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Le Pakistan

Christophe JAFFRELOT (éd.), Paris, Fayard, 2000, 503 pages

(Ce compte rendu a été rédigé pour la Revue historique, 44, rue du Four, 75006 Paris)

 

 

Spécialiste du nationalisme hindou, responsable de la publication aux Éditions Fayard d’un important volume consacré à l’Inde contemporaine, auteur de plusieurs ouvrages remarqués sur la démocratie indienne, Christophe Jaffrelot s’est intéressé récemment au Pakistan. Après la parution, en 1999, aux éditions Complexe, d’un ouvrage sur le Pakistan, carrefour de tensions régionales, il livre une riche synthèse sur ce pays qui reste peu connu en France, malgré son rôle dans la guerre froide, son antagonisme avec le voisin indien et son entrée récente dans le cercle restreint des puissances nucléaires. On retrouve autour de Jaffrelot quelques-uns des meilleurs spécialistes de la région, économistes, politologues, linguistes et historiens des relations internationales.

Le Pakistan ne retient guère l’attention des Occidentaux qu’à l’occasion des coups d’État militaires, dont il s’est fait une spécialité. Les tentatives de démocratisation sous Ali Bhutto, en 1972, Benazir, sa fille, en 1988 et 1993, et Nawaz Sharif, en 1990 et 1997, ont tourné court, dégénérant en corruption, confusion et pouvoir personnel, pour finalement justifier le retour des militaires. Christophe Jaffrelot ne croit pas à « une quelconque malédiction de l’islam » (p. 167) et ne partage pas l’avis des auteurs, qui, « cédant aux charmes simplificateurs du culturalisme, […] ont soutenu l’hypothèse d’une incompatibilité de l’islam et du pluralisme politique » (p. 109). Une combinaison de facteurs explique à ses yeux cette inaptitude à la démocratie, et tout d’abord l’héritage légué par la colonisation, à savoir un régime administratif plus autoritaire dans le nord-ouest, et notamment au Pendjab, que dans les autres provinces des Indes britanniques. À la « culture vice-royale » dont ils sont imprégnés, qui a longtemps convaincu les leaders pakistanais qu’un homme fort est la condition sine qua non de l’unité de la nation, s’ajoutent l’influence néfaste des Etats-Unis, qui, ayant fait du Pakistan un maillon essentiel de leur politique de containment, se sont montrés peu regardants sur la nature du régime, l’obsession sécuritaire face à la menace indienne, qui justifie le poids et l’emprise de l’armée sur la société et l’État, et surtout les tensions communautaires et les particularismes régionaux, qui expliquent, entre autres, la difficulté qu’éprouvent les partis politiques à se donner une envergure nationale. Il n’en demeure pas moins que l’Inde, porteuse du même héritage colonial, agitée elle aussi par les forces centrifuges et longtemps obsédée par la double menace pakistanaise et chinoise, a su, dès l’origine, se doter d’institutions démocratiques et subordonner le militaire au politique. Elle n’a jamais considéré les partis, malgré les excès auxquels ils se livrent, comme des facteurs de division, menaçant l’unité nationale. Elle n’a jamais conçu qu’une doctrine ou une religion puisse régir la société, comme c’est de plus en plus le cas au Pakistan, où les militaires, comme Zia, et les soi-disant démocrates, comme Ali Bhutto et Nawaz Sharif, ont encouragé l’islamisation (voir le chapitre « Islam et politique » de Marc Gaborieau).

Comme l’Inde, le Pakistan est une mosaïque ethnique, linguistique et culturelle, ainsi que le montrent les chapitres rédigés par Pierre Lafrance, ancien ambassadeur au Pakistan, « Entre caste et tribu », Aminah Mohammad, « La diversité de l’islam » et Tariq Rahman, « Langues et enseignement ». L’ouvrage est une réflexion sur l’identité d’un pays fait de peuples multiples et divers, que la religion devait suffire à unifier, selon ses pères-fondateurs, et dont l’islamisation est encore perçue par beaucoup comme le meilleur ciment. Dans le premier chapitre, Jaffrelot rappelle les origines du Pakistan, dont la création était loin de répondre aux aspirations unanimes des musulmans des Indes britanniques, et retrace le conflit qui, dès sa naissance, oppose le centre à la périphérie, les aspirations unitaires aux séparatismes. Le livre met en valeur l’incapacité des dirigeants à promouvoir un système fédéral, sans doute seul apte à désamorcer les conflits ethniques et régionalistes en germe dès 1947.

Voulu par les musulmans minoritaires des Provinces-unies et de la Présidence de Bombay, qui y voyaient un moyen d’échapper à la domination politique et économique des hindous, le Pakistan se heurta longtemps au scepticisme des musulmans majoritaires du Sind, du Pendjab, du Bengale et surtout de la Province Frontière du Nord-Ouest, qui se satisfaisaient de l’autonomie dont ils jouissaient. Promettant le respect des libertés provinciales, jouant des passions religieuses et de la crainte de l’hégémonie hindoue, profitant enfin, entre 1945 et 1947, de circonstances favorables, Jinnah a su créer, parmi les musulmans du sous-continent, « un bref moment d’unité », qui a conduit à la partition.

Cette euphorie a très vite été balayée par l’antagonisme entre l’idéal centralisateur de la Ligue musulmane, qui espérait que l’islam et l’ourdou souderaient la nation, et les particularismes des provinces, jalouses de leur langue et de leur culture. La substitution de l’ourdou au bengali dans l’administration, les tribunaux et les écoles équivaudrait, estime un universitaire de Dacca, à réduire en esclavage politique la population de la partie orientale. « De tels discours suggèrent que le Bangladesh était en germe dès les années 1940 », estime fort justement Christophe Jaffrelot (p. 29). Dans un chapitre intitulé « le Bengale oriental, entre islam et identité régionale », France Bhattacharya montre que l’exploitation économique, les discriminations dans l’administration et l’armée et le refus des Pendjabis, qui dominent le pays depuis 1947, de traduire le poids démographique du Bengale dans des institutions représentatives, exacerbent le nationalisme bengali, qui transcende finalement la solidarité musulmane qui devait fonder le Pakistan.

La seconde partition du sous-continent, celle de 1971, aurait pu être suivie d’autres sécessions. Il n’en a rien été, malgré la virulence des séparatismes baloutche, pachtoune et sindi. Plus que la répression, dont celle du Baloutchistan par Ali Bhutto, en 1973, c’est le fractionnement des mouvements régionalistes, incapables de susciter la même unanimité que la Ligue Awami au Bengale oriental, qui explique que, depuis trois décennies, le Pakistan ait pu résister aux forces centrifuges. Accaparées par la lutte pour l’hégémonie régionale, ces formations en sont venues à nouer des alliances avec les partis nationaux, comme le Parti populaire pakistanais (PPP) des Bhutto ou la Pakistan Muslim League (PML) de Nawaz Sharif, ce qui les a conduits à tempérer leurs ardeurs contre le Centre. L’accession au pouvoir à Islamabad d’un leader non Pendjabi a le même effet dans sa province : l’exercice du pouvoir par Benazir invite ainsi le Sind, dont elle est originaire, à faire acte d’allégeance. « Cette alternance d’identification et de défiance à l’égard de l’État pakistanais, selon l’identité ethnique de son chef, illustre la faiblesse des institutions. L’État n’a pas réussi à s’émanciper des particularismes » (p. 51). Leur enrichissement et la place qui leur est reconnue dans l’armée ont contribué à l’intégration des Pachtouns. Leur solidarité avec les réfugiés afghans dans les années 1980, avec les Talibans dans la décennie suivante, les a invités à soutenir la politique pakistanaise. La création, dans la dernière décennie, d’ « un espace ouvert » entre le Pakistan et l’Afghanistan dominé par les Pachtouns et les groupes fondamentalistes qu’ils soutiennent de concert avec Islamabad, a fait taire la revendication en faveur d’un Pachtounistan indépendant. Mais, observe Olivier Roy, cette disparition du séparatisme pathan ne signifie nullement affirmation du pouvoir central. Il y voit au contraire « l’effacement même de la notion d’État-nation, au profit des structures tribalo-islamiques, plus adaptées aux formes de revivalisme islamique » (p. 242).

Le problème intérieur le plus aigu demeure l’antagonisme qui, dans la région de Karachi, oppose les Sindis aux Mohajirs, ces musulmans, qui ont choisi d’émigrer au Pakistan en 1947. Tout puissants au moment de l’indépendance, les Mohajirs ont vu leur fortune et leur influence progressivement battues en brèche par les autres communautés. Dès lors, ils ont eu tendance à radicaliser leur opposition aux Sindis et au pouvoir central. Néanmoins, des velléités intégrationnistes se manifestent même parmi eux : tout en maniant la bombe et en pratiquant divers trafics illicites pour financer leurs activités politiques, ils acceptent des alliances politiques avec les grandes formations telles que le PPP et le PML. Par ailleurs, l’actuel maître du Pakistan, le général Pervez Musharraf, qui est lui-même un Mohajir, natif de Delhi, pourrait contribuer à apaiser la combativité de sa communauté.

Finalement, malgré un ressentiment persistant des petites provinces contre les Pendjabis et la gravité du problème que posent les Mohajirs, l’intégration nationale présente, selon Jaffrelot, « un bilan plus favorable en 2000 qu’en 1970 » (p. 67). En revanche, les violences religieuses entre chiites et sunnites se sont aggravées au cours des deux dernières décennies. Elles résultent d’une interprétation « étroitement sunnite de la loi islamique » sous Zia, et notamment de l’obligation de la zakât, aumône institutionnalisée, qui a heurté les chiites pour qui la charité doit être un acte volontaire (voir Aminah Mohammad et Marc Gaborieau). L’islam, qui devait être le ciment de la nation, est désormais un facteur supplémentaire de tensions.

Les troubles ethniques et religieux au sein de la communauté musulmane incitent les leaders pakistanais à orchestrer des « campagnes contre les « autres », pour ressouder l’unité du pays » (p. 69). Outre les Ahmadiyya, persécutés par les sunnites, notamment sous Bhutto, plus que les infimes minorités hindoues et chrétiennes, c’est l’ennemi indien, qui, depuis 1947, assure au Pakistan un semblant de solidarité nationale.

Le Pakistan devait exister par l’islam. Plus de cinquante ans après sa fondation, il donne toujours l’impression qu’il ne peut exister que contre l’Inde, qu’il ne cesse de présenter comme une menace pour sa sécurité et son intégrité. Le conflit du Cachemire permet à ses dirigeants de mobiliser la population et de conforter le sentiment national. L’Inde, qui s’est notamment toujours opposée à l’organisation du référendum prévu par les Nations unies, n’est certes pas exempte de torts. Il n’en demeure pas moins que le Pakistan porte de lourdes responsabilités dans les quatre conflits qui l’ont opposé à l’Union indienne, et notamment dans le déclenchement de la guerre de 1965 et de la bataille de Kargil, en 1999. Les humiliations et les défaites qui ont résulté de ces affrontements révèlent, plus que les limites de l’armée pakistanaise face à son homologue indienne, les erreurs d’analyse géopolitique des dirigeants d’Islamabad. Outre une mauvaise évaluation du rapport des forces sur le terrain, le Pakistan s’est illusionné sur l’efficacité des alliances qu’il a contractées. En 1965 et en 1971, ses alliés américains et chinois se sont montrés bien discrets, tandis que l’Inde bénéficiait de l’efficacité soviétique dans la guerre du Bangladesh.

La politique étrangère d’Islamabad, rééquilibrée sous Bhutto, a connu certains succès sous la dictature du général Zia, lorsque le Pakistan est devenu le rempart de l’islam et de l’Occident face à la menace soviétique en Afghanistan. Il a bénéficié alors de la solidarité des pays musulmans et surtout de l’aide massive des Américains en armes et en dollars. Profitant de la retenue à laquelle Washington était condamné, les militaires ont su alors accélérer leur programme nucléaire, avec le soutien technique des Chinois et financier des Saoudiens. C’est durant la guerre d’Afghanistan que les services secrets de l’Inter Services Intelligence (ISI) ont pris dans la politique extérieure, mais aussi intérieure, une importance considérable, filtrant notamment l’aide occidentale en faveur de groupes islamiques radicaux, combattant les Soviétiques, mais très hostiles également aux Etats-Unis.

Grisés peut-être par ces succès, les militaires et les services secrets ont utilisé, dans les années 1990, ces fondamentalistes formés au Pakistan et en Afghanistan pour rallumer le conflit au Cachemire, et, fait nouveau, élargir le « périmètre stratégique » du pays. « Le rêve centrasiatique » (Olivier Roy) des dirigeants d’Islamabad, qui s’est concrétisé avec l’entrée des Talibans à Kaboul en 1996, visait aussi l’Asie centrale ex-soviétique. Il s’est brisé devant les résistances des islamistes tadjiks et ouzbeks, méfiants à l’égard des réseaux pachtounes formés autour de Lahore. Les excès des Talibans aux dépens des chiites d’Afghanistan ont par ailleurs provoqué une nette tension avec l’Iran, qui était pourtant résigné à accepter un gouvernement pro-pakistanais à Kaboul. Les Chinois eux-mêmes ont pris des distances lorsqu’ils ont appris que des Ouighours étaient entraînés sur le territoire pakistanais. La présence auprès des Talibans de terroristes comme Osman Bin Ladin indispose les Américains, qui désapprouvent par ailleurs le harcèlement du Cachemire indien par les groupes soutenus par Islamabad et surtout les essais nucléaires de mai 1998. Si bien qu’à l’aube du XXIe siècle, le Pakistan, instable à l’intérieur, est isolé à l’extérieur.

Jean-Luc Racine, auteur de deux chapitres sur les relations du Pakistan avec les grandes puissances et avec l’Inde, constate que le Pakistan s’est enfermé « dans une logique de tension régionale » et que « la sécurité du pays reste définie en termes prioritairement militaires » (p. 196). Il reste « prisonnier d’un héritage géopolitique conflictuel, au détriment des atouts géo-économiques qui pourraient être les siens dans une Asie renouant avec la croissance » (p. 197). Incapable de réviser sa politique dans un monde bouleversé par la chute de l’URSS, le Pakistan, fidèle à ses options traditionnelles, a choisi de jouer la carte du fondamentalisme islamique. Cette politique lui a aliéné ses voisins, tout en grevant un budget déjà mis à mal par la course aux armements avec l’Inde. Elle l’a également empêché de saisir cette chance que constituait, pour son développement, un engagement au sein de l’Organisation de coopération économique (OCE), renforcée par l’adhésion des républiques d’Asie centrale et immensément riche en ressources énergétiques.

Le Pakistan n’est pas dépourvu de possibilités économiques. Gilbert Etienne rappelle qu’à défaut d’infrastructures industrielles, il détenait en 1947 « de bonnes cartes en matière agricole » (p. 282). Il a d’ailleurs connu de belles périodes de croissance, sous Ayub Khan et Zia, quand le PIB progressait de plus de 6 % par an. Les dépenses militaires, qui oscillent entre 5,5 et 7,2 % du PIB de 1970 à 1990, autant que ce qui est consacré au développement (6 à 8 %), la corruption effroyable, la faiblesse des rentrées fiscales et le gâchis des deniers publics, le poids de la dette, dont le service représente 50 % du budget, ont, ces dernières années, plongé le pays dans une situation critique, que les sanctions américaines ont aggravée. Un tiers des Pakistanais vivent en-dessous du seuil de pauvreté, 55 % ne savent pas lire, le problème de la surpopulation n’a jamais été pris à bras le corps et les services de santé laissent à désirer. Dans un tel contexte, les politiques étant discrédités et les militaires égarés dans des aventures incertaines, les fondamentalistes peuvent tirer les marrons du feu. Comme Ahmed Rashid, Christophe Jaffrelot n’exclut pas « une révolution islamique d’inspiration talibane au Pakistan » (p. 439).

 Jean-Luc Racine veut croire à un sursaut, à des réformes qui éviteront la révolution. L’avenir du Pakistan - et de la région - dépendra de sa capacité à remettre en cause une politique qui a échoué, à l’intérieur comme à l’extérieur, Le Pakistan, rappelle Jean-Luc Racine, est un « État pivot » dont « le destin affecte la stabilité régionale, et même internationale ». Il appartient à ses dirigeants d’en faire « un maillon positif du système mondial, plutôt qu’une source d’incertitude à la charnière stratégique du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, de la Chine et de l’Asie du Sud. Il lui faudra pour cela calmer le jeu sur le double front de l’Afghanistan et du Cachemire, et mobiliser enfin sa plus grande richesse, sa population, pour mieux la servir » (p. 197).

  Jacques WEBER

Université de Nantes