Blue Flower

Neil Bissoondath - Tous ces mondes en elle - Éditions Phébus

 

Y

asmine, une jeune femme d'origine indienne, part du Canada où elle est domiciliée, avec, dans ses bagages, l'urne funéraire de sa mère dont elle dispersera les cendres dans une île anglaise des Caraïbes, bien loin de l'Inde.

Shatki, sa mère, avait dit à Yasmine : "Réjouis-toi que tes arrières grands parents aient décidé de quitter l'Inde. Aurais-tu eu envie de naître dans ce fouillis d'humanité ?" (page 369).

Les Indes, les Antilles et l'Amérique sont les trois pôles mythiques de cette saga faliliale autour desquels graviteront des couples que leurs désirs, leurs quêtes et leurs angoisses ont unis ou désunis.

Le roman se déroule comme un long travail de la mémoire. Presque tout est souvenir. Les vies des principaux personnages (Shatki, Ram, le père, Yasmina et d'autres, parents, servante) sont dévoilées à travers des conversations - réelles ou fausses - des monologues infinis, des allusions confuses qui s'éclairciront avec d'autres propos d'autres gens. Seront évoqués de multiples moments que des discours juxtaposent, tissent, tressent et entremêlent mais dont nous aurons, nous lecteurs, seuls l'entière connaissance car la plupart des êtres en présence ignorent une grande part des confidences que certains font, jusqu'au grand secret.

Les mots évoquent des mondes enfouis qui bouillonnent au-dedans de soi dans une solitude et un silence lourds de non-dits qui, peu à peu, s'échappent des bouches pour que des "mystères fragmentés", des "énigmes non formulées" se révèlent et affranchissent les êtres. Et ces existences s'étirent dans une nature antillaise si exubérante, colorée, savoureuse, si chaude qu'elle aggrave plutôt qu'elle n'allège la trame pesante des vies.

Sans éventer ce roman en le racontant, il faut savoir qu'il s'agit ici de quête d'identité : "[s'éloigner] des vies vécues pendant des dizaines d'années au même endroit et de la même manière" (page 142), quête rendue malaisée par toutes sortes de discriminations, raciale bien sûr, toujours latente, souvent apparente et si rude : "Un jour, j'aimerais bien devenir blanche" dit à Yasmine sa fille (p 191), mais aussi sociale et politique. Il s'agit aussi, et c'est là l'essentiel du livre, de la quête d'une terre à aimer, où vivre, où s'intégrer en dépit des pressions des morts et des vivants, des us et des rites qui enracinent, en dépit de la couleur de la peau. C'est donc avant tout une quête de liberté, de la dignité, tout simplement de son salut.

Pour réussir à tout prix à assouvir ce désir absolu et l'imposer, il faut à Yasmina se choisir un monde nouveau, refuser "tous ces mondes en elle" qui pèsent, s'entrechoquent, limitent et affaiblissent. "J'appartiens au pays que j'ai aimé," disait l'écrivain Colette, "J'appartiens au pays que j'habite" disent ensemble Yasmine et son auteur. Et c'est aussi à Ash, son jeune parent, que Yasmine le dit. Ash est cet Indien adolescent révolté, resté aux Antilles, s'affirmant dans les rites hindouistes mais entretenant pour qui sait le lire, au fond de lui, le rêve désespéré d'un ailleurs inaccesible : "les Amériques" sans doute.

Et Yasmine, loin de la noirceur du soleil et de la nuit, repartira au Canada, rejoindra Tim son époux, l'architecte obsédé du verre, de la transparence et de la lumière. Rien ne laisse indifférent dans ce roman de noirceur et de lumière dont les humains qui pour la plupart sont pleins de tendresse et d'amour, se débattent dans la complexité douloureuse de leurs pauvres existences à la recherche d'eux-mêmes.

Ce beau livre nous a été accessible grâce à l'excellente traduction de Katia Holmes.

Noëlle Deler