Blue Flower

2.2 -  LES SUITES DE LA CRISE POLITIQUE JUSQU'A LA DISSOLUTION D'OCTOBRE 1958

2.2.1 - La confirmation de la scission du Congrès et l'absence de conseil de gouvernement

Au début du mois de mai 1958, on crut que le passage du secrétaire général du Congrès, Sriman Narain, avait permis de résoudre la crise politique. Les membres de l'assemblée du Congrès local votèrent en effet à bulletin secret pour élire leur leader. Goubert obtint 19 voix contre 5 et 2 abstentions[1], et l'assemblée fut convoquée pour élire les conseillers le 12 mai. Mais cette solution ne fut que provisoire, et l'assemblée dut de nouveau s'ajourner pour se donner un délai supplémentaire. Les conseillers du Congrès évincés, "qui [acceptaient] mal la discipline du Parti, protestèrent et demandèrent qu'on leur fasse connaître les raisons de leur disgrâce. Ils proclamèrent leur intention de se battre"[2]. L'un d'entre eux rejoignit les rangs de la dissidence de sorte que l'assemblée se trouva divisée en trois groupes égaux. Puisque les candidats à la formation d'un cabinet ne parvenaient pas à se mettre d'accord, soit sur les noms qu'avait indiqués Sriman Narain, soit sur une nouvelle liste, le haut commissaire Kirpalani[3] décida de se passer de conseillers[4], qui donnèrent leur démission. Comme l'accord du 21 octobre 1954 et le traité du 28 mai 1956 avaient soigneusement omis le conseil de gouvernement, le haut commissaire indien pouvait, sans violer la convention franco-indienne, agir plus librement.

A la session d'août 1958, rien n'était encore réglé. L'assemblée représentative fut convoquée en session ordinaire le 23 août, avec deux tâches principales à assumer. Il s'agissait d'élire un président et de choisir les six conseillers du gouvernement, ce qui fut renvoyé au 25. Des discussions orageuses s'élevèrent à cette séance pour l'élection du président. Goubert, qui était le doyen d'âge, quitta finalement la salle, suivi de ses partisans. Restèrent en séance vingt membres, ceux du Front populaire auxquels il fallait ajouter les dissidents du Congrès, qui élirent un président, Maître Dessama, avocat de Karikal, élu non-communiste du Front populaire, puis six conseillers dont ils proposèrent la nomination à la sanction du haut commissariat. Kirpalani ne l'accepta pas, "en prétextant que la liste ne lui était pas présentée par un parti constitué"[5]. Les vingt membres formèrent donc pour la circonstance le "Parti uni de la législature"[6], et l'assemblée ainsi réduite délibéra jusqu'à la clôture normale de la session. Quittant Pondichéry, Kirpalani laissait à son successeur, L.R.S. Singh[7], la lourde tâche de résoudre l'épineux problème que ce dernier soumit à New Delhi.

La situation politique à Pondichéry restait confuse, et, alors que commençait à se dessiner la possibilité de nouvelles élections, les différents groupes affichaient les mêmes certitudes quant à leur avenir, comme le représentant français adjoint en faisait état en septembre 1958 :

"Pour l'instant, les dissidents du Congrès ralliés à l'opposition ont l'intention de proposer à tous leurs collègues de démissionner en bloc, de manière à forcer le gouvernement de New Delhi à organiser de nouvelles élections. Tout le monde paraît convaincu de la nécessité de nouvelles élections, mais personne jusqu'à maintenant ne les exige sérieusement. M. Goubert se dit assuré du succès du Congrès, M. Subbiah du parti communiste, les indépendants affirment que congressistes et communistes seront balayés et qu'enfin ils pourront discuter des affaires de Pondichéry sans ingérence des partis de l'Union indienne".[8]

Les dissensions intestines du Parti du Congrès étaient parvenues à un tel point qu'entre les majoritaires et les minoritaires la brouille paraissait définitive. Cette scission, qui avait entraîné le retrait de Goubert du devant de la scène, n'était point sans inquiéter les hautes instances du Congrès, qui lui restaient favorables. Une fois de plus, Kamaraj Nadar, premier ministre de l'Etat de Madras, reçut de son parti mandat de réconcilier les irréconciliables. Il utilisa cette fois les services de Rajaram Naidu, président du Tamilnad Congress. Le résultat de cette intervention était rapporté par le représentant français Robert Morel-Francoz en octobre 1958 : "Après de longues journées de conciliabules, toute la presse, au commandement, fit apparaître que cette mission avait été couronnée de succès ; que le Congrès présenterait à nouveau un front uni à Pondichéry ; que MM. Goubert, Purushotnam Reddiar et Chandra Sekkar Chettiar, chefs respectifs des trois tendances s'étaient accordés, qu'en conséquence, le conseil de gouvernement serait restauré et que M. Goubert en prendrait la tête. Quels ont été les moyens de pression utilisés par les "conciliateurs" pour en arriver à ce replâtrage, tenu depuis quelques temps pour impossible ? Là-dessus les avis divergent. Selon certains, la pression de Madras aurait été très insistante et des menaces auraient été murmurées contre les congressistes pondichériens qui ne se soumettraient pas à ce mariage de raison. Quels en furent les termes? On ne le sait pas encore. La rentrée en grâce de Goubert a-t-elle été imposée par Delhi, où il dispose d'appuis certains ? C'est tout à fait possible, s'il l'est moins qu'il se soit engagé, comme on le suggère parfois, à favoriser le rattachement des anciens Etablissements français à l'Etat de Madras, aussitôt après la ratification. M. Kirpalani ne cachait pas son peu d'estime du personnage et il s'accommodait donc fort bien, le conseil de gouvernement étant écarté, du Governor's rule qui laissait les mains libres à lui et à son administration. La "presse d'opinion" (telle La Voix Nouvelle du 25 octobre) n'a pas manqué de souligner combien ce "règne des secrétaires" lui paraissait anormale et dommageable pour la gestion des affaires, selon l'optique pondichérienne. Le nouveau haut commissaire, M. Singh, d'un caractère moins accusé que son prédécesseur, semble s'être accommodé plus facilement de la collaboration de ses services avec M. Goubert et ses gens. Mais les développements de cette intrigue locale -qui remue beaucoup les esprits dans ce petit cercle- ne sont pas encore apparus en pleine lumière."[9]

En fait, malgré l'apparente efficacité de l'intervention des hautes instances du Congrès, la situation était telle que le haut commissaire s'apprêtait, selon l'ordre du gouvernement de l'Union, à prononcer la dissolution de l'assemblée représentative. C'est ce qu'il laissa entendre aux chefs des groupes politiques qu'il réunit autour de lui le 23 octobre[10].

2.2.2 - La dissolution de l'assemblée représentative en octobre 1958

A la fin du mois d'octobre 1958, la crise était reconnue officiellement, du moins était-ce le sens qu'on pouvait donner à la décision du gouvernement indien de dissoudre l'assemblée représentative, ce que le ministère des Affaires extérieures annonça le 27 octobre. La mesure mettait en pleine lumière l'impasse dans laquelle on était parvenu à Pondichéry. Le fait était que le "replâtrage" opéré sous les auspices du Premier ministre de l'Etat de Madras entre les deux ou trois factions divergentes du parti du Congrès à Pondichéry s'était révélé inefficace, en dépit des communiqués optimistes de la semaine précédente évoqués ci-dessus. On avait voulu réconcilier des tendances séparant avant tout les ambitions de quelques individus, mais la mésentente s'étala à nouveau au grand jour seulement quelques jours après la réconciliation officielle. Dans ces conditions, la constitution d'un conseil de gouvernement, qui devait être l'émanation d'une assemblée représentative ou du moins de sa majorité, apparaissait comme impossible.

Une dissolution qui aurait pu intervenir plus tôt

Le fait que cette dissolution n'ait pas eu lieu plus tôt peut être lié, pour une part, à la situation politique en France en 1958 et ses répercussions à Pondichéry, sur lesquelles nous reviendrons en troisième partie. Comme nous en informe la correspondance du représentant français de l'époque Morel-Francoz[11], Goubert avait milité pour la dissolution, huit mois avant qu'elle ne devienne effective, car il croyait alors qu'une majorité lui étant favorable surgirait des urnes. Le haut commissaire Kirpalani, quant à lui, ne voyait pas d'un très bon œil cette aventure électorale qui lui paraissait indésirable dans l'ambiance franco-indienne de l'époque. Le retour du général de Gaulle au pouvoir en France et le changement de constitution avait alors en effet redonné espoir à certains Pondichériens qui tentaient de s'opposer à la ratification du traité du 28 mai 1956. Du côté des autorités indiennes, on jugeait donc plus opportun, avant d'annoncer des élections à Pondichéry, d'attendre les élections françaises et la confirmation par le gouvernement du général de Gaulle de sa volonté de voir aboutir la ratification du traité de 1956, pour qu'il n'y ait aucune confusion à ce sujet parmi la population. Selon Morel-Francoz, ce point de vue avait alors été considéré à Pondichéry "comme de très sérieuse importance"[12].

Les raisons officielles et officieuses de la dissolution

A l'appui de la décision de procéder à la dissolution, le communiqué du ministère[13] invoquait le caractère douteux de l'élection du président de l'assemblée en août 1958 et l'impossibilité d'assurer de manière normale le renouvellement du conseil de gouvernement. Il était surtout devenu trop évident que les dissensions dans le parti du Congrès entre partisans de Purushotnam Reddiar et ceux de Goubert paralysaient en permanence le jeu des institutions représentatives locales tant à l'assemblée qu'au conseil de gouvernement. Il était également notoire que toutes les tentatives en vue de réconcilier les deux groupes adverses qui furent faites au cours de l'été 1958 par le commandement du parti du Congrès comme par les autorités de Madras étaient restées inopérantes. En attendant les nouvelles élections, la direction du Congrès et l'administration locale "[s'octroyaient] les coudées franches pour réorganiser le parti et lui assurer la cohésion indispensable, par la menace, si besoin [était], d'une mise à l'écart de certains de ses membres"[14]. Les motifs que donnait le communiqué officiel cachaient, pour le représentant français Morel-Francoz, des raisons beaucoup plus claires, mais moins avouables :

"On aimerait assez à Pondichéry continuer à se passer des services d'un Goubert et gérer encore les affaires sans être astreint au peu désintéressé contrôle d'un conseil de gouvernement qui se confond peu ou prou avec son équipe, mais on ne le peut, parce que ses appuis à Delhi s'y opposent. On désire liquider la forte minorité, truffée de communistes, qui fut, naguère, élue à l'assemblée sous l'étiquette du Front populaire, et qui, par ailleurs, tient la municipalité de la ville. Le Congrès n'est, en somme, pas beaucoup plus morcelé ici qu'il l'est partout dans l'Inde - comme il apparaît assez aux assises nationales que tient actuellement ce parti à Hyderabad. Mais ces cassures internes paraissent plus gênantes qu'ailleurs à Pondichéry dans cette période qui précède le transfert de jure. Des "obscurantistes", écrit aujourd'hui l'éditorialiste du Mail de Madras, utilisent cette incapacité à se gouverner selon les normes pour essayer de retarder ou d'empêcher ce transfert. C'est, en tout cas, un bon prétexte."[15]

La réaction de la presse de Madras

La presse indienne en général, mais plus particulièrement celle de Madras, consacra une bonne place à la situation politique à Pondichéry telle qu'elle résultait de la décision prise par le gouvernement de l'Union de procéder à la dissolution de l'assemblée représentative et à de nouvelles élections. Morel-Francoz relevait particulièrement les éditoriaux du 30 octobre 1958 de l'Indian Express et du Hindu[16].

L'éditorialiste de l'Indian Express approuvait la solution adoptée, qu'il tenait pour la meilleure possible. Il reconnaissait que les divergences entre les diverses factions du Congrès avaient rendu cette mesure inévitable puisque le rappel de Goubert aux affaires n'avait, pour autant, ramené nulle harmonie entre les frères ennemis, et poursuivait de la façon suivante :

"Le fait que la France n'ait pas encore accordé sa reconnaissance de jure est une raison de plus pour agir avec précaution. Mais cette élection aidera à confirmer le choix précédemment fait par les gens du pays et rendre impossible pour Paris d'agiter à nouveau cette affaire de cession d'un territoire français qui attend toujours sa ratification formelle. Aux yeux du général de Gaulle, cette élection aura pour effet de valider l'acte opéré par le cabinet Mendès-France et fera la preuve que Pondichéry jouit de son autonomie, les intérêts de la France étant sauvegardés."[17]

Quant au Hindu, "après des réflexions désabusées sur les divergences pondichériennes", même et surtout dans les rangs du Congrès, qui les empêchait de bénéficier d'un gouvernement représentatif"[18], il concluait qu'on avait, somme toute, accordé une importance excessive aux anciens Etablissements français, et que la seule solution permanente au problème "assez irritant" qu'ils posaient consistait à les amalgamer avec les divers Etats indiens dans lesquels ils étaient enclavés :

"Le transfert de jure de ces territoires à l'Union indienne a été différé beaucoup trop longtemps, et rien dans ce sens ne peut être fait jusqu'à ce que le gouvernement du général de Gaulle en finisse avec ce transfert de jure."[19]

L'éditorialiste concluait en appelant les congressistes locaux à se soumettre à la discipline du parti que son Etat major suprême n'avait jamais pu, jusqu'ici, leur imposer.

2.3 -  LA VIE POLITIQUE PONDICHERIENNE APRES LA DISSOLUTION DE L'ASSEMBLEE REPRESENTATIVE EN 1958

2.3.1 - La préparation des élections et les résultats de la consultation d'août 1959

Dès le lendemain de l'annonce de la dissolution, les observateurs français s'attendaient à ce que les électeurs ne soient pas convoqués aux urnes avant "deux ou trois mois"[20], puisque les listes électorales devaient être révisées. Mais c'est en fait une période de dix mois, pendant laquelle le haut commissaire L.R.S. Singh gouverna sans assistance parlementaire, qui précéda les élections qui furent finalement fixées au 11 août 1959.

En attendant l'échéance électorale, la question était de savoir si les élections à l'assemblée représentative allaient résoudre la crise qui sévissait depuis un an dans l'Etat de Pondichéry. Selon l'hebdomadaire The Weekly Mail du dimanche 17 mai 1959, il s'agissait de "la question qui [agitait] les esprits de tous les observateurs politiques"[21], alors que les nouvelles listes électorales venaient d'être publiées, appelant environ 200.000 (deux lakhs) votants aux urnes pour élire les 39 membres de l'assemblée représentative (22 pour Pondichéry, 12 pour Karikal, 3 pour Mahé et 2 pour Yanaon). La campagne électorale mit aux prises trois partis principaux, le Congrès, le Front populaire et le D.M.K. (Dravida Munetra Kazhagam). La campagne fut marquée par la présence des ténors des grands partis. Le Congrès tentait de mettre la période à profit pour recoller ses tronçons, d'où la présence de visiteurs de marque tels qu'Indira Gandhi, qui présidait alors le Congrès, puis Kamaraj Nadar et Subramanien, Premier ministre et ministre des Finances de Madras. Ces derniers affirmèrent, à l'encontre des ambitions qui avaient toujours été sinon affichées, du moins connues, que "la réunion de Pondichéry à Madras était hors de question"[22]. Le Front populaire était cette fois plus exclusivement communiste. Ajai Gosh intervint pour le Parti communiste indien, pour qui les élections à Pondichéry prenaient une valeur symbolique en attendant celles qui devaient avoir lieu au Kerala, seul Etat de l'Union indienne où les communistes avaient pu se hisser au pouvoir, mais où ils s'apprêtaient à subir une défaite. Le Front populaire prônait le rattachement à Madras, tout comme le Dravida Munetra Kazhagam, le parti séparatiste dravidien, recevant lors de la campagne le renfort de son président C.N. Annadurai[23]. Le D.M.K. venait de conquérir la municipalité de Madras, et tentait pour la première fois de s'implanter dans les anciens Etablissements. La participation fut semble-t-il élevée, avec plus de 80% des électeurs inscrits[24]. Le représentant français Morel-Francoz expliquait alors la forte participation du corps électoral par des raisons matérielles :

"D'après des rumeurs persistantes, cet "intéressement" du corps électoral aurait été acquis comme il se doit ici, à prix d'argent, les communistes convainquant l'électeur de se rendre aux urnes au prix de quatre annas, les gens du Congrès allant jusqu'à deux roupies."[25]

 

Le Congrès, malgré l'intervention d'Indira Gandhi, ne l'emporta que de justesse. Il obtint certes la majorité absolue avec 21 sièges, mais il devait néanmoins compter avec une forte opposition communiste, le Front populaire emportant 13 sièges. Les 4 élus indépendants et l'élu du Parti socialiste de Mahé complétaient l'assemblée. 
     Les résultats globaux furent les suivants[26] :

 

 

 

              Résultats de la consultation d’août 1959

 

nombre de voix

nombre de sièges

Congrès

60.363

21

Front populaire

49.505

13

Parti socialiste (à Mahé)

-

1

Indépendants

-

4

 

Lors de sa première visite à Pondichéry, le 4 mai 1960, le président du parti du Congrès (All India Congress), qui avait succédé à Indira Gandhi six mois plus tôt, fit précisément allusion au peu d'empressement mis par Pondichéry à voter pour son parti. Il souligna alors que, s'il n'y avait eu le vote massif de Karikal, l'assemblée de l'Etat de Pondichéry aurait été communiste, "ce qui n'eût pas manqué de causer autant d'ennuis à ses citoyens que, naguère, à ceux du Kerala"[27]. Quant au parti dravidien, "il était écrasé, faute d'argent peut-être, faute surtout d'expérience et de personnalités marquantes"[28]. Le D.M.K. subissait un échec cinglant, mais le représentant français Morel-Francoz se refusait pourtant à sous-estimer l'importance qu'il pouvait gagner à Pondichéry :

"Quant au Dravida Munetra Kazhagam, le parti de la sécession du Sud d'avec le Nord, de l'autonomie complète du Pays tamoul (le Tamilnad), on aurait tort de le juger d'après le nombre des sièges qu'il emporte (à l'assemblée représentative de Pondichéry, l'on est parvenu à l'en écarter totalement) car il représente une sorte de mouvement, quasi clandestin, de résistance. Sa force sentimentale va profond. Il répond au vieil antagonisme, à l'hostilité même, du Sud contre le Nord. Sa raison d'être se ressent, les drapeaux noir et rouge, qu'on voit flotter presque dans chaque village, la proclament. Le nationalisme, cette force assez démoniaque mais universelle, c'est le Dravida Munetra Kazhagam qui l'incarne d'un bout à l'autre des pays dravidiens, et non le Congrès, survivant des temps qui s'éloignent de l'indépendance. Pondichéry est un microcosme où se peuvent observer aisément ces divers courants, superficiels ou profonds. La France y ayant laissé ses ferments égalitaires, l'opposition des petits à l'égard des "castés" y est peut-être plus marquée encore que dans les aldées environnantes, celles qui connurent, autrefois, l'administration anglaise. Encore est-il que j'ai vu toute une foule jeune et frénétique, à Cuddalore, acclamer follement le chef du Dravida Munetra Kazhagam. Il y a là quelque chose de violent, d'insatisfait, qui monte. L'apathie indienne ne l'empêchera pas toujours."[29]

2.3.2 - La deuxième assemblée représentative

Les nouvelles élections n'avaient nullement éliminé la tendance à la "factionnalisation" au sein du Congrès local. Dès le début de la session inaugurale, une opposition très vive à Goubert se manifesta à nouveau. Cette séance inaugurale du 5 septembre 1959 fut marquée par l'inhabituelle inexactitude du haut commissaire qui "se fit attendre plus d'une demi-heure"[30]. Ce retard, auquel il fallait ajouter l'absence de Goubert dans la salle, avait une signification. Le premier ministre de l'Etat de Madras, Kamaraj Nadar, était "fort hostile à la longue continuation de l'Etat de Pondichéry dans son autonomie, vis-à-vis de son grand voisin, comme un corpus separatum[31] et nourrissait à l'égard de Goubert, qui le gênait dans ses desseins, "une extrême antipathie"[32]. Dès le matin du 5, il avait envoyé à Pondichéry un ancien conseiller du gouvernement, devenu négociant à Madras où il s'était fixé après le transfert de facto (auquel il avait, d'après Morel-Francoz, puissamment contribué, en son temps), Muttucumarappa Reddiar. Celui-ci, qui gardait de sérieuses attaches à Pondichéry, avait reçu pour mission d'éliminer Goubert. Appuyé par tous les gens de sa caste (les Reddiars), il parvint à convaincre le parti, grâce au bloc des élus de Karikal, de pousser à la tête du Congrès non point Goubert, mais Venkatasubba Reddiar. Ce dernier était un gros propriétaire terrien, chez qui Goubert s'était réfugié lorsqu'il avait quitté le territoire français en 1954. Celui-ci, par reconnaissance, aurait créé la situation politique de Venkatasubba Reddiar, qui se brouilla avec son protecteur à l'instigation du premier ministre de Madras. Cette défaite, pour Goubert, fut suivie d'une seconde, car son candidat pour la présidence de l'assemblée, Abraham, ancien instituteur et francophone, fut écarté au profit de Kangeyan, qui lui ne parlait pas un mot de français. Ce développement n'allait point, semble t-il, dans le sens des instructions de Delhi qui pressait le haut commissariat de favoriser Goubert. Le All India Congress Committee avait d'ailleurs délégué son secrétaire général, Sadiq Ali, qu'accompagnaient le secrétaire du comité congressiste de l'Andhra Pradesh et le président du Tamilnad Congress committee.

On retrouvait donc les mêmes données que lors de la crise de 1958. D'un côté Goubert, soutenu par son parti, revendiquait le pouvoir et de l'autre une faction du Congrès local, soutenue par Kamaraj Nadar entendait s'y opposer, ceci suscitant l'intervention des dirigeants nationaux du Congrès. L'affluence de leaders du Congrès attestait l'importance que les hautes instances du parti gouvernemental attachaient à ce que les dissensions du parti à Pondichéry trouvassent enfin une conclusion. Leur but paraissait fort loin d'être atteint puisque Goubert, furieux d'être ainsi évincé, s'était retiré, au moment de la session inaugurale. Morel-Francoz décrivait ainsi la situation :

 "Alors qu'on l'attendait à l'assemblée, que le haut commissaire lui dépêchait émissaire sur émissaire pour le convaincre de s'y rendre, Goubert avait établi ses assises au Cercle et s'était jeté dans une partie de cartes qui voulait signifier, publiquement, ce qu'il tînt par ailleurs à confier à tous ses amis : "Grâce aux Français (qui ont peut-être à me reprocher certaines petites choses), je "dispose d'une convenable retraite qui me permet de ne pas craindre l'avenir. Je fais "construire à Bangalore où je passerai le plus clair de mon temps. Quant aux Indiens "pour qui j'ai tant fait (jusqu'au point que des membres de ma propre famille prient pour ma perte)", ils ne veulent plus de mon concours. Le Congrès entend se passer de moi, "qu'à cela ne tienne! j'observerai de loin leurs fausses manœuvres. Mais ils joueront "désormais sans moi."[33]

Cependant, le haut commissaire offrit le poste de premier conseiller à Goubert qui, dans un premier temps, feignit de l'écarter. L'intervention de la direction du Congrès, représentée sur place par le secrétaire général du comité central Sadiq Ali, qui alerta ses dirigeants, fut finalement décisive. "A la suite de violents télégrammes de protestation, adressés à Delhi contre les intrigues du Tamilnad Congress Committee, c'est-à-dire Kamaraj Nadar lui-même, et ses porte-parole"[34], Indira Gandhi intervint en personne. La présidente du Congrès insista, par téléphone, auprès de Goubert, "de telle façon que celui-ci accepta enfin de figurer au conseil de gouvernement, où son nom était le premier nommé"[35]. Goubert fut donc nommé premier conseiller en compagnie de Barathan, chef de la sécession de Mahé en 1954, et de trois élus congressistes de Karikal, Gouroussamy Poullé, maire de la ville, Chanemougame et Mohamed Ismail. Venkatasubba Reddiar figurait également au conseil de gouvernement, qui fut désormais présidé par le haut commissaire. Sa défaite était ainsi légèrement voilée, bien qu'il fut amené à se désister officiellement de son titre de convener du Congrès. Il télégraphia en effet à Sadiq Ali qu'il faisait abandon de son leadership à Goubert. Celui-ci, qui avait engagé une épreuve de force dès le premier acte de législature (en dépit ou à cause de son échec personnel), triomphait donc sur toute la ligne. Quoi qu'il en soit, la désunion du Congrès, que le représentant français Morel-Francoz comparait à "un magma au sein duquel s'affrontaient les appétits de clans, fort opposés"[36], était à nouveau crûment mise en évidence.

L'arrangement obtenu par Sadiq Ali et Indira Gandhi laissait prévoir une collaboration difficile, voire orageuse, entre les deux factions congressistes tant à l'assemblée qu'au sein du conseil de gouvernement. Cependant, durant les deux années suivantes, "malgré des tensions passagères"[37], il n'y eut pas de rupture. Les politiques pondichériens se tournaient vers une nouvelle échéance, celle de l'intégration définitive de leur territoire dans l'Union indienne, qui se dessinait en même temps que la fin du processus français de ratification du traité de cession du 28 mai 1956. Cette échéance ouvrait les débats sur une question nouvelle, celle du statut administratif qui serait accordé aux anciens Etablissements, et donc celle du poids qu'aurait désormais l'administration indienne vis-à-vis des pouvoirs locaux[38]. Le 13 septembre 1961, au cours de la séance de clôture de sa session ordinaire, l'assemblée représentative adopta à l'unanimité un projet de résolution. Il reprenait les revendications que Goubert était allé porter à New Delhi en vue d'obtenir l'accroissement des pouvoirs de cet organisme politique et ceux des membres du conseil de gouvernement[39].

 

 

 



[1]A.E. Dossier n° 340. Télégramme du 7 mai 1958 de Robert Duvauchelle.

[2]A.E. Dossier n° 340. Télégramme du 14 mai 1958 de Robert Duvauchelle.

[3]Kirpalani fut nommé haut commissaire à Pondichéry en novembre 1956, en remplacement de Kewal Singh, et remplit sa fonction jusqu'en août 1958.

[4]A.E. Dossier n° 340. Lettre du 29 mai 1958 du représentant français à Pondichéry à Gaspard de Villelume, chargé d'affaires A.I. de France aux Indes, au sujet de la crise politique à Pondichéry.

[5]A.E. Dossier n° 340. Lettre du 10 septembre 1958 de Robert Duvauchelle, représentant français adjoint à Pondichéry, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de la situation politique à Pondichéry.

[6]A.E. Dossier n° 338. Note du 13 novembre 1961 sur l'évolution de la situation politique à Pondichéry depuis 1954.

[7]L.R.S. Singh assuma la charge de haut commissaire à Pondichéry d'août 1958 à février 1961.

[8]A.E. Dossier n° 340. Lettre du 10 septembre 1958 de Robert Duvauchelle, représentant français adjoint à Pondichéry, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de la situation politique à Pondichéry.

[9]A.E. Dossier n° 340. Lettre du 25 octobre 1958 de Robert Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de la situation politique à Pondichéry.

[10]Ibid.

[11]A.E. Dossier n° 340. Lettre du 28 octobre 1958 de Robert Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de la crise politique à Pondichéry et la dissolution de l'assemblée représentative.

[12]Ibid.

[13]A.E. Dossier n° 340. Lettre du 4 novembre 1958 de Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, à Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, au sujet de la dissolution de l'assemblée représentative du territoire de Pondichéry.

[14]Ibid.

[15]A.E. Dossier n° 340. Lettre du 28 octobre 1958 de Robert Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de la crise politique à Pondichéry et la dissolution de l'assemblée représentative.

[16]A.E. Dosssier n° 340. Lettre du 30 octobre 1958 de Robert Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de la revue de presse concernant la dissolution de l'assemblée représentative.

[17]Ibid.

[18]Ibid.

[19]Ibid.

[20]A.E. Dossier n° 340. Lettre du 28 octobre 1958 de Robert Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de la crise politique à Pondichéry et la dissolution de l'assemblée représentative.

[21]A.E. Dossier n° 341. The Weekly Mail, dimanche 17 mai 1959. Spotlight on coming elections in Pondy.

[22]A.E. Dossier n° 338. Note du 13 novembre 1961 sur l'évolution de la situation politique à Pondichéry depuis 1954.

[23]C.N. Annadurai était le fondateur du D.M.K., né de la scission du Dravidar Kajagam (D.K.), le parti d'E.V. Ramaswamy Naicker, plus connu sous le nom de Periyar, en 1949.

[24]A.E. Dossier n° 331. Lettre du 13 août 1959 de Robert Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à Gaspard de Villelume, chargé d'affaires de France aux Indes, au sujet des élections à Pondichéry pour l'assemblée représentative.

[25]Ibid.

[26]A.E. Dossier n° 338. Note du 13 novembre 1961 sur l'évolution de la situation politique à Pondichéry depuis 1954.

[27]A.E. Dossier n° 341. Lettre de Robert Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de la visite du président du parti du Congrès à Pondichéry.

[28]A.E. Dossier n° 338. Note du 13 novembre 1961 sur l'évolution de la situation politique à Pondichéry depuis 1954.

[29]A.E. Dossier n° 320. Lettre du 13 juin 1960 de Robert Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de Pondichéry en 1960.

[30]A.E. Dossier n° 341. Lettre du 9 septembre 1959 de Robert Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à Gaspard de Villelume, chargé d'affaires A.I. de France aux Indes, au sujet de la rentrée de la nouvelle assemblée représentative.

[31]Ibid.

[32]Ibid.

[33]Ibid.

[34]Ibid.

[35]Ibid.

[36]A.E. Dossier n° 320. Lettre du 13 juin 1960 de Robert Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de Pondichéry en 1960.

[37]A.E. Dossier n° 338. Note du 13 novembre 1961 sur l'évolution de la situation politique à Pondichéry depuis 1954.

[38]Voir infra, troisième partie, page 192, La cession de jure des Etablissements français de l'Inde.

[39]A.E. Dossier n° 320. Lettre du 13 septembre 1961 de Pierre Royere, représentant français à Pondichéry, à Jean-Paul Garnier, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de la clôture de la session de l'assemblée représentative.