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LES PONDICHÉRIENS ET LES KARIKALAIS EN INDOCHINE


DE 1865 À 1954

 

 

 

Claude Marius, attentif lecteur de ma thèse sur Les Établissements français en Inde au XIXe siècle (1816-1914), m’a fort justement reproché d’avoir négligé l’émigration en Indochine des Indiens des comptoirs, et notamment des renonçants, alors que j’ai par ailleurs consacré un chapitre au recrutement et au transport à destination des « îles à sucre » des coolies, dont la quasi-totalité était originaire de l’Inde britannique. Mademoiselle Nadia Leconte a en partie comblé cette lacune de mes propres travaux. Comme moi, elle n’a trouvé aucune source dans les fonds des Établissements français en Inde (EFI) conservés au Centre des archives d’outre-mer d’Aix-en-Provence. En revanche, et c’est l’un de ses premiers mérites, elle a découvert, dans les fonds indochinois d’intéressants documents, qu’elle a en grande partie reproduits en une centaine de pages d’annexes.

 

                                                                             Jacques Weber

 

 

 

 

La migration des Pondichériens et des Karikalais en Indochine ou le combat des Indiens renonçants en Cochinchine pour la reconnaissance de leur statut (1865-1954), mémoire de Maîtrise, réalisé par Nadia LECONTE sous la direction de M. le Professeur Vincent Joly, Université de Haute-Bretagne, Rennes 2, septembre 2001.

 

Les sources

 

Le fonds des amiraux et du gouverneur général d’Indochine a été, pour cette étudiante rennaise, « une mine », et le fonds de la mairie de Saigon, « un véritable trésor » (p. 4). À ces sources primaires, elle a ajouté des sources imprimées, et notamment une intéressante brochure intitulée Ce qui se passe aux colonies. La question des Indiens citoyens français en Cochinchine[1], et rassemblant des articles de la presse indochinoise prenant fait et cause pour les renonçants originaires des EFI dans le litige qui les oppose à l’administration municipale de Saigon, en 1907.

La plupart de ces documents ne concernent que l’extrême fin du XIXe siècle et les deux premières décennies du XXe siècle, si bien que l’étude ne couvre pas les années 1865-1954 contrairement à ce qu’annonce le titre, mais les trois décennies 1890-1919. En dehors de cette tranche chronologique, le mémoire ne livre que des informations succinctes et disparates. Nadia Leconte souligne une autre limite de ses sources (et par conséquent de son travail) : elles ne concernent que la ville de Saigon. Inconvénient mineur cependant, puisque la plupart des Indiens originaires des EFI se concentraient dans la capitale de la Cochinchine.

 

La démographie des Indiens de Saigon

 

Nadia Leconte a retrouvé deux courriers du gouverneur Bontemps, datés des 6 mai et 5 octobre 1868, évoquant le recrutement à Pondichéry d’écrivains demandés pour la Cochinchine par les amiraux La Grandière et Ohier. Sept jeunes Indiens s’embarquent pour Saigon le 7 septembre 1868 et douze autres le 7 octobre. Ils ne sont cependant pas les premiers. Les registres de la mairie de Saigon renferment en effet deux déclarations à l’officier d’état civil faisant état d’une arrivée en 1865 et d’une autre en 1867. En 1868, 17 Indiens sont enregistrés à Saigon (p. 20).

La présence de ces Indiens dans les services de la colonie est le résultat d’une convergence d’intérêts, comme l’explique, à la tribune de la Chambre, le 27 mars 1919, le député de la Cochinchine, Ernest Outrey : « en 1862, lorsqu’on a installé les premiers services administratifs dans la colonie, à une époque où les Français de la métropole mettaient encore assez peu d’empressement à se rendre en Extrême-Orient, on a fait appel au concours des Français originaires de l’Inde ». Les diplômés des écoles de Pondichéry, eux-mêmes à la recherche de carrières administratives, « sont venus à l’appel de nos amiraux-gouverneurs, pour assurer les différents services » (p. 157).

Nadia Leconte critique les statistiques de J.B.P. More[2] sur la population indienne en Indochine. Se fondant sur le Census anglo-indien de 1937, ce dernier évalue à 6 000 le nombre des Indiens vivant en Indochine : 3 000 au Cambodge, 2 000 en Cochinchine et 1 000 au Tonkin et au Laos. Un millier seulement seraient, d’après lui, originaires des EFI. Or, sur les seuls registres de Saigon, Nadia Leconte a dénombré 3 300 noms de ressortissants de l’Inde française. Certes, il ne s’agit pas de ceux qui résident à Saigon en 1937, mais des inscrits depuis 1880. Il n’en demeure pas moins que, la plupart vivant en Indochine avec leurs femmes et leurs enfants, qui n’étaient pas enregistrés, le nombre des Indiens des comptoirs était certainement bien supérieur à mille en 1937. D’autant que beaucoup ne prenaient pas la peine de se faire inscrire sur les registres. Considérant l’ensemble de la période, Nadia Leconte conclut « qu’à Saigon les “sujets français asiatiques“ devaient approcher le double du nombre des inscrits, environ 7 000 ; et peut-être étaient-ils 2 000 dans le reste de l’Indochine. Leur nombre total approcherait alors les 10 000… Il nous semble peu probable qu’ils aient été davantage » (p. 26).

Un excellent graphique, en page 93 des annexes, montre que le nombre des inscriptions sur les registres est particulièrement élevé après 1881, date de la promulgation du décret sur la renonciation, dans la première décennie du XXe siècle et dans les années vingt. À l’apogée du mouvement, entre 1900 et 1910, on enregistre plus de soixante inscriptions chaque année et parfois plus de 80. Les Indiens arrivant en Cochinchine sont jeunes : les moins de 21 ans représentent 30 % des inscrits, contre 8 % seulement aux plus de 40 ans. « De ce fait, la moyenne d’âge à l’arrivée n’est pas élevée puisqu’elle est de 26 ans » (p. 23).

Les Indiens proviennent de deux Établissements seulement et de Karikal, plus que de Pondichéry : entre 1880 et 1948, 1 639 émigrants ont déclaré être originaires de Karikal et 1 582 de la cité de Dupleix. Cette importante émigration karikalaise s’inscrit peut-être dans ce mouvement séculaire qui porte tous les ans des négociants, essentiellement des Choulias, et des coolies vers la « Côte de l’Est ». Nadia Leconte, qui ne fournit pas d’explication au phénomène karikalais, a en revanche pu affiner l’analyse en ce qui concerne le chef-lieu : beaucoup de Pondichériens sont porteurs de papiers « délivrés à Nellitope, commune d’Oulgaret » et à « Reddiarpaléom, commune d’Oulgaret » (p. 29). L’auteur rappelle que Rettiarpaléom est encore connu de la population francophone de Pondichéry sous le nom de « Petit Saigon ». La caste des Retty ou Rettyar est bien représentée à Saigon, comme celles des Vellâja et des Chetty, ainsi qu’en font foi les registres de la mairie (p. 41). Des musulmans sont également présents à Saigon, mais à la différence des renonçants, qui exercent des emplois dans l’administration, et à l’instar des Chetty, ils s’adonnent au commerce.

Il semblerait que les renonçants ne soient pas majoritaires parmi les Pondichériens et Karikalais de Saigon. En s’appuyant sur les mentions explicites de renonciation des registres et sur les patronymes « très francisés », Nadia Leconte aboutit à la conclusion que « les renonçants représentent de fortes majorités dans les quatre premiers registres : 25 % du registre A ; 35 % du registre B ; 30 % du registre C ; 40 % du registre D. En revanche, ils sont très peu nombreux dans les trois derniers registres[3] » (p. 58). C’est néanmoins, à eux, qui occupent généralement des emplois subalternes de l’administration, des services postaux et de la police, que Nadia Leconte consacre l’essentiel de son étude. La plupart des documents qu’elle a trouvés les concernent effectivement. Ils sont, dans la première décennie du XXe siècle, victimes de manœuvres, qu’ils estiment discriminatoires, et qui ont pour objectif de les priver du statut et des avantages reconnus aux employés du cadre européen.

 

Premières atteintes aux droits des renonçants

 

Il semble qu’à partir de 1890, l’immigration des Indiens soit beaucoup moins bien accueillie par les autorités de l’Indochine qu’aux premiers temps de la colonie. Le gouverneur Piquet signale que « beaucoup d’Indiens qui ont à peine quelques mois de séjour en Cochinchine et qui [sont] dépourvus de ressources personnelles nécessaires pour rentrer dans l’Inde, font appel à la générosité de l’Administrateur pour être rapatriés ». En conséquence, il encourage le gouverneur de Pondichéry à « se montrer très sévère dans la délivrance des passages à accorder aux Indiens qui désirent venir en Cochinchine, où, par suite des réductions des cadres de notre personnel et du ralentissement dans les affaires, ils n’ont aucune chance de trouver un emploi à leur arrivée, soit dans l’administration, soit dans le commerce » (p. 87). Il est possible que la pénurie d’emplois dans la colonie indochinoise, dont l’armature administrative est désormais complète, soit à l’origine des vexations que subissent les renonçants. En quelque sorte, l’administration leur ferait comprendre qu’ils ne sont plus aussi indispensables qu’aux origines de la colonie.

En 1894, les porteurs de contraintes indiens, qui, depuis un arrêté du 22 janvier 1873, étaient classés dans le cadre européen, sont rétrogradés dans le cadre local. La mesure a des conséquences sur leurs congés, obtenus après cinq ans de service dans la colonie et non plus trois, sur leur traitement sensiblement diminué et désormais versé en piastres et non plus en francs. Le député Deloncle, qui intervient en leur faveur, rappelle qu’ils « sont tous pères de famille et, par le temps qui court, il leur est matériellement impossible de mener une existence décente avec la maigre solde qui leur est allouée ». Bien que les sources ne permettent pas de connaître l’issue des démarches du député, l’affaire est révélatrice des difficultés qui sont suscitées aux renonçants et de l’empressement du député de la Cochinchine à défendre les intérêts de ses électeurs. Car, comme à Pondichéry, les renonçants jouissent du droit de vote, à la différence des Annamites.

Quelques années plus tard, en 1903, Deloncle demande en faveur des postiers hindous la création d’un cadre spécial, à l’intérieur du cadre local, et d’avantages dont ne jouiraient pas les employés annamites : traitement versé en francs, avancement plus rapide, versement d’une pension en fin de carrière, congés plus fréquents, traversées en troisième classe, au lieu de la quatrième, etc. Ces demandes sont repoussées, car de telles faveurs « ne manqueraient pas d’être invoquées par les indigènes servant actuellement dans les divers services de l’Indochine » (p. 93). Loin d’accorder aux renonçants des avantages dont ne jouiraient pas les Annamites, certains responsables envisagent plutôt de les assimiler à ces derniers.

 

Tentatives de remise en cause du droit de vote des renonçants

 

Les tentatives les plus graves contre les droits des renonçants visent à remettre en cause leur capacité électorale. La situation des renonçants n’est pas la même en Indochine que dans leur colonie d’origine. En Inde, ils sont inscrits sur la deuxième liste, en application du « décret Schœlcher » du 24 février 1884, et élisent le même nombre de conseillers généraux, locaux et municipaux que les Européens, inscrits sur la première liste, et les Indiens non renonçants de la troisième liste[4]. En Cochinchine n’existe qu’une seule liste, sur laquelle sont inscrits pêle-mêle les Français, les renonçants et les Annamites ou Chinois naturalisés. Dans une lettre du 12 avril 1900 au ministre des Colonies, Paul Doumer analyse les origines de cette situation : « On ne peut expliquer l’inscription des Indiens sur la liste des Européens en Cochinchine que par le fait de l’existence dans cette colonie d’une liste unique sur laquelle étaient indistinctement portés les Européens, descendants d’Européens et les naturalisés annamites et chinois, et par l’intention de la Cour de Cassation de tenir compte à ces sujets de leur renoncement volontaire à leur statut personnel pour se rapprocher de la civilisation européenne » (p. 107).

Les premières menaces datent de 1888. Le gouverneur général par intérim Constans ordonne alors que les noms des renonçants soient rayés des listes électorales. Adicéam Chevalier ayant aussitôt demandé sa naturalisation, le ministre répond que sa renonciation fait de lui un électeur et rend superfétatoire une telle demande. Le décret du 10 septembre 1899, qui supprime la liste des renonçants dans les EFI, fournit une nouvelle occasion à leurs adversaires en Indochine. Puisque désormais les renonçants des comptoirs sont confondus avec les « natifs » à l’occasion des élections des assemblées locales, Paul Doumer et le lieutenant-gouverneur de la Cochinchine, Picanon, estiment que les renonçants de cette dernière colonie doivent être traités comme les « natifs »… lesquels ne jouissent pas du droit de vote. « On peut se demander, écrit Paul Doumer dans sa lettre du 12 avril 1900 au ministre des Colonies, si les modifications apportées par le décret susvisé aux droits électoraux des Indiens renonçants domiciliés dans leur pays d’origine, n’appellent pas, comme une conséquence logique et nécessaire, des changements correspondants à la condition de ceux établis en Cochinchine » (p. 107).

Bien que la Cour de cassation se soit toujours prononcée en faveur des renonçants et que « l’arrêté du 29 juillet 1889, notamment, assimile, à tous égards, aux effets de la naturalisation ceux de la renonciation au statut personnel », Picanon « requiert la radiation sur les listes électorales de tous les Indiens renonçants », à l’exception de ceux qui remplissent les conditions de l’article 4 du décret du 10 novembre 1899. Ces derniers, que l’on appelle désormais les « assimilés », sont inscrits sur la première liste dans les EFI, avec les Européens. Ils ont renoncé depuis quinze au moins et remplissent en outre l’une des conditions suivantes : « 1. avoir obtenu un diplôme dans les facultés de l’État (baccalauréat, licence, doctorat) ; 2. avoir occupé pendant cinq ans au moins une fonction administrative ou judiciaire ; 3. avoir exercé un mandat électif pendant cinq ans au moins, ou obtenu soit une décoration française, soit une médaille d’honneur, et justifier dans l’un et l’autre cas de la connaissance de la langue française ».

Parce qu’elle serait contraire à la jurisprudence de la Cour de cassation et introduirait une inégalité choquante entre les renonçants de Pondichéry, qui conservent le droit de vote[5], et ceux de Saigon, qui en seraient privés, la demande de Picanon n’a pas de suites. Néanmoins, plusieurs tentatives contre les droits des renonçants montrent qu’en dépit de la loi et des arrêts de la Cour de cassation les autorités coloniales ne les considèrent toujours pas comme des Français « à part entière ».

 

L’affaire Duranton

 

Plusieurs affaires secouent la petite colonie des renonçants de Saigon en 1907. Le refus opposé à Mariadassou d’exercer la médecine en Indochine, y compris en tant que médecin auxiliaire des troupes indigènes, est révélateur de l’attitude des autorités de l’Indochine à l’égard des ressortissants des comptoirs. C’est parce qu’il n’est titulaire d’aucun diplôme métropolitain ou indochinois que Mariadassou ne peut exercer la médecine en Indochine, explique le gouverneur Beau : « Le brevet qui lui a été délivré, le 26 septembre 1905, par l’École de médecine de Pondichéry, n’a aucune valeur locale et ne confère aucun droit en dehors des Établissements français en Inde » (p. 73).

Un arrêté du 1er janvier 1907, inspiré par le maire de Saigon, Duranton, met fin à l’égalité entre fonctionnaires de police métropolitains et indiens. Ces derniers, qui, jusque-là, étaient classés dans le cadre européen et bénéficiaient des avantages y afférents, sont déclassés dans un « cadre spécial supérieur ». Sans doute ne sont-ils pas confondus avec les indigènes dans le cadre asiatique, mais l’accès au cadre européen leur est désormais interdit. En conséquence, les policiers indiens devront attendre cinq ans, au lieu de trois, avant de pouvoir bénéficier d’un congé et trois ans au lieu de deux pour pouvoir prétendre à un avancement.

Dans un rapport qu’il adresse le 24 mai 1907 au lieutenant-gouverneur de la Cochinchine, Duranton justifie sa politique en affirmant que le service de la police municipale est « absolument nul à Saigon ». Au nombre de 57 sur un total de 96, les agents indiens sont « sans autorité aucune, tant au point de vue de l’élément européen qu’en ce qui touche à l’élément indigène. D’ailleurs, l’Indien ne possède, aussi bien au moral qu’au physique, aucune des qualités nécessaires pour assurer un service de police. D’un naturel timide et craintif, sans énergie, complètement dépourvus d’esprit de discipline et par trop chétifs, ces agents ne sont aucunement qualifiés pour exercer ces fonctions ». En d’autres termes, les agents indiens, sont « fort en dessous de leur tâche et nullement préparés à arrêter les bandes d’apaches militaires et autres malfaiteurs qui terrorisent Saigon, y semant même parfois le meurtre » (p. 119-120). Incapables d’agir contre un Européen, ils sont, selon le commissaire Belland, tout aussi inefficaces vis-à-vis des délinquants annamites. D’ailleurs, « la population indigène, annamite et chinoise, professe un profond dédain pour la race indienne qu’elle considère comme une race absolument inférieure ; elle se montre généralement hostile à toute intervention des agents indiens et n’accepte pas sans protester les observations qu’ils font » (p. 121).

Les renonçants, qui n’admettent ni la décision de Duranton ni ses propos selon lesquels « il ne peut y avoir d’égalité entre un Européen et un Indien », sont convaincus qu’il est « atteint d’Indianophobie ». Ils dénoncent « ces odieuses distinctions de races et de couleurs » et sont convaincus que « le préjugé de couleur et de race est aussi l’un des mobiles des agissements actuels des autorités municipales » (p. 116). Les renonçants avancent également une explication politique. Belland, qui ne tarissait pas d’éloges sur ses agents indiens, les « déprécie aujourd’hui et les traite d’incapables, tout simplement pour la raison qu’ils n’ont pas voulu céder à la pression administrative lors des derniers votes » (p. 122).

Les exclure du cadre européen équivaut pour les renonçants à leur dénier la qualité de citoyens et d’électeurs. En les parquant dans un cadre spécial, Duranton a « annulé la Déclaration des droits de l’homme et instauré ici un régime de castes ». Œuvre d’un « esprit dictatorial », ce « coup d’État réduit » prive de « la qualité de citoyens toute une population d’hommes depuis longtemps habitués à cette idée qu’ils appartiennent à la grande famille française » (p. 135-136). Soutenus par le député Deloncle, une partie de la presse de Saigon et les « renonçants des Indes, [qui] appuient énergiquement [les] protestations [des] renonçants de Saigon contre l’arrêté Duranton violant l[es] principe d’équité et d’égalité », les agents de police saisissent le Comité consultatif du contentieux du ministère des Colonies. Estimant que l’arrêté du 1er janvier 1907 « porte atteinte […] aux principes de l’égalité civile et politique reconnue aux hindous renonçants et lèse les droits acquis par les intéressés », le Comité ordonne, le 11 avril 1908, son abrogation et la réintégration des agents de police renonçants dans le cadre européen. Ainsi se trouve confirmée à Saigon, « l’égalité civile et politique que le décret du 21 septembre 1881 établit entre les Français d’origine et les hindous renonçants » (p. 154-155).

 

Les Européens et les Annamites contre les renonçants ?

 

Malgré cette reconnaissance de leur statut et de leurs droits, les Pondichériens et Karikalais, indispensables auxiliaires de la colonisation à ses débuts, doivent désormais faire place aux Européens et aux « indigènes ». « L’élément européen ayant afflué en Indochine, il devint plus difficile aux Français de l’Inde de se faire agréer dans les différentes administrations de la Colonie, explique le député Outrey. Ils insistèrent auprès des pouvoirs publics pour obtenir des emplois qui ne leur furent accordés qu’avec les plus extrêmes restrictions et, disons-le, avec une répugnance marquée » (p. 158). Le projet de Duranton et Belland consistait à terme à remplacer les agents indiens par d’anciens soldats et sous-officiers français des troupes coloniales.

Mais les Annamites eux aussi sont désormais prioritaires. En octobre 1910, le gouverneur général Klobukowski reproche vivement au lieutenant-gouverneur de la Cochinchine la nomination, à titre provisoire, de trois renonçants aux fonctions de gardiens du bagne de Poulo-Condor, pendant les congés des titulaires européens. Klobukowski rappelle sans ménagement les instructions du ministre des Colonies, qui ordonnent « de réserver à nos sujets, de préférence à tous autres Asiatiques, tous emplois vacants ». En conséquence, le lieutenant-gouverneur est prié de « surseoir à exécution de cette décision jusqu’à nouvel avis » (p. 129). Le gouvernement justifie sa politique par le mécontentement croissant des Annamites. Selon un responsable du Personnel, que cite Nadia Leconte, les « indigènes » voyaient arriver les Indiens « avec une certaine méfiance, estimant qu’on prenait leurs places, et depuis longtemps il y avait, et il doit y avoir encore, un mouvement local assez fort, sinon pour éliminer les Indous, du moins pour réduire leurs exigences » (p. 131).

En 1919, de nouvelles menaces planent sur les renonçants. Albert Sarraut en personne se joint au chœur de leurs détracteurs. Il reconnaît certes que des citoyens français sont employés dans le cadre asiatique, mais, explique-t-il, « il s’agit là d’agents à peu près complètement illettrés et qui, malgré leur qualité de français, ne [peuvent], en raison de leur insuffisance, être admis à servir au même titre que des agents européens d’une valeur incontestablement supérieure » (p. 127).

Dans une pétition que le député Ernest Outrey lit à la tribune de la Chambre, le 27 mars 1919, les renonçants répondent qu’ils sont victimes d’une « humiliante injustice ». « Français comme les autres, ils ne sauraient admettre plus longtemps « les allusions blessantes touchant [leur] origine ». Ils estiment être l’objet d’un véritable ostracisme dont le but est de les contraindre à quitter la colonie : « nous nous heurtons sans cesse à l’indifférence et, parfois aussi, au mauvais vouloir de beaucoup de représentants de l’autorité, sentiments qui se traduisent le plus souvent par des fins de non-recevoir systématiques à la plupart de nos demandes d’emploi dans les administrations publiques de la colonie ». Cette politique est injuste pour les renonçants, qui comptent « parmi les éléments les plus paisibles de la population indo-chinoise » et sont toujours prêts à donner leur sang et leur argent « sans compter ». Elle est contraire aux intérêts de la Cochinchine, que les Indiens ont enrichie par leur commerce et dont ils ont toujours été les « serviteurs probes et dévoués ».

À mots couverts, les renonçants dénoncent le parti pris de l’administration en faveur des indigènes et lui reprochent d’invoquer les droits de ces derniers contre les leurs : « Nous ne voulons pas, monsieur le ministre, nous ne devons pas soulever de question de race, dans notre belle colonie et dresser deux éléments ethniques en face l’un de l’autre car ce serait là une faute politique considérable ». Pour leur part, les renonçants, dans leurs relations avec les Annamites, se montrent « cordiaux et toujours soucieux d’éviter des susceptibilités de races » (p. 131-132).

 

 

Conclusion

 

Nadia Leconte a incontestablement réalisé un travail de pionnier sur ce sujet difficile. Son mémoire enrichit notre connaissance de la communauté des renonçants des EFI, qui n’a que peu d’équivalents dans les autres colonies. Il lève en partie le voile sur un aspect méconnu l’histoire coloniale indochinoise et met en lumière certains avatars de la politique d’assimilation de la Troisième République.

Nadia Leconte ne pouvait, dans le cadre d’une Maîtrise, faire le tour de la question. Malgré la dispersion des sources, d’autres études permettront de mieux connaître la participation de la communauté indienne à la constitution de la fédération indochinoise, le rôle des musulmans et des Chetty dans le développement commercial et économique de la colonie, le vote des renonçants et leur implication dans la vie politique, ainsi que leur place et leur position dans la guerre d’Indochine et leur devenir après la décolonisation.

 

Note de lecture établie par  Jacques Weber

 



[1] Ce qui se passe aux colonies. Les immortels principes ! La question des Indiens citoyens français en Cochinchine, Saigon, Imprimerie 157 bis, rue Catinat, 1907, 40 pages.

[2] J.B.P . MORE, « Indians in French Indochina », International Seminar on Indo-French Relations ans Indian Independance, 22-26 september 1997, Pondicherry University, Pondichéry, p. 3.

[3] Registre A : 4 octobre 1880 – 17 février 1888. Registre B : 5 janvier 1888 – 26 décembre 1902. Registre C : 9 janvier 1903 – 27 août 1909. Registre D : 31 août 1909 – 17 juillet 1919. Registre E : 20 juillet 1919 – 22 septembre 1928. Registre F : 9 octobre 1928 – 20 mai 1935. Registre G : 12 juin 1935 – 20 octobre 1948.

[4] Sur les institutions et l’organisation politique et administrative des EFI, je renvoie le lecteur à mes ouvrages et articles, notamment ma thèse sur Les Établissements français en Inde au XIXe siècle (1816-1914), Librairie de l’Inde, Paris, 1988, 5 volumes, et Pondichéry et les comptoirs de l’Inde après Dupleix. La démocratie au pays des castes, Denoël, Paris, 1996, 447 pages.

[5] Les renonçants non assimilés votent sur la deuxième liste avec les non-renonçants.