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2.2 - L'INDE ENTRE NON-ALIGNEMENT ET MENAGEMENT DE LA FRANCE

 

En mai 1959, l'ambassadeur Ostrorog estimait que "depuis 1954, les relations [de la France] avec l'Inde [avaient été] satisfaisantes"[1], que ce soit dans le domaine économique où "une progression constante se [manifestait]"[2], ou sur le plan politique. Les premiers mois ayant suivi le transfert de facto furent en effet, on l'a vu[3], une période de relations politiques cordiales entre la France et l'Inde, la fin de la guerre d'Indochine et le règlement amiable du problème des Etablissements ayant assaini le climat diplomatique. On ne peut pas dire non plus que la lenteur dont la France fit preuve pour procéder à la ratification altéra réellement les relations des deux pays, l'Inde n'ayant jamais vraiment -à considérer la période dans son ensemble- mis une pression importante sur le gouvernement français pour accélérer cette ratification. C'est en tout cas cette impression générale que les services du ministère des Affaires étrangères retenaient en mars 1961, en rappelant que l'attitude officielle de l'Inde se limitait, par l'intermédiaire de son ambassade à Paris, et "agissant semble-t-il dans le cadre de directives permanentes, à rappeler à intervalles réguliers au ministère les obligations du gouvernement français, de même qu'à Delhi les interlocuteurs des représentants diplomatiques [de la France] [soulignaient] les sérieux inconvénients qui [résultaient] pour les deux pays des atermoiements de l'attitude [de la France]"[4]. C'est donc la même impression de bonnes relations qui ressort globalement de la fin de la période de transition, jusqu'au de jure. Mais les affaires qui concernèrent, sur la scène internationale, à la fois la France de par sa position de (ex-)puissance coloniale, et l'Inde de Nehru de par sa position prééminente au sein des nations afro-asiatiques, firent peser un indéniable risque sur ces relations, tout comme ce fut le cas pour les conséquences, en Inde, des atermoiements de la France que l'on a évoquées précédemment.

 

2.2.1 - La France, l'Inde et la crise de Suez de novembre 1956

L'intervention militaire franco-britannique à Suez en novembre 1956 constitua un premier accroc aux relations franco-indiennes. En juillet 1956, le colonel Nasser, qui s'était imposé en 1954 à la tête de la jeune République égyptienne, et qui, aux côtés de Nehru, fut une figure de proue du non-alignement, décida la nationalisation du canal de Suez, entraînant un conflit israélo-égyptien en octobre, puis l'intervention de la France et de l'Angleterre qui occupèrent Port-Saïd et le nord du canal[5]. Quelques semaines plus tôt, en juillet 1956, Nehru s'était arrêté à Paris, où il avait, avec les dirigeants français, abordé le problème algérien, dans l'examen duquel "il sut se montrer compréhensif"[6]. Et, à la conférence de Brioni "qui réunit quelques jours plus tard Tito, Nasser et Nehru, celui-ci [avait eu] une influence modératrice sur la rédaction finale du communiqué, et intervint très énergiquement pour que les émissaires des rebelles algériens ne soient pas reçus par les trois chefs d'Etat"[7]. L'attitude de Nehru avait donc jusque-là reflété une volonté de compréhension, mais l'opération franco-britannique, touchant un des principaux partenaires de Nehru dans sa politique de non-alignement, détériora le climat des relations de la France avec l'Inde. A la suite de leur intervention, la France et la Grande-Bretagne se trouvèrent isolées sur la scène internationale. Les Etats-Unis et l'Union soviétique conjuguèrent pour une fois leurs forces pour se mettre en travers des initiatives franco-britanniques. A l'O.N.U., le groupe afro-asiatique "[emboucha] les trompettes de l'anti-colonialisme", et les deux puissances européennes se virent sévèrement condamnées. De son côté, l'Inde, par la bouche du Pandit Nehru et de Krishna Menon, son représentant auprès des Nations Unies, "dénonça avec force "l'agression franco-anglaise en Egypte"[8]. A propos de la réaction indienne, le député Paul Devinat notait quelques mois plus tard, au sein de son rapport parlementaire, que "les déclarations de Nehru à la télévision canadienne [avaient] pris un caractère inacceptable"[9]. Le rapporteur de la commission des Affaires étrangères de l'assemblée nationale précisait que "ce comportement [ne fut] pas seulement le fait de l'Inde, mais aussi celui des Etats-Unis"[10], et donc que "la crise diplomatique que venait de subir la France affectait des pays amis et c'est la raison pour laquelle elle lui fut pénible"[11]. Se plaçant dans l'optique de perspectives fructueuses en matière de coopération économique et culturelle avec l'Inde, le député se refusait à tirer des conclusions hâtives des réactions indiennes à la crise de Suez, concernant le devenir des relations politiques entre les deux pays. Il estimait que "la passion anticolonialiste [était] trop vive dans les pays d'Orient pour que [la France gâche ses] chances d'améliorer [ses] positions pour une vaine satisfaction d'amour-propre"[12], et concluait de la manière suivante :

"L'heure des récriminations est passée... Il nous faut reconstruire."[13]

En fait, la France n'avait pas intérêt, après la crise de Suez, à ce que ses relations avec l'Inde prennent une direction différente de celle qui était suivie depuis 1954. Elle n'y avait pas intérêt d'abord parce que cela risquait de remettre en cause les perspectives positives, sur les plans économique et culturel, dont le rapporteur Devinat faisait état en 1957[14]. Et de plus, elle n'y avait pas intérêt parce qu'au niveau des relations politiques, sur la scène internationale, l'attitude amicale de l'Inde lui était bénéfique de par ses prises de positions mesurées vis-à-vis de la question algérienne.

 

2.2.2 - L'Inde face à la question algérienne

L'Inde de Nehru, de par sa position prééminente au sein du groupe des nations afro-asiatiques, exerçait naturellement une attraction auprès des jeunes nations africaines ou des peuples en voie de conquérir leur indépendance. Les nationalistes algériens, dont la lutte ouverte contre la France avait été inaugurée par une série d'attentats le 1er novembre 1954, jour du transfert de facto des Etablissements, furent donc naturellement amenés à se tourner vers l'Union indienne, qui elle-même ne pouvait cacher sa sympathie pour leur cause. L'Inde, adopta à l'égard de la question algérienne une attitude particulièrement intéressante, entre sa position de non-aligné et sa sympathie logique pour les rebelles algériens, et sa volonté de conserver une attitude empreinte de modération à l'égard de la France.

Une position officielle empreinte de modération

L'Inde, qui n'avait pas caché, quelques années auparavant, sa sympathie pour les nationalistes indochinois, se sentait bien sûr, en tant que non-alignée, hautement concernée par la détérioration de la situation en Algérie et défendait sans ambiguïté le principe de l'indépendance. Mais l'attitude de New Delhi à l'égard du problème algérien fut toujours empreinte de modération face à la France qui devait encore procéder à la ratification du traité de cession de ses Etablissements de l'Inde, et qui considérait le problème algérien comme une question de politique intérieure. La position de Nehru était claire. Pour lui, il n'était certes d'autre solution que d'accorder l'indépendance à l'Algérie, mais c'était à la France qu'appartenait la responsabilité d'entamer la négociation indispensable. Pour les Français, cette attitude était due aux accords de 1954 et au traité de 1956 qui avaient consacré un inévitable sacrifice territorial. Ils expliquaient aussi la modération indienne, dans une moindre mesure, par son opposition à "l'extension du panarabisme égyptien, [ou encore aux] procédés de violence des rebelles qui se [situaient] à l'opposé des principes appliqués sous l'influence de Gandhi"[15]. Ainsi, la délégation indienne à l'O.N.U. "[s'efforça] généralement d'atténuer la violence des attaques dont la France était l'objet de la part des pays du groupe de Bandoung"[16]. Et quand la formation d'un Gouvernement Provisoire de la République Algérienne fut annoncée le 19 septembre 1958, au Caire, la question de sa reconnaissance officielle se posa. Pour l'Inde, alors que plusieurs pays du tiers-monde se dirigèrent vers la reconnaissance du G.P.R.A., la décision de ne pas les imiter fut sans doute difficile à prendre. Mais le Pandit Nehru expliqua la position indienne dans une conférence de presse tenue le 12 octobre 1958 :

"The question of an immédiate recognition of the Provisional Government of Algeria has rather difficult aspects. It involves the recognition of a government which might be called a government existing outside the territory which it is supposed to govern. The real test in our minds has always been how we can help in this matter and not merely making a gesture without being able to help. Therefore at present we are not giving formal recognition to the Government."[17]

La modération de l'Inde appelait d'ailleurs un échange de bons procédés, ce que notaient les services du ministère des Affaires étrangères en février 1959 :

"De notre côté, à l'occasion du conflit qui oppose l'Inde et le Pakistan au sujet du Cachemire et du partage des eaux de l'Indus, nous nous sommes efforcés de ne pas heurter le sentiment indien, bien que les résolutions des Nations Unies relatives à cette affaire eussent été d'une manière générale favorables au Pakistan, notre allié au sein de l'OTASE."[18]

 En avril 1959, la venue en Inde de Ferhat Abbas, chef du FLN, qui cherchait à obtenir la reconnaissance officielle du G.P.R.A. par New Delhi, fut l'occasion pour Nehru de confirmer sa position. Le Premier ministre annonça en effet "sitôt après son premier contact avec Ferrat Abbas, que l'Inde [n'accordait] pas sa reconnaissance", et "[s'abstint] de prendre des engagements sur le plan de l'aide matérielle à la rébellion"[19]. L'ambassadeur Ostrorog, revenant sur la visite de F. Abbas, constatait l'échec de sa démarche, mais mettait en garde le ministère des Affaires étrangères contre d'éventuelles manifestations de contentement en France :

"La durée d'une semaine prévue pour la visite de monsieur Ferhat Abbas s'est réduite à quatre jours. C'est que le programme fut vite rempli. Il semble que, dès le premier contact, monsieur Nehru recommanda avec insistance d'arrêter les opérations de force et l'effusion de sang. Or, le chef du FLN n'était pas venu aux Indes pour recevoir des conseils de modération. Il s'est aussi rendu compte que des manifestations populaires ne seraient pas permises.

Ce contact personnel avec le premier ministre de l'Inde, qu'il recherche depuis plusieurs mois, ne lui apporte pas l'appui qu'il espérait. La sympathie de l'Inde est acquise à sa cause mais les méthodes de violences suivies par le FLN sont implicitement condamnées, sinon par le Gouvernement, au moins par Nehru. Cette visite est donc un échec. Nous devons nous garder de le proclamer. Il ne faut pas prétendre à quelque acquiescement du premier ministre de l'Inde à la politique suivie par la France en Algérie. Une interprétation dans ce sens des propos tenus à monsieur Pineau, en 1956, mit le Premier ministre dans l'embarras et provoqua, de sa part, une mise au point fâcheuse pour notre Gouvernement.

Enfin, c'est seulement si la presse française montre une grande circonspection que le général Ayub Khan, malgré la pression qui s'éxerce à Karachi sur le plan confessionnel[20], peut conformer son attitude à celle de monsieur Nehru."[21]

 

Une modération officielle ne pouvant cacher un soutien populaire évident aux nationalistes algériens

En fait, la position que le Pandit Nehru avait adoptée à l'égard de la question algérienne ne pouvait masquer les sentiments d'une nation qui, un peu plus d'une décennie après avoir obtenu son indépendance, et dont le chef avait fait des principes d'indépendance nationale et d'anticolonialisme les piliers de sa politique, ne pouvait qu'accorder sa sympathie à la cause des nationalistes algériens. L'ambassadeur Ostrorog notait ainsi, à propos de Nehru, qu'il "lui [fallait] du courage pour prendre pareille attitude et affronter l'opinion au moment où son comportement à l'égard de la Chine [suscitait] de vives critiques"[22]. Ostrorog ajoutait encore que "les explications que [Nehru donna] aux partisans du nationalisme algérien [pouvaient] avoir quelque valeur sur le plan politique", mais n'étaient "de nature à convaincre ni l'opposition, ni le parti du Congrès"[23].

 L'attitude modérée de New Delhi à l'égard du problème algérien était, pour les Français, "d'autant plus remarquable que les dirigeants indiens, dont les sympathies [allaient] naturellement à tout mouvement d'émancipation politique, [étaient] dans la nécessité de tenir compte de l'opinion des nations arabes, comme de celle qui [prévalait] généralement dans les pays afro-asiatiques"[24]. Cette réserve du gouvernement indien n'alla cependant pas jusqu'à empêcher l'installation, dès 1957, dans la capitale de l'Union, d'un bureau officieux du FLN, dirigé par Chérif Guellal. Ce délégué s'était "assuré de sérieux appuis au sein du parti du Congrès, qui lui [allouait] des subsides appréciables et [mettait] à sa disposition les moyens de diffuser largement la propagande rebelle"[25]. Toutefois, les autorités de New Delhi évitèrent de lui concéder un statut officiel. Le soutien accordé au bureau du FLN montrait ainsi que derrière Nehru, les politiques indiens ne marchaient pas en rang serré, y compris au sein du Congrès, quitte parfois à adopter une attitude allant à l'encontre de celle du Premier ministre. C'est en tout cas ce qu'estimait le ministère français des Affaires étrangères à propos de Krishna Menon. Le délégué de l'Union indienne auprès des Nations Unies inspirait en effet le commentaire suivant au quai d'Orsay :

 "Il adopte généralement une attitude anti-occidentale et en tout cas anti- française, flattant systèmatiquement les Afro-Asiatiques. Sans être toujours aussi "extrémiste" que le Mali, le Ghana ou l'Indonésie par exemple, il se place néanmoins à l'aile gauche du bloc afro-asiatique. Il est à noter d'ailleurs que sa position est beaucoup moins nuancée que celle de M. Nehru à notre égard, allant parfois jusqu'à être en contradiction avec elle."[26]

Le parti socialiste, en avril 1959, exprima à son tour une condamnation de la politique française, à travers une résolution de son comité exécutif, dont le texte suit, qui exposait ses vues sur l'Algérie :

"Le comité exécutif se félicite que la visite de M. Ferhat Abbas, chef du gouvernement provisoire d'Algérie, ait donné l'occasion à l'Inde de recevoir des informations directes sur la lutte héroïque de l'Algérie et aussi d'exprimer notre profonde sympathie et l'appui permanent de notre peuple à la cause de l'indépendance algérienne.

Le comité exécutif fait une fois de plus appel au gouvernement français pour reconnaître immédiatement l'indépendance. La lutte épique du peuple algérien, les grands sacrifices consentis lui ont acquis l'admiration de tous ceux qui ont l'amour de la liberté. Le comité exécutif considère que les efforts des gouvernements français qui se succèdent pour s'opposer au vœu du peuple algérien par une guerre dont la brutalité et la sauvagerie soulèvent la conscience du monde civilisé, sont condamnés à l'échec. Le comité exécutif fait appel au gouvernement de l'Inde et à tous les gouvernements épris de liberté pour chercher à persuader la France d'entrer en négociation avec les chefs de l'Algérie. Le parti socialiste indien demande avec insistance au parti socialiste français d'orienter à nouveau sa politique vers un soutien de l'indépendance algérienne. Pareille prise de position lui gagnerait la confiance générale dans le cadre de la fraternité socialiste."[27]

 Ainsi, en avril 1959, la non-reconnaissance par l'Inde du G.P.R.A. ne pouvait masquer la position de l'opinion en faveur de la cause du parti de Ferhat Abbas, sympathie ressortant avec évidence des articles de presse qui accompagnèrent la visite du représentant du FLN. Le premier commentaire paru dans la presse locale touchant la venue de Ferhat Abbas aux Indes émana de l'éditorialiste du Deccan Herald, journal indépendant de Mysore[28]. On y lisait que le "chaleureux accueil rencontré par le "Premier ministre du Gouvernement Provisoire de la Libre Algérie" à Bombay comme à Delhi [reflétait] la sympathie et le soutien traditionnel du peuple indien pour la cause de l'indépendance algérienne", et encore que bien que l'Inde, "pour des raisons politiques et diplomatiques évidentes, [n'était] pas en mesure d'accorder sa reconnaissance officielle au Gouvernement de la Libre Algérie, aucun doute [n'existait] as to where her sympathies lie". L'éditorialiste ajoutait que le fait que ce soit le ruling party qui ait invité F. Abbas à se rendre en Inde "[constituait] une significative démonstration de solidarité de ce pays dans la cause que celui-ci [représentait]"[29]. Le Hindu déclarait quant à lui que "l'histoire [avait] constamment démontré qu'une solution permanente aux questions posées par un vibrant nationalisme ne [pouvait] jamais être imposée par la seule force des armes". Et il poursuivait que "la venue de M. Ferhat Abbas dans les circonstances [d'alors soulèverait] la sympathie profonde et générale car il [représentait] quatre vingt mille algériens tombés dans la lutte pour la liberté"[30].

 Face à l'opinion, le Premier ministre jugea utile, sans renier sa position vis-à-vis du G.P.R.A., de se prononcer à nouveau sur les événements d'Algérie, ce qu'il fit le 15 avril 1959, à l'occasion d'un passage à Madurai, dans le pays tamoul. Le Press Trust of India publia à cette occasion le compte-rendu suivant des déclarations de Nehru :

 

 "...Je voudrais vous remettre en mémoire l'affligeante tragédie qui se poursuit depuis cinq ans en Algérie, où les descendants des peuples arabes d'Algérie combattent aujourd'hui pour leur liberté." "M. Nehru a déclaré que l'action des Français en Algérie constituait "l'une des plus cruelles et des plus inhumaines des guerres." "Lançant un appel au gouvernement français afin que celui-ci reconnaisse l'indépendance algérienne, M. Nehru a dit : "nous avons des sentiments d'amitié pour la France. Nous continuerons d'être amis et avons l'intention arrêtée de le rester. Mais en ce qui concerne ce cas particulier, nos sympathies vont vers l'Algérie. Nous voulons voir l'Algérie indépendante et sa personnalité reconnue."

"M. Ferhat Abbas, Premier ministre du Gouvernement Provisoire Algérien, a récemment rendu visite à l'Inde" a poursuivi M. Nehru. "J'ai estimé que nous ne pouvions pas reconnaître ce Gouvernement Provisoire, pour des raisons d'ordre légal et constitutionnel. Mais j'ai été heureux de rencontrer ce grand leader du peuple algérien et de lui donner les assurances de notre sympathie pour sa cause."

"Le Premier ministre a ajouté : "Je souhaite que la France, qui a pendant des générations été considérée comme le champion de la liberté reconnaisse et accepte la demande d'indépendance du peuple algérien ; que le gouvernement français, sous la distinguée présidence du général de Gaulle, mette fin à la guerre d'Algérie, qu'il traite avec les représentants reconnus du peuple algérien et qu'il amène ainsi un règlement pacifique."[31]

 

L'attitude indienne face à la question algérienne, "un choix difficile"

La position des médias indiens, et même de certains dirigeants, comme le prouvait le soutien accordé par des membres du Congrès au bureau du FLN ou les prises de position du délégué indien auprès de l'O.N.U., témoignaient de la délicatesse de la position de Nehru, entre ménagement de la France et logique du non-alignement. Un article du Times of India 17 avril 1959[32] explicitait la politique indienne. Sous le titre : "Un choix difficile", le journaliste marquait la contradiction permanente entre les sympathies du peuple indien qui tout naturellement se portaient vers les Algériens dans leur lutte pour la liberté, et les obligations que la politique imposait. Les arguments invoqués dans ce sens par le Premier ministre n'étaient pas contredits. L'auteur concluait en signalant que l'invitation adressée par le parti du Congrès à Ferhat Abbas était inopportune puisqu'elle aboutit, en fin de compte, à causer des déceptions. Pour l'ambassadeur Ostrorog, cet article donnait "une image assez fidèle de l'attitude indienne face au problème algérien"[33], et en donnait le commentaire suivant :

 

 "Ici comme chez tous les peuples d'Asie et d'Afrique, le problème d'Algérie provoque les mêmes réactions que suscita naguère la guerre d'Indochine, ou la lutte contre le Sultan du Maroc, ou l'expédition franco-britannique contre l'Egypte. Les arguments invoqués par nous pour faire sentir la différence ne touchent pas les Asiatiques, et la poursuite de la lutte donne l'impression que la force militaire ne l'emporte pas.

Toutefois, sur le plan politique, la présence de plus d'un million de Français est prise en compte. Les hommes responsables savent ce que pareil fait impose d'obligations. Mais à leurs yeux, ces obligations ne justifient pas le maintien d'un régime politique répondant aux vœux d'une minorité. Le Premier ministre, pour sa part, met ses espoirs dans une solution amiable. L'écrasement du FLN, prévu quelquefois dans notre presse, ne lui paraît ni vraisemblable ni souhaitable. Il ne croit pas davantage à une victoire militaire des insurgés.

Avec le changement de régime survenu en France l'an dernier et la remise du pouvoir en des mains puissantes qui mènent les affaires de l'Etat suivant une direction fixée sans céder aux pressions extérieures, Nehru croit en quelque possibilité de règlement. Il le croit encore et le souhaite, autant par appréciation du rôle que la France joue dans le monde que par intérêt. Pour lui, des conflits de ce genre ouvrent la voie au bloc communiste (...). Dans l'affaire d'Algérie, il n'y a pas de prévention à notre égard, ni d'attitude hostile, mais un sentiment d'inquiétude au spectacle de la lutte sanglante qui se prolonge sans qu'une autorité supérieure à la contrainte des événements impose une solution.

Au cours de sa récente tournée dans le sud, Nehru parla de l'Algérie et de la visite de Ferhat Abbas, affirmant, en même temps, comme il l'avait fait à Delhi, sa sympathie pour une lutte nationale et son désir de ne pas prendre d'initiatives qui puissent compromettre les relations de l'Inde avec la France (...). Comme dans le problème tibétain, les Indiens s'inclinent devant les nécessités politiques invoquées par Nehru. Pour eux c'est le langage de la raison. Leur cœur s'exprime autrement."[34]

 

 2.2.3 - Les relations indo-portugaises et la fin des enclaves portugaises, ou les    limites de la patience indienne

Au moment où l'Inde obtenait son indépendance, deux pays européens conservaient des enclaves sur le territoire du sous-continent, vestiges de la période coloniale. La France, dès 1947, accepta le principe d'un dialogue avec l'Inde au sujet de ses comptoirs, qui lui furent transférés en 1949 pour Chandernagor, puis de facto en 1954 pour les quatre autres. L'attitude de patience de l'Inde envers la France, dans le problème de la ratification du traité de cession des Etablissements, et sa prise de position modérée à propos de la question algérienne, étaient sans doute dues au règlement amiable du problème des comptoirs, autant qu'à son souci de ménager les susceptibilités d'une grande puissance occidentale. Le Portugal, en revanche, adopta une attitude totalement différente de celle de la France. En refusant catégoriquement d'envisager un quelconque transfert de ses enclaves de Goa, Daman et Diu, le Portugal de Salazar, qui occupait une place mineure en Europe, s'engageait dans des relations plus tumultueuses avec l'Inde. Sur la scène internationale, contrairement à l'attitude modératrice qu'elle avait adoptée à l'égard de la France, l'Inde prit donc moins de précautions à l'égard des mouvements d'indépendance africains qui se développaient dans les colonies portugaises. L'obstination du Portugal à vouloir garder ses enclaves indiennes se traduisit par la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Le 19 août 1955, l'Inde décida la fermeture de son consulat général à Goa. Le Portugal dut fermer son consulat général à Bombay ainsi que ses agences consulaires de Calcutta et Madras. Finalement, l'Inde régla le différent par la conquête militaire de Goa, Daman et Diu en 1961. L'Opération Vijay mit un terme à une domination portugaise datant du XVIème siècle.

 L'attitude de New Delhi dans l'affaire de Goa constituait un net durcissement de la politique empreinte de modération et du principe de non-violence que Nehru avait toujours entendu conduire. Pour expliquer cette évolution, il faut, non seulement rappeler que les relations indo-portugaises étaient dans l'impasse depuis la rupture diplomatique, mais aussi se replacer dans le contexte politique indien. Nehru était alors, notamment avec le problème des relations avec la Chine, dans une phase délicate vis-à-vis de l'opinion, ce qui pouvait expliquer, du moins en partie, le durcissement de son attitude. Pour l'ambassadeur Garnier[35], le règlement du cas des enclaves portugaises laissait supposer des conséquences pour les relations franco-indiennes, que ce soit pour la question de la ratification, comme au niveau de l'attitude de l'Inde vis-à-vis de l'Algérie. Le Pandit Nehru ayant, en janvier 1962, "évoqué assez sèchement la question de la ratification du traité de cession", l'ambassadeur estimait qu'il s'agissait là "d'un très net durcissement de la position [de Nehru] à l'égard de [la France]"[36], et poursuivait ainsi :

 

 "Le règlement de l'affaire de Goa, tel qu'il est intervenu, a sensiblement modifié les perspectives ici et fait disparaître certains des arguments qui jouaient en notre faveur, notamment lorsqu'il s'agissait d'opposer notre esprit de conciliation à l'intransigeance portugaise.

Maintenant, au contraire, nos territoires apparaissent comme seuls vestiges, au moins théoriques, du colonialisme subsistant en Inde, tant que le transfert de jure n'est pas chose faite. Les pressions sur le "libérateur de Goa" risquent donc de s'accentuer pour qu'il mette fin unilatéralement à une situation considérée désormais comme anachronique. C'est en tout cas une éventualité qui n'est plus exclue.

La première application de ce nouveau droit international, basé sur l'anticolonialisme, pourrait inciter M. Nehru, qu'il le souhaite ou non, à donner de nouvelles satisfactions aux Etats afro-asiatiques et à entrer plus avant dans son rôle de chef de file des pays non-alignés (...)."[37]

 Pour les Français, il était donc clair que l'issue du problème de Goa changeait les données, et que l'exemple des limites de la patience indienne était donné, montrant l'urgence de procéder enfin au règlement définitif du problème des Etablissements français en Inde. Lors du débat parlementaire de 1962, qui devait aboutir à la ratification du traité, le rapporteur Boscher insistait sur la valeur de l'exemple de Goa et les conséquences éventuelles d'un nouveau report des débats :

 

 "Que se passera-t-il si le Parlement français refuse la ratification? L'exemple de Goa est là. Et encore Goa avait-elle apparemment une unité géographique et même ethnique (le métissage y est très poussé) que n'ont pas nos comptoirs. Il n'existe plus aucune force militaire ou de sécurité française dans tous ces territoires (...).

Tout pousse à croire que, suscité par des agitations locales, un vaste mouvement se créera en faveur de l'annexion. Le Premier ministre indien a déjà résisté à des pressions dans ce sens nombreuse et répétées. Il les a toujours éludées en arguant que la France ratifierait. Du jour où le contraire serait prouvé, je suis persuadé qu'il ne pourrait -même s'il le voulait- résister à ceux qui le poussent à agir.

Cette annexion, une simple loi indienne pourrait la décider, et en dehors d'une protestation platonique auprès de l'O.N.U. je vois mal quelle action la France pourrait entreprendre pour en contrecarrer les effets (...)."[38]

 

 



[1]A.E. Dossier n° 331. Note du 28 mai 1959 de Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, pour le ministre des Affaires étrangères, au sujet des Etablissements français de l'Inde.

[2]Ibid.

[3]Voir supra, première partiepage 63 : Les relations politiques franco-indiennes, l'Inde et la France en Asie.

[4]A.E. Dossier n° 326. Note du 21 mars 1961 de la direction des Affaires politiques du ministère des Affaires étrangères pour le ministre, au sujet de la ratification du traité de cession des Etablissements français de l'Inde.

[5]La Grande-Bretagne était la principale actionnaire et utilisatrice du canal, tandis que la France reprochait à l'Egypte de soutenir les nationalistes algériens.

[6]A.E. Dossier n° 329. Rapport parlementaire Devinat, Assemblée nationale, annexe au procès-verbal de la séance du 26 juillet 1957. p. 48.

[7]Ibid.

[8]Ibid. p. 47.

[9]Ibid. p. 48.

[10]Ibid.

[11]Ibid.

[12]Ibid. pp. 48-49.

[13]Ibid. p. 49.

[14]Voir page 129, troisième partie :  En juillet 1957, le rapport Devinat en faveur de la ratification.

[15]A.E. Dossier n° 236. Note du 4 février 1959 du ministère des Affaires étrangères pour le président de la République, au sujet des relations franco-indiennes.

[16]Ibid.

[17]Jawaharlal Nehru, India's foreign policy, Publications division, Government of India, New Delhi, 1971. p. 509. Cité par K.J.S. Chatrath, India in the Debates of French Parliament, 1945-1988, Indian Publishers Distributors, Delhi, 1994.

[18]A.E. Dossier n° 236. Note du 4 février 1959 du ministère des Affaires étrangères pour le président de la République, au sujet des relations franco-indiennes.

[19]A.E. Dossier n° 139. Note du 21 mars 1961 de la direction des affaires politiques du ministère des Affaires étrangères, au sujet de la question algérienne.

[20]Le Pakistan reconnut finalement le G.P.R.A. en 1960.

[21]A.E. Dossier n° 236. Télégramme du 13 avril 1959 de Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes.

[22]La Chine contestait le tracé frontalier sino-indien légué par l'Empire britannique. Elle estimait que deux parties de territoires lui appartenaient: à l'ouest, l'Aksaï Chin et, à l'est, l'actuel Arunachal Pradesh, situé au sud de la ligne Mac Mahon s'étendant du Bhoutan à la Birmanie. Ce différend frontalier entre l'Inde et la Chine recouvrait de plus des ambitions générales antagonistes, le Tibet se retrouvant au centre du problème. L'Aksaï Chin constituait ainsi la portion de territoire la plus disputée. La détenir aurait permis à la Chine d'asseoir définitivement son contrôle sur le Tibet. La perdre aurait signifié pour l'Inde que le Tibet n'aurait pu rester une zone tampon entre elle et la Chine. L'intervention militaire du pouvoir central chinois dans cette région engendra la fuite du dalaï-lama en Inde, le refuge que celui-ci trouva à Dharamsala envenimant les relations sino-indienne. A la fin des années 1950, Pékin entreprit dans le plus grand secret la construction d'une route dans l'Aksaï Chin, prélude au conflit armé qui éclata le 20 octobre 1962.

[23]A.E. Dossier n° 236. Télégramme du 10 avril 1959 de Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes.

[24]A.E. Dossier n° 236. Note du 20 juillet 1959 de la direction d'Asie-Océanie du ministère des Affaires étrangères pour le Premier ministre, au sujet des relations franco-indiennes.

[25]A.E. Dossier n° 139. Note du 21 mars 1961 de la direction des affaires politiques du ministère des Affaires étrangères, au sujet de la question algérienne.

[26]A.E. Dossier n° 139. Note du 27 mars 1961 du ministère des Affaires étrangères, au sujet des instructions pour M. Jean-Paul Garnier.

[27]A.E. Dossier n° 236. Lettre du 18 avril 1959 de Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, à Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, au sujet de l'opinion indienne et de l'Algérie.

[28]Dans le sud de l'actuel Karnataka, qui était appelé Etat de Mysore de 1956 à 1973.

[29]A.E. Dossier n° 236. Lettre du 11 avril 1959 de Roger London, consul de France à Madras, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de M. Ferhat Abbas.

[30]Ibid.

[31]A.E. Dossier n° 236. Lettre du 16 avril 1959 de Roger London, consul de France à Madras, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de déclarations de M. Nehru sur l'Algérie.

[32]A.E. Dossier n° 236. The Times of India, 17 avril 1959.

[33]A.E. Dossier n° 236. Lettre du 18 avril 1959 de Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, à Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, au sujet de l'opinion indienne et de l'Algérie.

[34]Ibid.

[35]Jean-Paul Garnier prit ses fonctions d'ambassadeur de France en Inde en mars 1961, en remplacement du comte Stanislas Ostrorog, décédé à Paris le 27 mars 1960.

[36]A.E. Dossier n° 334. Télégramme du 6 janvier 1962 de Jean-Paul Garnier, ambassadeur de France en Inde.

[37]Ibid.

[38]A.E. Dossier n° 334. Rapport parlementaire Boscher. Assemblée nationale, annexe au procès-verbal de la séance du 29 juin 1962.