Blue Flower

 

L'enfant venu d'ailleurs

 

 

L'enfant venu d'ailleurs se mit à errer.   
Il parcourut les villages isolés   
et les villes monstrueuses,   
découvrit les temples monumentaux et les petits sanctuaires,   
les banyans et les tombes, les rishivallis[1] et les grottes,   
les étangs sacrés et la Ganga-mère.

 

Les planètes et les étoiles, la nuit sombre et le soleil dardant   
se ramassaient dans ses yeux ouverts vers le grand livre vivant   
mais il se sentit avalé par la pieuvre gigantesque   
des profondeurs sous-marines.   
Loti dans les ténèbres mais le feu dans ses paupières,   
l'enfant venu d'ailleurs voulait être sage comme un guru,   
il figea son bout de crayon, qui devint lance, trident.

 

Alors il entendit des voix et des voix,   
des murmures de contes et de refrains,

de la musique et de bhajans[2].

 

Sa main caressait, sa main se tendait, s'offrait, giflait   
sa voix multipliait les mains et les mains multipliaient les voix.   
Dans l’océan des étoiles, la course des météores comme les tentacules de la pieuvre   
s'allongeaient indéfiniment et dans la contemplation de ces multiplicités,   
l'enfant perçut l'arme du mystère qui change la face des choses et le pouvoir des mots.   
La mine de son crayon s'aiguisa démesurément pour devenir lance pointue   
et lame acérée. L'enfant de l'autre rive se sentit Subramanian[3].   
L'enfant de l'autre rive n'était pas un enfant comme les autres.   
Il traçait sur la plage blanche une ligne et la ligne prenait des formes sinueuses et les formes s'engendraient, commençaient à se mouvoir   
et l'œil de l'enfant bougeait et faisait bouger les formes.   
les lignes droites se mettaient à épouser des formes curvilignes   
et les sinuosités dansaient des histoires tues dans les lézardes des murs de l'histoire.   
Ici et là une tige de lierre surgissait      
qu'un mendiant de passage arrachait dans son errance nuitée.   
L'enfant prenait plaisir à tourbillonner avec les lignes,   
il jouait le jeu des mots et les mondes à la pointe de son crayon se déformaient, laves des cratères et cimes enneigées, rivières ombragées de rizières   
et fleuves de la mère-ganga coulaient à flots sur les lignes des livres   
racontés dans la mémoire des aïeux disparus.

 

Le crayon prit forme, il devint lance il devint arme,   
il alla se blottir dans le creux de la main de l'enfant.   
Et l'enfant venu d'ailleurs entra dans le tourbillon des formes.   
Et l'enfant devint Subramania, Sastha, Mohini, Shiva, Krishna et Skanda, Shakti et Parvati   
et mille autres, autre que lui perdus dans les bras de l'autre ;   
Des écumes de visage garnissaient un flot d'histoires qui déferlaient dans sa tête, véritable déluge de fêtes.   
Et sa ligne première se brisait, se morcelait en miettes embrassées, embrasées de rumeurs sues et d'histoires parcourues.   
La terre sous ses pieds délassait des gorges et des ravines, des gouffres et des grottes souterraines cachées dans la fureur des voix du passé.

 

L'enfant dévalait sur ses pentes dangereuses, remontait les courants capricieux et ses yeux s'allumaient aux mille rayons d'outremer.   
Passager clandestin, ou voleur de feu, l'enfant emmuré dans sa grotte   
illuminait son gouffre, montagne ténébreuse blottie dans le cristal ensoleillé.

 

La lance de Subramanian

 

Alors l'enfant venu d'ailleurs se sentit Subramanian.   
La lance est source d'inspirs   
des manières de dire les choses.   
Ainsi on lance une parole   
et la parole remplit l'espace   
et parcourt le temps,   
vole l'espace privé,   
ressuscite ce qui n'a pas été   
remplit les vides de l'histoire   
et rafistole toujours de ce qui a été dit,   
mal dit ou pas assez bien dit, pour redire   
et dire autrement, terre qui se renouvelle   
et homme qui se refait.

 

L'enfant soulevé vit venir à lui le paon   
à la queue peinturlurée   
ses yeux se dédoublèrent et les pieds se dérobèrent.   
Subramanian sur sa monture commença à graviter.   
Bleu teinté de vert, vert teinté de bleu   
le paon pavane sa lumière   
et parade sa queue   
percé d'yeux et couronné de barrettes   
il avance de sa candeur cadencée.

 

Entre les griffes du paon
un serpent se trouva pris au piège
bien mal lui en prit
car le fil de son corps se déroula et s'enroula si bien
que les griffes du paon s'entrelacèrent
liane qui encercle
le port et le transport
et de concert
le paon et le serpent
de paix et d'intimité s'entendirent
pour servir de support
à Subramanian
avec le temps qui chavire
au-delà du temps
par monts et vaux
dans la demeure éternelle de l'image
embrassant la totalité de la divinité
dans la grâce des apparences.

Gloria SARAVAYA

Lauréate 2000 du Jasmin d’Argent

(Palmarès francophone)

 



[1] Rishivallis : huttes d’ermites, ermitage.

[2] Bhajans : chants dévotionnels hindous.

[3] Subramanian : dieu de la guerre, fils de Shiva. Muni d’une lance, le paon est son véhicule.