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     HISTOIRE ET MÉMOIRE

 

Par Roland Bouchet

 

 

L’histoire est-elle jamais définitivement écrite ? Certainement pas. On peut cependant approcher honnêtement l’exactitude quant aux faits et à leur chronologie. L’interprétation, elle, ouvre souvent la voie à la contradiction et à la polémique, surtout lorsqu’il s’agit d’une période relativement récente où les acteurs concernés, ou tout au moins leur proche descendance, évoquent leur « mémoire ». Or la mémoire qui relève en grande partie de l’affectif est le plus souvent sélective, donc partielle et partiale ; l’histoire se veut « objective » et y parvient quelquefois.

Il y a cette année 40 ans que le transfert de jure des établissements français en Inde s’effectuait. La Lettre du CIDIF s’était donné comme objectif de faire revivre ces trois siècles de présence française qui s’achevèrent en 1962 et de comprendre pourquoi des personnes originaires de l’Inde sont françaises en France, ce qui n’est pas a priori une source d’étonnement, mais aussi en Inde, ce qui est certainement une exception mondiale. Au fil de ses numéros (le premier paraissait en juin 1989) La Lettre du CIDIF a publié des témoignages[1], des études universitaires[2] et nombre de contributions utiles à la compréhension des relations politiques et humaines entre l’Inde et la France.

Le présent numéro constitue une étape importante dans notre quête : le travail d’Eric Piesse fait l’historique d’une période qui n’avait pas fait l’objet, à notre connaissance, d’investigations poussées, et, au moment d’effectuer le tirage, Le Trait  d’Union publie un intéressant article d’Eric Mongrenier à l’occasion de la projection du film « Celui qui croyait … ». Ce film est une enquête sur la situation de personnes résidant à Pondichéry qui se sont retrouvées de nationalité indienne indépendamment de leur volonté et qui estiment avoir été lésées et dans leurs sentiments et dans leurs intérêts.

Il est vrai qu’il y a des situations difficiles, voire douloureuses et que l’application du droit, en l’occurrence d’une convention internationale, est quelquefois dure à admettre en équité. Quoi qu’il en soit, la situation des uns et des autres est maintenant à peu près fixée, sinon figée.

Il n’en demeure pas moins qu’il y a comme une énigme dans les relations entre la France et les ressortissants des anciens comptoirs ou ceux qui en sont originaires. Dans les récriminations que l’on peut entendre dans le film en question n‘affleurent pas seulement des intérêts matériels, mais aussi des sentiments véritables d’attachement à un pays qui est le leur tout en ne l’étant plus et qui leur donne l’impression de les avoir abandonnés. Pour ceux qui sont juridiquement français en France ou en Inde, ils ont réalisé cette prouesse d’avoir une double appartenance en n’ayant qu’une seule nationalité.

Comment de telles relations ont–elles pu se nouer entre des populations aux caractères si divers (culture, structures sociales, religions) et une métropole si lointaine et si différente ? Jusqu’en 1761, la présence française, qui avait été sollicitée à l’origine par Sher Khan Lodi, avait d’abord eu une vie relativement paisible d’un comptoir européen. François Martin s’était engagé à respecter les religions et la coutume de la population et il tint parole ; une seule fois, il céda aux Jésuites pour interdire une procession et rapporta immédiatement sa décision, car les artisans avaient quitté Pondichéry avec leurs métiers et leurs familles. Il y eut quelque temps après l’affaire Naniapa, déclenchée par les Jésuites  et qui entraîna la mort de l’intéressé à la suite d’un monstrueux déni de justice, mais les autorités françaises se reprirent, réhabilitèrent Naniapa et indemnisèrent sa famille. Cet épisode pourrait s’appeler « une affaire de droits de l’homme sous la Régence ». Ces deux événements : le respect de la parole donnée et la restauration d’un droit bafoué ont ils joué dans l’inconscient collectif ? en tout cas, après les dix années prestigieuses de Dupleix, et dont la France désavouait la politique, la chute et la destruction de Pondichéry en 1761, la ville, si elle renaît rapidement de ces cendres, n’a plus le même rayonnement. Et pourtant, en 1790, les Indiens de Pondichéry tiendront à faire parvenir un cahier de doléances (le Mémoire des Malabars[3]) où ils marquent leur attachement à la « Grande Nation ». Au-delà de l’emphase classique d’un tel document, on ne peut être que surpris de l’intérêt marqué à cette occasion par des notables indiens de Pondichéry.

En 1816, la France reprenait ses droits sur des territoires tombés dans la déchéance matérielle et morale selon les termes mêmes du rapport du Comte Debassyns de Richemont dont le fils, honni des Européens de Pondichéry, allait, en deux ans, jeter les bases pour le long terme d’un développement administratif et économique : le cadastre, le collège, l’hôpital, les cultures industrielles, etc…Le XIXe siècle allait apporter des bouleversements considérables surtout avec l’avènement de la Troisième République : avec la réorganisation administrative, les établissements s’ouvraient à la vie politique locale et nationale. « La démocratie au pays des castes », selon l’expression de Jacques Weber, s’installait dans des conditions où la déontologie n’avait pas toujours sa place, mais elle s’installait quand même. La possibilité de renoncer à son statut personnel devait théoriquement créer des Français à part entière, dans la pratique à part presque entière. Dans le même temps, les nouvelles possessions françaises d’Indochine avaient un besoin urgent de fonctionnaires de tous niveaux, du simple douanier à l’enseignant, au magistrat et au médecin. Les écoles de droit et de médecine de Pondichéry trouvaient presque naturellement des débouchés sur ces nouvelles colonies où les Français de métropole ne s’expatriaient pas volontiers dans les débuts de la colonisation. Renonçants ou non, fonctionnaires ou commerçants, les Indiens de comptoirs furent nombreux à se retrouver sur les bords du Mekong où ils étaient appréciés. Mais la vie n’est jamais un long fleuve tranquille : les métropolitains, qui commençaient à venir en Indochine, cherchèrent à diminuer l’afflux des Pondichériens et même à en  diminuer le nombre dans la fonction publique. Cependant, la saignée de la Première guerre mondiale ne permettait pas à la métropole de fournir elle-même tous les emplois dont elle avait besoin et les établissements indiens fournirent un contingent régulièrement en augmentation.

Cette population d’origine indienne qui, en Indochine, avait subi, en ce qui concerne les fonctionnaires, la discrimination du « cadre asiatique » pendant la Seconde guerre mondiale, retrouvait avec la IVe République pour les uns leur statut et pour tous une nationalité française de plein droit, comme leurs compatriotes restés dans les établissements.

Peut-être est-ce là, en Indochine, que l’on trouve des liens forts qui se sont noués avec la France : une maîtrise de la langue française, des habitudes de vie un peu occidentalisées, le lycée, la carrière, les relations, tout poussait vers un choix du maintien dans la nationalité française. D’ailleurs beaucoup de ces « Indochinois » partirent directement pour l’Hexagone lorsqu’il fallut quitter le Viet-Nam.

Mais ces liens qui se sont tissés avec la France ne sont pas seulement ceux de l’intérêt ou de la carrière, il y a aussi ceux du sentiment  pur et simple. On en trouve un exemple extrême dans la personne d’un jeune Mahésien fusillé par les nazis au Mont Valérien le 21 septembre 1942 à 7 Heures du matin. C’est un chercheur qui a publié un article sur ce jeune homme dans le Trait d’Union du mois d’août. Nous pouvons avoir une pensée particulière pour ce Mahésien qui, il y a juste 60 ans, tombait sous les balles de l’ennemi. Il se nommait Mouchilotte Madavin. Pour lui, la nationalité ne faisait pas question.

Certains ont la nostalgie d’un passé français prestigieux. Cela peut se comprendre, mais il faut bien prendre en considération le fait que les comptoirs se sont installés dans une Inde plurielle (« les Indes ») et qu’en trois siècle la roue du temps a tourné : en 1947 l’Inde est devenue singulière. Le départ de la souveraineté française s’est effectué dans des conditions relativement bonnes compte tenu du contexte mondial. Il faut saluer la patience de l’Inde dans cette longue période qui a séparé le de facto du de jure et surtout la correction de cette nouvelle nation qui a été très légaliste et qui, jusqu’à aujourd’hui, a tenu tous les engagements du traité de cession.

Et enfin reconnaissons cette alchimie qui a produit, après plusieurs siècles de coexistence, des Français à part entière dont la plupart ont trouvé leur place en France. Et souvenons-nous de ce Français de Mahé que fut Mouchilotte Madavin.

 



[1]  Voir notamment :
Georges Sala, Témoignage sur le départ des Français de Yanaon (n°14)
 Pourouchouttamin Velandi, La décolonisation de Chandernagor (n°24).

[2]  Citons entre autres :
Stéphanie Samy, Une histoire singulière : Pondichéry de 1947 à 1954 (n°12-13)
Patick Pitoëff, L’Inde française en sursis (1947-1954) (n°12-13).
Pougajendy Bichat, La présence culturelle française à Pondichéry et sa mémoire (n°15)
Raphaël Malangin, Dupleix dans la presse parisienne à la fin du XIXe siècle.(n°16-17)
Damien Deschamps, La citoyenneté dans l’Inde française dans la deuxième moitié du XIXe siècle.(19) Samuel Berthet, L’Inde dans la presse française du milieu du XIXe siècle au début du XXe (n°21).

[3] Voir le n°14 de la Lettre du CIDIF.