année 1942, après plus de trois ans de guerre, la situation économique et financière de nos Etablissements dans l'Inde peut être considérée comme satisfaisante. Certes, elle pourrait être meilleure et certains esprits chagrins pourraient dire que notre conclusion est empreinte d'optimisme. A ceux-ci nous pourrions aisément répondre que "les conseilleurs ne sont pas les payeurs" et que dans son domaine, l'Administration locale a toujours travaillé avec le seul souci de l'intérêt général qui représente l'ensemble des intérêts particuliers de tous nos administrés.

P. Vuillaume

Administrateur en chef des Colonies

 



[1] Article paru dans L'Inde française imprimée pendant la guerre à l'imprimerie des Missions à Pondichéry en 1942.