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Gingy vu par Godeheu en 1755

 

[En janvier 1755, Godeheu décida de venir voir Gingy. Le 25, il quitta Pondichéry et, via Valdaour, arriva le 28 à la forteresse qu'il quitta le 29. De son bref séjour dans la ville conquise par les Français en 1750, il a laissé ses impressions dans un journal conservé aux Archives nationales (Col. C2 88, fol. 5- 7, Extrait du journal de mon voyage de Pondichéry à Gengy par Mr le chev. Godeheu, 25 janvier 1755, fol.4-9) .

Sa description des lieux est celle d'un homme de guerre sensible aux avantages et défauts des ouvrages de défense. On notera que le gouverneur français considérait cette architecture comme démesurée, faite plus pour impressionner que pour être stratégiquement efficace. Jean Deloche].

 

"Il faut passer au milieu de plusieurs rochers avant de se rendre à la grande aldée [le pettah des plans anglais, aujourd'hui disparu] qui est protégée par le canon de la place et s'étend le long de la courtine du côté de l'est. On pénètre dans les fortifications de Gingy après avoir traversé cette sorte de seconde ville dont les rues sont tirées au cordeau et où résident les Maures de quelque condition qu'ils soient. Fine demeure dans la ville fortifiée que l'état-major et la garnison de mille à onze cents hommes.

Pour avoir une vue juste de la ville de Gingy il faut disposer en triangle trois montagnes sur lesquelles on a bâti des forts joints les uns aux autres par de grandes courtines qui forment une enceinte extrêmement vaste en faisant le tour des fortifications. l'y ai remarqué cinq ou six endroits très faibles qui ne sont flanqués d'aucun côté: les angles rentrans qui se trouvent au pied des montagnes sont de ce nombre et on peut y arriver sans crainte d'être incommodé par le feu de la place.

Je ne crois pas qu'il y ait des montagnes dans le monde dont l'aspect soit plus horrible que celle de Gingy : elles ne sont composées que de morceaux de rocher entassés les uns sur les autres et cet amas de pierre sans terre et sans verdure représente au naturel l'ouvrage des géants de la fable lorsqu'ils escaladent le ciel. Si on y trouve quelques arbres et beaucoup de plantes curieuses ce n'est que dans les endroits creux et réservés où la terre a pu se conserver malgré la chute des eaux. qui a dépouillé le reste du terrain.

 

 

La Grande Montagne [Rajagiri]

On l'appelle ainsi parce qu'elle est réellement la plus haute de toutes. Mr Dange a calculé qu'elle peut avoir 170 toises d'élévation. On arrive à son sommet par un chemin tortueux fait de marches et de rampes douces. Des corps de garde successifs sont autant d'obstacles pour ceux qui tenteroient de le surprendre. Un précipice affreux qu'on ne peut franchir que grâce à un pont de bois dont la pente de haut en bas est très inclinée rend la forteresse imprenable de ce côté là, et c'est le seul par lequel on puisse y aborder .

Quoique les fortifications de la citadelle soient extrêmement défectueuses, il est aisé de voir que sa situation la met hors d'insulte et que la famine seule pourroit en chasser ceux qui auroient eu le courage de s'y renfermer .

Les Maures ont su y aménager pour leur besoin de grands réservoirs où l'eau se conserve parfaitement et des citernes où l'on puise encore aujourd'huy de mauvaise huile et de la mantègue entièrement gâtée; les greniers à sel n'ont pas été oubliés. Nous sommes entrés aussi dans plusieurs souterrains garnis de bancs de pierre qui m'ont paru uniquement destinés à se garantir de l'ardeur du soleil.

La Montagne des Anglais [Krishnagiri]

Elle porte ce nom depuis la démonstration que firent les Anglois de vouloir nous attaquer à Gingy, après l'échec que Mr de Véry reçut à Arcate en 1752. Cette montagne n'est pas si escarpée que la précédente, mais il sera toujours fort difficile de s'en rendre maître sans trahison. Le chemin qui y conduit n'est pas aisé à trouver et on est bien étonné, après avoir suivi celui qui paroit le seul praticable, de se trouver presque en haut de la montagne vis à vis d'un grand rocher taillé à pic et d'une hauteur prodigieuse. Les Maures n'ont rien épargné pour embellir cette fausse route taillée en forme d'escalier, tandis que le véritable chemin est caché derrière plusieurs rocs entre lesquels il faut passer nécessairement et où quatre hommes, la bayonnette au bout du fusil, en arrêteroient cinq cens. La forteresse renferme à peu près les mêmes commodités que celles dont j' ai parlé dans la description précédente; on y voit une pagode ornée de mauvaises peintures qui sert aujourd'hui de caserne.

La Montagne du Sud [Chandrayandurgam]

Quoique ses fortifications soient plus étendues que les deux autres, on la regarde cependant comme la plus foible des trois à cause de la quantité d'endroits accessibles dont elle est entourée. Je n'y ai rien vu de remarquable et toute sa force consiste en doubles murailles qui forment des angles saillans et rentrans.

Outre ces trois forteresses il y a encore plusieurs ouvrages extérieurs bâtis sur de petites montagnes à une demi-portée de canon de la place, qu'on peut regarder comme autant de postes avancés [il s'agit probablement de Kurangudurgam et de Kusumalai]. La citadelle qui est en dedans de la grande enceinte [ qu'on appelle aujourd'hui le fort interne n'en mérite guère le nom, et ce n'est qu'un terrain assez considérable formé par de simples murailles; la porte et les corps de garde sont les seuls endroits susceptibles de défense.

Voilà tout ce que je puis dire des curiosités de Gingy qui méritent certainement d'être vues, mais lorsque je réfléchis sur les sommes immenses qu'il en a dû coûter, je ne puis m'empêcher d'appeler ces belles merveilles le chef d'œuvre de l'extravagance".