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PONDICHERY DE 1954 A 1963

de la République française à la République indienne

histoire d'une transition

par Gabriel PIESSE

Maîtrise d’histoire contemporaine effectuée sous la direction de M. Jacques Weber à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Nantes en juin 1999

A –  INTRODUCTION
LES COMPTOIRS FRANCAIS EN INDE, DE LEUR CREATION A LEUR TRANSFERT A L'UNION INDIENNE

 

1– PONDICHÉRY DE 1954 À 1963. DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE À LA RÉPUBLIQUE INDIENNE.

Au début de l'année 1954, les Etablissements français en Inde, Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon[1], étaient les derniers vestiges d'une présence française en Inde qui avait été inaugurée au XVIIème siècle par la fondation d'un comptoir à Pondichéry. En 1954, il restait à la France en Inde un territoire d'environ 470 km2, un "habit d'Arlequin" partagé en quatre enclaves d'importance inégale[2]. L'Etablissement de Pondichéry, s'étendant sur 290 km2, et l'Etablissement voisin de Karikal, de 150 km2, en représentaient la partie essentielle, à côté des deux petits Etablissements de Mahé et Yanaon ne représentant respectivement que 10 et 20 km2.

Les Etablissements français en Inde étaient une partie intégrante de la République française dans le sens où, dès la fin du XIXe siècle, la IIIème République avait tenté leur assimilation par les institutions[3]. Il ne s'agissait pas pour elle "d'imposer le Code civil aux hindous et aux musulmans", mais de leur offrir la possibilité "de renoncer à leur statut personnel"[4]. De plus, l'adoption du suffrage universel plaçait tous les habitants, quelle que soit leur caste, sur un pied d'égalité. L'assimilation culturelle n'était pas exigée des indigènes, mais les milieux républicains étaient convaincus que l'assimilation politique devait y conduire. Durant la décennie 1871-1881, les comptoirs des Indes furent ainsi "dotés de toute la panoplie des institutions représentatives, tandis que la population [était] invitée à renoncer à son statut personnel"[5]. Le 1er novembre 1954, les Etablissements français de Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon étaient transférés de facto à l'Union indienne, mettant fin à près de trois siècles d'administration française.

En 1962, les Etablissements étaient finalement transférés de jure à la République indienne, avant que ne soient réglées les dernières négociations franco-indiennes en 1963. L'Union indienne, "république souveraine et démocratique", naquit le 26 janvier 1950, célébré, chaque année, comme le Republic Day, avec l'adoption de la Constitution, deux ans et demi après le départ des britanniques.

Entre ces deux dates prit place une période de huit années pendant laquelle la France exerçait encore, en théorie, sa souveraineté sur ses anciens comptoirs, alors que leur administration avait été transférée à l'Union indienne. Il s'agit là d'une situation originale et quasi unique dans les annales du droit international puisque un seul exemple, celui de l'île de Chypre à la fin du XIXème siècle[6], semble en fait comparable.

1.1 - 1954-1963, LA PERIODE DE TRANSITION EN QUESTION

Pour le public, l'histoire des Français en Inde ne vaut le plus souvent que par sa période la plus fastueuse, celle de Dupleix et Bussy, de Pondichéry "comptoir aux mille plaisirs". Cette époque contribua à placer Pondichéry dans l'inconscient collectif du peuple français, plus en fonction de la grandeur de ses rêves que l'éclat de la réalité. De l'épopée de Dupleix, il reste un songe : au XVIIIème siècle, l'Inde a failli être française..., et le souvenir romantique d'une occasion manquée, que l'existence du "joyau de la couronne" britannique se chargeait de rappeler cruellement jusqu'en 1947. De cette période fut tirée une abondante littérature, contrastant avec le moindre intérêt que suscitèrent les Etablissements français après Dupleix. C'est que l'Inde représente ensuite le souvenir d'un échec face aux Anglais. La dernière période de l'histoire des Etablissements, de 1947 à 1954, fut l'objet de quelques attentions[7], perdues dans la masse des études consacrées à la décolonisation française. Quel intérêt représente en effet l'épilogue de l'histoire de ces petits territoires des Indes face à ceux qui lui sont contemporains et tellement plus dramatiques, des fleurons de l'empire colonial français, l'Indochine et l'Algérie ? La fin de la période française en Inde, qu'on situe souvent et de façon erronée en 1954, puisque la souveraineté française sur les comptoirs des Indes ne prit fin qu'en 1962, constitue ainsi une page négligée de la décolonisation. Mais la période qui débute en 1954 est quant à elle quasiment ignorée. Nous nous proposons donc de remédier à cette lacune en nous intéressant à la période, pas seulement sous l'angle de la présence française, mais en proposant un champ d'études plus large, mêlant les points de vue pondichériens, français et indiens.

Aborder la période de 1954 à 1963, c'est s'intéresser au devenir de l'expérience originale tentée par la France en Inde, à son héritage, son empreinte locale après trois siècles de présence. Y eut-il rupture, continuité, lente évolution au niveau de la politique locale, des institutions, de la culture? Etudier la période, c'est donc s'intéresser à l'évolution, déjà sensible dans une si courte période, d'un territoire ayant vécu, avec le transfert, la plus grande de ses révolutions.

Etudier la période, c'est aussi étudier "la question pondichérienne", c'est-à-dire être conduit à s'intéresser à la question, plus large, des relations franco-indiennes, qui furent dominées par le problème des Etablissements. Mais si la question stricte de la cession de jure retint en effet en priorité l'attention des deux pays dans le cadre de leurs relations, elle nous permet d'envisager ces relations d'une façon plus large, au travers d'événements internationaux concernant à la fois la France et l'Inde. Etudier la question pondichérienne nous pousse donc à aborder des événements comme ceux d'Indochine, de la crise de Suez et surtout de l'Algérie, sous l'angle des relations franco-indiennes. En clair, étudier la question pondichérienne de 1954 à 1963 nous permet de nous intéresser aux rapports d'une puissance occidentale engagée dans un inexorable processus de décolonisation, avec une puissance émergente en Asie, et figurant en tête de liste des pays non-alignés. Aborder la période sous cet angle nous permet donc aussi de rompre avec l'image que renvoie trop souvent l'Inde contemporaine en Occident, celle, inhérente au tiers-monde, de la croissance démographique incontrôlée et de la misère, pour nous intéresser à une Inde hissée par le Pandit Nehru au rang d'une puissance ayant son mot à dire sur la scène internationale.

1.2 - LES SOURCES[8]

Les ouvrages consacrés à l'histoire récente de Pondichéry n'existent, on l'a vu, qu'en nombre restreint. Ils sont le plus souvent consacrés à la période antérieure à 1954 et à la décolonisation, et s'intègrent ainsi dans l'histoire nationale indienne, comme c'est le cas pour la récente étude de A.K. Neogy, Decolonization of French India, Liberation Movement and Indo-French Relations, 1947-1954 (Publications du Département de Sciences sociales, Institut français de Pondichéry, 1997). La période d'après 1954 n'est pas totalement éludée, mais quand une étude lui est consacrée, c'est le plus souvent sous l'angle de la présence française et de la communauté des Franco-Pondichériens, avec par exemple l'ouvrage de W.F.S. Miles, Imperial Burdens, Countercolonialism in Former French India (Lynne Riener Publishers, Boulder-Colorado & London, 1995).

La démarche adoptée, qui devait conduire à ce mémoire, fut d'abord de se rendre sur place, à la recherche de sources originales, qui permettraient d'envisager la période en multipliant les angles de vue. Le but était le suivant : faire de la presse qui pêche pour l'historien par son manque de recul mais constitue par son abondance une source inépuisable de renseignements, et plus précisément de la presse indienne anglophone de Madras, la source principale de la future étude. Mais ce qui apparaissait comme une évidente banalité vue de France, où n'importe quel bibliothécaire archive les publications locales ou nationales, se transforma progressivement en désenchantement. Aucune bibliothèque, aucun dépôt d'archives de Pondichéry et Madras ne conservait d'archives de presse pour la période voulue. La collection complète du mensuel pondichérien le Trait d'union, (paru depuis 1944) conservée à l'Institut français de Pondichéry constitua une source intéressante mais ses articles, qui permettent d'appréhender l'évolution des sentiments d'une communauté (les Pondichériens de culture française) vivant, entre 1954 et 1963, la période la plus cruciale de son histoire, ne permettent justement de s'intéresser qu'à cette communauté, ce qui n'était pas le but initial de l'étude. Et de surcroît ces articles ne constituaient pas une matière suffisante à la rédaction d'un mémoire.

Dans cette optique visant à diversifier les sources, les archives du ministère des Affaires étrangères à Paris, et plus précisément les sous-séries Inde 1944-1955 et Inde 1956-1967 de la série Asie-Océanie, constituèrent une manne inespérée. Les documents contenus dans les dossiers consultés s'inscrivent en effet sous le signe de la variété. La correspondance entre la représentation française à Pondichéry et l'ambassade de France à New Delhi, et entre l'ambassade et le ministère des Affaires étrangères à Paris, les coupures de presse, les notes rédigées par les services de la diplomatie, les commentaires sur événements locaux et nationaux, les documents officiels témoignant du processus de ratification du traité de cession devant le Parlement..., tel est l'éventail des documents à notre disposition. Ces documents offrent en outre le plus souvent, quand il s'agit de questions telles que celles concernant la politique locale, un recul critique que l'on ne retrouve pas dans la presse.

1.3 - UNE ETUDE DE PONDICHERY DE 1954 A 1963

Le but initial était de présenter la période sous différents angles, mais pas de tenter de présenter une étude exhaustive, plusieurs des thèmes abordés dans ce mémoire pouvant constituer des sujets à eux seuls. La problématique proposée est aussi fonction des sources rencontrées. L'enjeu de ce mémoire est donc à la fois de traiter l'évolution de Pondichéry pendant la période de 1954 à 1963, et de traiter "la question pondichérienne", c'est-à-dire l'évolution du processus menant à la cession de jure, vu de France et d'Inde, et les réactions qu'elle suscita. Pour ce faire, l'approche sera à la fois chronologique et thématique.

Pour aborder cette période de transition, il convient, en préalable, de s'intéresser à la période qui la précéda, c'est-à-dire de 1947-1954, dont la présentation, en Inde, en France et à Pondichéry, est indispensable à la compréhension des années suivantes. C'est ce qui explique le choix d'une longue introduction.

Le premier temps de notre étude sera consacré à la première étape de notre période, la plus courte, coincée entre le transfert de facto du 1er novembre 1954 et la signature du traité de cession du 28 mai 1956. Nous nous attacherons d'abord à présenter les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvèrent les anciens Etablissements au lendemain du de facto, leur nouveau statut, la réactivation des institutions et du jeu politique local après la crise des mois précédents. L'installation de relations franco-indiennes dans ces nouvelles conditions, au moment où la France cherchait à définir sa nouvelle place sur le sous-continent, retiendront ensuite notre attention, avant de nous intéresser plus précisément au "traité de cession des Etablissements français de l'Inde du 28 mai 1956" et aux étapes qui y conduisirent.

La seconde partie sera centrée sur Pondichéry, sur l'évolution du nouvel "Etat de Pondichéry" pendant la transition, autour de différents thèmes. Celui du débat sur l'intégrité de la nouvelle entité née du transfert, avec ses détracteurs et ses partisans, retiendra en premier lieu notre attention. Le second thème sera celui de l'évolution de la vie politique dans les Etablissements, de la façon dont les institutions nées à l'époque des comptoirs ont traversé notre période. Enfin, le dernier thème sera consacré à l'évolution culturelle, c'est-à-dire au débat sur la conservation du legs culturel français.

La "question pondichérienne" sera l'objet de la dernière partie. Il s'agira ici d'expliquer la progression du processus de ratification, en tenant compte des résistances qui s'exprimèrent à Pondichéry comme en France, et de leur interaction. Nous tenterons également d'expliquer ce processus en envisageant ses répercussions sur les relations franco-indiennes et en tenant compte à la fois de la situation de la France vis-à-vis de la question -déterminante- de l'Algérie, et des conséquences de cette situation sur ses relations avec l'Inde. Enfin, nous terminerons avec le règlement de la question pondichérienne, après huit ans d'attente.

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[1]L'Etablissement de Chandernagor avait été transféré à l'Inde après référendum en 1949. Voir page 26 : Le règlement du cas particulier de Chandernagor.

[2]Voir document n° 1: carte des Etablissements français en Inde à la veille du transfert de facto.

[3]Voir J. Weber, Pondichéry et les comptoirs de l'Inde après Dupleix, la démocratie au pays des castes, Editions Denoël, Paris, 1996.

[4]Ibid. p. 410.

[5]Ibid.

[6]Voir infra, page 45. Une situation juridique originale.

[7]Voir par exemple G. Tailleur, Chandernagor ou le lit de Dupleix. Le premier maillon de la chaîne, Frontignan, 1979, ou encore G. Chaffard, Les carnets secrets de la décolonisation, Calmann-Lévy, Paris, 1965.

[8]Voir les sources, pages 217.