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Guy Deleury - L'Inde, continent rebelle - Éditions du  Seuil

 

L'Inde est un inlassable objet d'interrogation : comment ce pays, qui rassemblera dans quelques années près du quart de l'humanité, pourra-t-il affronter les défis immenses qui se posent à lui ? Ce pays n'est-il pas paralysé par une organisation sociale profondément inégalitaire et contraignante que les Occidentaux ont étiqueté " système de castes " ? Système expliqué en religion, semble-t-il, le karma justifiant la naissance et l'enfermement dans une caste par les actes accomplis dans des vies antérieures.

C'est là une vision non pas inexacte, mais simpliste, que Guy Deleury cherche à corriger dans son dernier livre qui nous conduit dans une connaissance de l'Inde et une compréhension de ce pays qu'il s'efforce de communiquer à ses lecteurs depuis son premier ouvrage, Le Modèle hindou (Hachette, 1978) et à travers tous ceux qui ont suivi. On relit toujours avec profit Les Indes florissantes (Laffont, Bouquins) où l'on retrouve les premiers regards des voyageurs français sur des contrées alors lointaines et surprenantes.

Guy Deleury rappelle d'abord que le système des castes, mot d'origine portugaise, recouvre deux réalités bien différentes qui, il est vrai, sont difficiles à saisir et que, même en Inde, certains voudraient confondre dans une espèce d'essence de la société indienne que l'on retrouve maintenant sous le terme d'hindutva. Sous un même terme ce sont deux systèmes que l'on confond : celui des varna et celui des jâti.  La jâti est le groupe auquel l'homme et la femme appartiennent par leur naissance. Ce groupe, caractérisé par l'endogamie, définit en général le rôle professionnel et économique que chaque membre joue dans sa relation avec les autres groupes. Il y a un nombre considérable de jâti dont les fonctions varient selon les régions. Il existe en général un grand attachement des membres à leur jâti d'appartenance, bien que l'activité professionnelle ne soit plus, aujourd'hui, aussi déterminée qu'elle a pu l'être autrefois. Quant aux varna, c'est un système fondé sur des notions de pur et d'impur et qui permet de classer chacun hiérarchiquement par référence aux couleurs du spectre : le blanc pour le brâhmane (le prêtre, le détenteur du savoir), le rouge pour le kshatriya (le guerrier), le jaune pour le vaïshya (le commerçant) et le noir pour le shoudra (le serviteur), sans compter ceux qui n'ont pas de véritable existence, les hors-castes. Le classement des varna, organisé et prôné par les brâhmanes, a intégré dans son système l'organisation des jâti, d'où la confusion souvent faite d'un système de castes démultiplié en une multitude de sous-castes.

L'auteur fait revivre l'histoire de cette organisation sociale en montrant comment cette hiérarchie des varna brâhmaniques ne s'est pas toujours imposée à la société indienne et que cette dernière a essayé à plusieurs reprises de sortir de ce carcan qui la transformait de société solidaire en système fondamentalement inégalitaire, avec son cortège d'attitudes de mépris et d'exclusion pour certains de ses membres. Le développement du Bouddhisme était certainement en partie une réaction contre ce type d'organisation sociale ; son enseignement en prâkrit (c'est-à-dire en langage naturel, vernaculaire, par opposition au sanskrit, langage artificiel et réservé aux hautes castes), s'adressait à tous sans distinction. Il y eut une époque où l'Inde était bouddhique et par un glissement mystérieux, dû au shisme du "grand" et du "petit véhicule" sans doute provoqué par des brâhmanes, « le bouddhisme s'évapora du continent qu'il avait contribué à faire naître ». Cette "évaporation", illustrée par la grotte 14 d'Ellora, le Kaïlasa, a fait place à la religion de Shiva qui, à ce moment, a dû se développer dans une continuité de vénération populaire sans antagonisme apparent avec la dévotion au Bouddha.

Avec cette progressive reprise en main, c'est tout un pan de la civilisation du continent qui allait être à la fois récupéré et occulté par le système brahmanique et que Guy Deleury appelle la "religion des exclus". La description de cette religion et de ses adeptes depuis le 14e siècle est remarquable. L'auteur nous entraîne dans le monde de la bhakti, véritable monothéisme d'un dieu d'amour miséricordieux accessible à chacun dans son cœur, bien éloigné du panthéisme hindouiste confisqué par les brahmanes dans des textes et dans une langue dont l'accès leur est réservée. Dans leur langue naturelle, les chantres de la bhakti, gens de métiers manuels, ont produit des œuvres toujours vivantes. Tout Indien connaît les noms de Nâmdev, le tailleur, de Kabîr, le tisserand, de Toulsidâs, le marchand de parfum, du Gourou Nanak.

Ce monde de la bhakti, de gens souvent sans instruction, est prodigieux dans la justesse et la qualité de son expression. C'est Kabîr, par exemple, qui fustige les brahmanes qui, à ses yeux, défigurent l'hindouisme :

Ils se lèvent tôt, les pandits
Pour ne dire que des mensonges ;
Mensonges du matin, mensonges du soir ;
Leur esprit est pétri de mensonges.

Le mystère de Ram leur est inaccessible,
Ils se sont fabriqué une doctrine
A partir des Védas et des Pourânas,
Sans se soucier de les bien lire.

Ram, nom donné à ce dieu intérieur, est le dernier mot que prononça Gandhi en tombant sous les coups de feu de Godsé, ce brahmane orhodoxe et extrémiste, qu'une pièce de théâtre, il y a quelques années, voulait célébrer comme victime !

Le Raj britannique eut pour conséquence ce que Guy Deleury appelle la glaciation de l'Inde, car il donna les emplois d'administration, donc du pouvoir, aux castes élevées qui avaient seules accès à l'instruction. Les Anglais se constituèrent eux-mêmes en caste. Ce système de castes est sans doute à l'origine du régime d'apartheid que la couronne britannique imposa en Afrique du Sud et qui apprit à Gandhi d'aborder l'Inde avec des yeux nouveaux.

Ce livre entraîne le lecteur dans la description d'un pays attachant, plus complexe que compliqué, et veut en faciliter la compréhension. Il y parvient avec beaucoup de bonheur dans l'expression et dans l'exposé vivant d'événements qui sont, et ont déjà été, des sujets de romans. On apprend ainsi que ce sont les Anglais qui ont inventé les maharajas ; on assiste à une fresque historique qui replace " la grande mutinerie " de 1857 dans son contexte et le mouvement nationaliste qui, 90 ans plus tard, aboutit à l'indépendance du pays. Etrange histoire où les acteurs bien connus sont quelquefois surprenants, comme ce Britannique qui créa le mouvement du Congrès ou ceux qui, avec le mouvement théosophique, furent pour beaucoup dans la prise de conscience du sentiment national.

L'Inde qui n'est pas un pays simple ne peut laisser indifférent. Guy Deleury en fait la preuve par ce livre qui est, pour ce grand pays, un chant d'amour et, pour nous, une source d'informations de grande qualité qui incite à de nombreuses lectures grâce à une bibliographie particulièrement bien présentée après chaque chapitre. Un livre indispensable.

Roland Bouchet