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NOTES DE LECTURE

 

Bien qu’il traite souvent de sujets étrangers aux objectifs du CIDIF, le livre que Marcel Launay, professeur à l’Université de Nantes, a consacré à Hélène de Chappotin, fondatrice des franciscaines missionnaires de Marie, mérite une présentation. C’est en effet en Inde, dans le Madurai, que la fondatrice a eu la révélation de sa vocation missionnaire et que se situent les origines de son institut. Moins connues que les sœurs de Saint-Joseph de Cluny, que tout visiteur de Pondichéry peut rencontrer, les franciscaines missionnaires de Marie sont toujours très présentes dans le sous-continent, et notamment à Trichy, où elles entretiennent des écoles très fréquentées.

 

Marcel LAUNAY, Hélène de Chappotin et les Franciscaines missionnaires de Marie, Cerf histoire-Biographie, Paris, 2001, 262 pages.

 

Hélène de Chappotin est née en 1839 dans une famille aisée de l’aristocratie légitimiste nantaise, dont la fortune ne s’est pas vraiment ressentie de la perte des plantations de Saint-Domingue. Son éducation « s’inscrit à l’évidence dans une austérité de vie proche du rigorisme, caractérisée par la méfiance vis-à-vis de tout ce qui est “divertissements“ », ce qui ne l’empêche pas d’être « le boute-en-train de la bande de cousins qui l’entoure » (p. 39). À Nantes, puis à Vannes, où la carrière de son père la conduit, sa jeunesse est marquée par ses rencontres avec Jeanne Jugan, fondatrice des Petites Sœurs des pauvres, qui prédit une vocation religieuse chez les de Chappotin, et Mgr John J. Chanche, l’évêque sulpicien des Natchez aux Etats-Unis, à qui elle déclare, après avoir entendu ses récits pittoresques, « Eh bien ! Monseigneur, je serai missionnaire ». Après de douloureuses épreuves, la mort d’une cousine et de deux sœurs, elle est admise, en novembre 1854, dans la congrégation des Enfants de Marie, du Sacré-Cœur de Nantes, où elle est orientée par le Père jésuite Marquet, son confesseur. Tandis que ce dernier souhaite la maintenir dans le monde pour en faire « le modèle des femmes chrétiennes », un autre jésuite, le Père Félix, qui exerce une grande influence sur elle, lui conseille une orientation contemplative et le Carmel de Paris. Hélène hésite longtemps, consciente de l’opposition catégorique de ses parents, non pas à sa vocation, mais à l’éloignement qui résulterait d’une entrée au couvent. Lorsque, enfin, elle décide de s’ouvrir de ses projets, sa mère est victime d’une attaque d’apoplexie, dont elle meurt quelques jours après : « la pensée de me voir donner à Dieu l’avait tuée » (p. 54).

« Le diocèse de Nantes, “terre de chrétienté“ par excellence, est alors au faîte de sa splendeur, tant par l’abondance de ses vocations sacerdotales et religieuses, la multiplication des œuvres, le succès des missions paroissiales et des grandes manifestations liturgiques que par les constructions d’églises » (p. 55). Les congrégations, notamment féminines, y fleurissent. C’est par les clarisses, dont un petit groupe venu de Marseille s’est établi à Nantes en 1862, qu’elle est attirée. L’orientation contemplative que préconisait le P. Félix semble se décider, mais pas au profit du Carmel : l’idéal de pauvreté des franciscains s’est « emparé du cœur » d’Hélène.

Sa santé chancelante l’empêche cependant de poursuivre son expérience au couvent des clarisses. Durant sa convalescence, le Père Félix la convainc d’entrer « dans un ordre qui suive la règle de saint Ignace ». Bien que « son cœur reste à saint François », Hélène accepte, par obéissance à son directeur de conscience, de solliciter son admission à la jeune Société de Marie réparatrice, fondée par Émilie d’Oultremont et dont le jésuite Félix était considéré comme le « Père ». « La nouvelle société s’inscrit dans le cadre de la multiplication des instituts religieux en France au XIXe siècle. Cette véritable explosion est un des phénomènes les plus caractéristiques de l’histoire du catholicisme à cette époque, en particulier dans le cadre des congrégations féminines à supérieures générales, au rythme de six nouvelles fondations par an entre 1820 et 1860 » (p. 68).

Les réparatrices ont une vocation contemplative qui n’exclut nullement l’engagement dans le siècle et l’action apostolique. S’inscrivant dans un courant qui pousse des congrégations à vocation hexagonale à se lancer dans les missions à l’étranger, et de nouvelles congrégations à suivre l’exemple des jésuites et des Missions étrangères de Paris et à se consacrer uniquement à l’apostolat outre-mer, les réparatrices se tournent vers le vaste monde. Elles s’installent le 16 janvier 1860 à Trichinopoly, dans la Mission du Madurai, confiée par la Propagande aux jésuites en 1836. Elles sont alors soumises à « un genre de vie complètement différent de celui que leur promettait en France la nature de leur Institut […] ; Au lieu d’être des réparatrices à l’ombre du cloître, elles deviennent ici des sœurs de charité dans nos hôpitaux et maîtresses de classe dans nos écoles »[1]. Malgré les difficultés de leur tâche, les fondatrices ajoutent très vite à la maison-mère de Trichy, dédiée à saint Joseph, le couvent du Sacré-Cœur de Tuticorin et celui de l’Immaculée-Conception à Adeikalabouram.  En 1865, le vicariat apostolique du Madurai, administré par Mgr Canoz, compte une trentaine de réparatrices, dont des sœurs indiennes.

Hélène de Chappotin, qui a pris l’habit, le 15 août 1864, au noviciat de Toulouse, après avoir reçu le nom de religion de Marie de la Passion, est, quelques mois plus tard seulement, en février 1865, envoyée dans la mission du Madurai. « J’étais bien enfant alors et je savais bien peu ce qu’était la terre », écrira-t-elle en 1867. Elle n’a même pas achevé son noviciat lorsqu’elle est appelée à ce saut dans l’inconnu, mais la supérieure des réparatrices et le maître des novices de la Compagnie à Toulouse, le P. Ginhac, ont deviné en elle, une âme forte. Hélène de Chappotin quitte Marseille le 19 mars 1865. Le 25 avril, elle est à Trichy. C’est là qu’elle est admise à prononcer ses vœux le 3 mai 1866. Ses rapides progrès en tamoul, son enthousiasme et ses compétences lui valent d’être nommée, dès le 5 août suivant, à la tête de la maison de Tuticorin, en charge de huit sœurs européennes et de sept sœurs indiennes. Elle n’a pas le temps d’apprécier les pêcheurs de perles Paravers, à la « foi solide [et à] la simplicité évangélique ». La provinciale, Marie de Saint-Joseph, devant regagner l’Europe pour raison de santé, elle est appelée aux fonctions de conseillère et admonitrice auprès de la Mère Marie des Sept-Douleurs, la nouvelle responsable de la communauté au Madurai. Le manque de fermeté de cette dernière oblige la Mère d’Oultremont à la remplacer par Marie de la Passion : le 9 juillet 1867, deux ans à peine après ses vœux, la jeune Nantaise est nommée supérieure provinciale.

Sous son impulsion, les finances sont assainies, la règle est rétablie et les œuvres se multiplient. « Outre l’adoration journalière du S. Sacrement, qui est leur premier moyen de réparation, écrit le vicaire apostolique, elles s’occupent à instruire et former à la piété les enfants de leur sexe, à donner des retraites spirituelles aux femmes indiennes et à préparer à la réception des sacrements avec un zèle digne d’éloge et des fruits consolants » (p. 88). Des écoles, crèches, orphelinats, ouvroirs sont créés à Trichy, Tuticorin et Adeikalabouram. Lord Napier, gouverneur de Madras, qui visite la maison de Tuticorin en 1868, y voit « l’établissement le mieux organisé des Indes ». « Ma religion, Madame, ajoute-t-il à l’intention de Marie de la Passion, me défend les vœux ; cependant, pour la première fois, je suis tenté d’en faire un, celui de vous aider dans des œuvres que vous savez mieux comprendre que nous »[2]. Un jésuite reconnaît que partout elles font « un bien très considérable », mais, ajoute-t-il, « voici le revers de la médaille. […] Ces personnes aiment trop leur indépendance, elles veulent trop faire par elles-mêmes et sans guide… »[3]. De son côté, la provinciale, ne mâche pas ses mots à l’égard des jésuites du Madurai : « […] Sur un grand nombre de missionnaires, vous n’en aurez que très peu qui soient possibles comme aumôniers et confesseurs de couvents de femmes, et il en est qui pourront faire courir à des âmes pures de réels dangers »[4].

En 1872, un jésuite italien, T. Gallo, publie une violente diatribe contre les réparatrices, trop indépendantes des jésuites, intransigeantes et autoritaires. Un visiteur envoyé sur place, le P. Lessmann, lui aussi jésuite, confirme la fâcheuse tendance des religieuses à refuser toute mainmise masculine. Il juge « intolérable » qu’elles puissent discuter le choix de leurs confesseurs et prétendre se substituer aux prêtres dans la prédication. Il les appelle au contraire à la soumission aux autorités locales. La Mère d’Oultremont, solidaire de ses religieuses, envisage leur retour en Europe si la « persécution » devait durer. C’est dans ce contexte de crise que les réparatrices reçoivent un appel de Mgr Bardou, vicaire apostolique de Coimbatore, qui les invite à fonder des œuvres à Ootacamund (Ooty), une station d’altitude dans les Nilgiris. Leur installation, à laquelle prend part Hélène de Chappotin, en janvier 1875, leur permet de se soustraire en partie à l’autorité des jésuites.

Afin de crever l’abcès, et parce que, en Europe, l’antagonisme qui oppose les jésuites aux réparatrices est vu comme une simple question de personnes, la supérieure générale décide de remplacer Marie de la Passion à la tête de la maison-mère de Trichy par la vice-supérieure de Tuticorin, Mère Marie du Saint-Sacrement, une « jalouse », dont les médisances ont terni l’image de la provinciale. Le conflit qui opposait les réparatrices aux jésuites évolue dès lors en crise interne, les religieuses du Madurai n’acceptant pas l’injustice faite à Marie de la Passion au profit d’une religieuse que « personne n’estime et ne prend au sérieux ». Sommées par la Mère d’Oultremont de se soumettre ou de quitter la Société, vingt des trente-trois réparatrices du Madurai choisissent la seconde option. En attendant une décision de Rome, Mgr Bardou décide d’accueillir les « révoltées » à Ooty, car « ce serait cruel de laisser sur le pavé des Européennes, surtout dans un pays païen ou protestant » (p. 107). Appelée à Rome, pour s’expliquer, Marie de la Passion s’embarque à Madras le 25 novembre 1876 : elle ne reverra pas l’Inde, où elle a passé onze années hérissées d’épreuves, mais aussi riches d’expériences.

Bien qu’elle affirme n’avoir jamais eu une vocation de fondatrice, elle ne voit d’autre solution que la création d’un nouvel institut : « […] Je n’ai jamais pensé à fonder un Institut. Renvoyée dans le Monde, avec mes compagnes, anciennes Missionnaires comme moi, je suis venue trouver Pie IX pour nous conserver la vocation religieuse à toutes. Nous étions 20, nous comptions beaucoup d’années de missions, nous les aimions, nous les connaissions, nous désirions continuer à leur consacrer notre vie. Voilà la vérité… »[5]. Ses démarches sont soutenues par la société des Missions étrangères de Paris et par diverses familles aristocratiques, qui lui seront toujours d’un précieux secours. La nouvelle congrégation, qui prend le nom de « Missionnaires de Marie », est autorisée en janvier 1877. Marie de la Passion en est élue supérieure générale à l’unanimité, le 25 avril 1877. Placée au service de la papauté et sous la tutelle de la Propagande, la nouvelle congrégation ne sera donc inféodée à aucune compagnie masculine, comme les réparatrices l’étaient à l’égard des jésuites. D’emblée, elle se heurte à l’hostilité de ces deux sociétés, et notamment des réparatrices qui se lancent dans de « longues chicanes » d’ordre économique et financier concernant la maison d’Ootacamund. Un règlement ne sera trouvé qu’en 1884, après que Marie de la Passion aura enduré bien des épreuves, traversé une « forêt obscure » et subi les calomnies et « abominations » de ses détracteurs. En mars 1883, elle est même suspendue de sa charge de supérieure générale, avec interdiction de communiquer avec ses sœurs. Ce n’est qu’un an plus tard, en mars 1884, qu’elle est réhabilitée, au terme d’une longue enquête.

Malgré les incertitudes qui pèsent sur l’institut et sur elle-même, elle insuffle rapidement un remarquable dynamisme, tant du point de vue spirituel que du point de vue matériel, aux missionnaires de Marie. En juin 1882, elle reçoit « la grâce la plus inattendue » en rencontrant le P. Raphaël Delarbre, qui devient son directeur spirituel et la ramène dans le giron de la grande famille franciscaine. Admise dans le tiers-ordre franciscain le 4 octobre de la même année, elle est imitée par les communautés européennes et indiennes entre 1883 et 1885. En mars 1885, dans les nouvelles constitutions déposées auprès de la propagande, figure l’appellation nouvelle, et désormais définitive, de « Franciscaines Missionnaires de Marie » ainsi que l’engagement de pratiquer la pauvreté « la plus stricte possible ».

Le partage d’une même spiritualité ne signifie nullement inféodation à l’ordre franciscain, ainsi que la supérieure générale le rappelle à ses religieuses : « chacune peut, en entrant dans le tiers-ordre, participer à l’esprit et au trésor spirituel de cet ordre ; sans nuire en aucune façon à ses obligations de Missionnaire de Marie et sans que l’Institut modifie en rien sa manière d’être »[6]. Sollicitée par le cardinal Lavigerie, en vue d’une fondation en Tunisie, elle refuse : certes, elle entretient les meilleures relations avec le fondateur des Pères Blancs, mais il ne saurait être question pour elle d’une union avec les Sœurs de Notre-Dame d’Afrique, qui compromettrait l’autonomie et le particularisme des missionnaires de Marie. La soumission au seul Saint-Siège permet à la Société de sauvegarder son indépendance et son unité face aux orientations diverses que les vicaires apostoliques, appartenant eux-mêmes à des congrégations différentes, pourraient vouloir lui imprimer. À plusieurs reprises, la fondatrice rappelle à ses sœurs le devoir d’unité : « Nos couvents sont à de grandes distances, nous sommes destinées à travailler avec les prêtres séculiers et tous les Ordres religieux puisque le Saint-Siège peut nous envoyer partout. Si nous faisons bande à part, si nous ne tendons pas de tous nos efforts à l’esprit de communauté, qui est celui de la famille, nous serons bientôt une mosaïque et nous aurons perdu cette union qui fait la force de la vie religieuse et missionnaire »[7]. Ce souci d’unité exclut tout attachement au pays d’origine, toute appartenance nationale et tout sentiment patriotique. Les missionnaires de Marie forment une communauté internationale, issue d’un creuset commun et mue par un idéal universel. Elles sont au service de l’action apostolique, conduite par la Propagande, et des pauvres du monde entier. Elles sont chrétiennes et rien d’autre. Marie de la Passion regrette que les Chinois attaquent les missionnaires « comme Européens, et non comme chrétiens, et ce n’est sans doute pas pour nous faire défendre ce titre que Jésus voulait nous faire verser notre sang »[8].

Grâce à Mgr David, évêque de Saint-Brieuc, un couvent, dès 1877, et un noviciat, en 1881, sont ouverts dans cette ville, avant d’être transférés dans le vaste domaine du Châtelet, à quelques kilomètres : entre 1878 et 1880, pas moins de quarante postulantes ont frappé aux portes de l’institut. Le seul département des Côtes-du-Nord donnera soixante-deux vocations à l’institut entre 1881 et 1890. Aux deux couvents de Saint-Brieuc et Ooty s’ajoute celui de Coimbatore en 1879. En 1882, une maison est ouverte à Rome, et le 1er août de cette même année, les constitutions de la congrégation, que Marie de la Passion a rédigées sur les conseils du P. Delarbre, sont prêtes. Elles seront amendées à diverses reprises et recevront une approbation définitive en 1896. La supérieure générale, élue pour douze ans, est assistée d’une vicaire générale, et traite tous les dossiers importants. Au niveau provincial, la concertation s’effectue par le biais de retraites annuelles et de congrégations qui, tous les trois ans, réunissent les supérieures. Les ressources, qui proviennent d’aumônes et de dons et des activités agricoles et artisanales de certaines maisons, sont centralisées afin d’être partagées conformément à l’idéal franciscain de pauvreté.

Les sœurs doivent être « disposées à aller partout, comme à rester dans le plus pauvre coin, c’est là le seul vrai esprit missionnaire. L’autre qui tient à tel lieu ou à tel endroit, à l’Afrique plutôt qu’à l’Europe, à l’Amérique plutôt qu’à l’Asie, n’est que l’esprit propre qui se cache sous un soi-disant zèle apostolique. Le véritable apôtre n’a que faire des lieux, il va du nord au sud, et du sud au nord, partout où l’appelle la gloire du nom de son Dieu »[9].

Dans un contexte d’expansion coloniale et d’affirmation de la stratégie missionnaire de Léon XIII, l’institut connaît un essor remarquable. En 1890, il compte 482 membres, dont 167 professes et 137 novices, auxquelles s’ajoutent les postulantes. On compte alors une douzaine de maisons, réparties en deux provinces, à partir de 1886 : Europe-Afrique (France, Suisse, Angleterre, Belgique, Tunisie), et Asie (Inde, Ceylan, Chine). Une troisième province, d’Europe centrale, est créée en 1889. En 1896, les effectifs sont passés à « 1 156 membres de 19 nationalités dans 36 maisons implantées dans une douzaine de pays, en Europe et hors d’Europe »[10]. En 1897, quatre nouvelles provinces sont créées, si bien que l’on en compte désormais sept :

1.  La province de l’Immaculée-Conception : Italie, Suisse, Autriche.

2.  La province du Sacré-Cœur (France septentrionale, Belgique, Congo belge).

3.  La province de Notre-Dame de la Garde (France méridionale, Tunisie).

4.  La province portugaise de Saint-Antoine.

5.  La province de Notre-Dame du Bon Conseil (Angleterre, Canada).

6.  La province des Indes, dite de Saint-Joseph.

7.  La province de Chine, dite de Notre-Dame des Victoires.

En Chine, les Franciscaines Missionnaires de Marie sont implantées à Zhifu, dans le Shandong, où elles entretiennent un orphelinat, une école pour les Européennes et un hôpital pour la Marine française : il est fondé à la demande de l’État, au moment, où, en France même, la République se déchaîne contre les congrégations. Deux autres maisons sont fondées en Chine, à Yichang sur le Yangzi et à Taiyuan au Shanxi. En Inde, outre Ooty et Coimbatore, des maisons sont établies, en 1888, au sud de Madras, à Mylapore, vieille cité à laquelle est attaché le souvenir de Saint-Thomas, et en 1894, aux portes du Kerala, à Palghat, où « le paganisme régnait en maître ».

Les œuvres contribueront à la conversion des païens, qui reste la priorité. Partout, les religieuses ouvrent des écoles et des hôpitaux. Le dispensaire de Palghat accueillera jusqu’à 4 000 patients en une semaine. À Colombo, les Franciscaines sont appelées à tenir l’hôpital par le gouverneur britannique lui-même. Des léproseries sont fondées en 1898, à Mandalay, en Birmanie, dans la région de Kumamoto, au Japon, et à Tananarive. Certaines fondations développent aussi des activités économiques, dont l’objet est soit de procurer des ressources à la congrégation, soit de donner du travail aux populations. Des ateliers sont ouverts, pour la fabrication des tapis à Anvers, pour le tissage de la soie et du coton à Coimbatore. Au Congo belge, les Franciscaines Missionnaires de Marie façonnent l’institution de la « ferme-chapelle », qui regroupe, autour de la chapelle, l’école, le dispensaire, les ateliers et les lopins qui sont attribués aux couples au moment de leur mariage chrétien.

Sensible à la question sociale en Europe et au message de l’encyclique Rerum novarum, publiée en mai 1891, inquiète des progrès du socialisme, Marie de la Passion préconise un engagement en faveur des milieux ouvriers et l’union des catholiques contre le socialisme international: « Au congrès d’Amsterdam, ils ont décidé de créer un parti socialiste international, en dehors de toute politique. Si nous n’en faisons pas autant, nous serons toujours vaincus, parce que chaque fois que les catholiques se trouveront en lutte avec les impies dans leur propre nation, ces derniers appelleront à leur secours leurs ressources internationales, et les catholiques seront toujours vaincus à moins d’avoir, eux aussi, la ressource d’un parti international. C’est une conclusion mathématique… Il faut agir vite car le mal grandit »[11].

À début du vingtième siècle, alors qu’elle atteint la soixantaine, Marie de la Passion est une femme usée par la gestion administrative et financière quotidienne, par l’imposante correspondance qu’elle entretient avec toutes les fondations, par ses nombreux voyages, en Italie notamment, et par les épreuves qui ne lui seront jamais épargnées. Le massacre, en 1900, en pleine révolte des Boxers, des sept religieuses de Taiyuan au Shanxi, constitue un choc : « Je ne puis exprimer l’impression que fait en moi cette pensée que je suis mère de sept martyres. Il me semble que je ne suis plus la même. Je passe par des émotions d’âme si fortes que je ne puis moi-même m’en rendre un compte clair. Il me semble que de cela il va sortir quelque chose pour moi et pour bien d’autres, pour l’Église surtout »[12]. En 1904, quelques mois avant sa mort, qui surviendra le 15 novembre, Combes lui inflige d’ultimes épreuves : elle se résout à solliciter une autorisation pour sa congrégation, qui est finalement refusée, les demandes étant rejetées en bloc, le 7 juillet, à de rares exceptions près. Néanmoins, la pérennité de l’œuvre est assurée à cette date : à la mort de Marie de la Passion l’institut compte 89 fondations, dans toutes les parties du monde, hormis l’Océanie.

Outre la masse d’informations sur la fondatrice et l’institut, puisées en grande partie dans les Archives générales des franciscaines missionnaires de Marie, à Rome et à Grottaferata, ainsi que dans les fonds des autres congrégations, l’intérêt et la force du livre de Marcel Launay résident essentiellement dans ce qui n’apparaît pas dans ce résumé, à savoir la présentation du contexte, qu’il soit nantais, indien ou romain, qu’il s’agisse de situer l’évolution spirituelle et l’action sociale de Marie de la Passion, ou encore la place de son institut dans l’essor missionnaire de la seconde moitié du XIXe siècle. Sa maîtrise de l’historiographie religieuse permet également à l’auteur d’esquisser les portraits de tous ceux qui, par leur concours ou par leur hostilité, ont permis la constante marche en avant de Marie de la Passion.

Une carte du Madurai, une riche bibliographie, des index et surtout une imposante table chronologique situant Marie de la Passion dans son temps, complètent l’ouvrage.

 

 

Compte rendu rédigé par Jacques WEBER

 



[1] Bertrand J., Lettres édifiantes et curieuses de la nouvelle mission du Maduré, Paris, 1865, t. II, pp. 446-447, cité par Marcel Launay, p. 81.

[2] In de Maleissye M.-Th., Petite vie de Marie de la Passion, Paris, 1996, p. 57, cité par Marcel Launay, p. 92.

[3] In de Gensac H. de, Présentation historique de la Société de Marie Réparatrice, Rome, 1992, n. 137, p. 119, cité par Marcel Launay, p. 88.

[4] Archives de la Congrégation de la Propagande, Rome, vol. 1017 B, lettre à Mère Marie de Jésus (Mère d’Oultremont), du 10 mars 1872.

[5] Cité par Launay M., p. 111.

[6] In Hubaut M. et de Maleissye M.-Th., Ce que nous avons vu, nous vous l’annonçons, Mulhouse, 1976, p. 13, cité par Launay M., p. 132.

[7] In de Maleissye M.-Th., Prier 15 jours avec Marie de la Passion, Paris, 1999, p. 92, cité par Launay M., p. 145.

[8] In de Maleissye M.-Th., Petite vie de Marie de la Passion, op. cit., p. 109-110, cité par Launay M., p. 166.

[9] In de Maleissye M.-Th., Prier 15 jours avec Marie de la Passion, op. cit., p. 79, cité par Launay M., p. 164.

[10] Launay M., p. 163.

[11] Lettre du 22 octobre 1904, citée par Launay M., p. 210-211.

[12] In Goyau G., Une fondatrice d’institut missionnaire, Mère Marie de la Passion et les Franciscaines missionnaires de Marie, Paris, 1935 (rééd. 1949), p. 292, cité par Launay M., p. 207.