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La population indienne de Pondichéry 

et la Révolution française.

 

 

Par David Annoussamy

 

L'activité politique.

L

a Révolution française survenue en apparence de façon soudaine, le 14 juillet 1789, avait, en fait, couvé pendant un certain temps. Les idées libérales des écrivains français du XVIIIe siècle avaient conquis du terrain et leur influence s'était ressentie dans le gouvernement de la France avant même la Révolution. Une décision concernant Pondichéry illustrera bien ce point. Quand le roi Louis XVI avait été saisi des mesures prises à Pondichéry pour la constitution d'une compagnie spéciale de cipayes consistant en chrétiens hors castes, il l'avait condamnée par l'ordonnance du 28 janvier 1876 proclamant que les hommes de toutes les religions devaient être admis dans l'armée sans distinction ou prééminence d'une secte quelconque sur l'autre, interdisant une ségrégation quelconque qu'elle soit de secte ou de caste dans la compagnie et ordonnant que tous les hommes soient mélangés comme les soldats loyaux d'un même roi.

La population civile de Pondichéry à ce moment comportait :

1- les fonctionnaires de la Compagnie ;

2- les colons, la plupart du temps d'anciens fonctionnaires qui avaient choisi de rester et de poursuivre, pour leur profit personnel, le commerce qui leur était autorisé et qu'ils avaient déjà pratiqué même quand ils étaient en fonction ;

3- des européo-indiens ;

4- des topas, ce qui signifiait " ceux qui portaient des chapeaux " et désignait les Indiens qui avaient adopté le mode de vie européen ;

5- les Hindous convertis au christianisme ;

6- les Musulmans ;

7- les Hindous, divisés en castes de la main droite et de la main gauche, qui constituaient la majorité de la population.

Quand les Français reprirent possession de Pondichéry le 1er février 1785, en application du Traité de Versailles, quelques décisions importantes furent prises en France en ce qui concerne Pondichéry qui furent dures à avaler pour la population. Pondichéry n'allait plus être une capitale, mais gouvernée de Maurice (Ile de France). Elle était réduite au statut d'installation commerciale sans aucune force armée. Une nouvelle Compagnie des Indes orientales était créée avec un droit de monopole sur le commerce en Inde. Ce dernier arrangement affectait directement les strates officielles et commerciales de Pondichéry qui constituaient les deux secteurs d'influence.

La nouvelle d'une révolution qui avait éclaté en France atteignit Madras au début de l'année 1790, mais les nouvelles étaient plutôt vagues et suscitaient beaucoup d'inquiétude dans la population. Des nouvelles précises arrivèrent le 22 février 1790 quand le bateau " Bienvenue " atteignit Pondichéry. L'ordre d'évacuer les forces armées de Pondichéry fut réitéré. La population de Pondichéry fut d'abord pétrifiée par les nouvelles. On décida de désobéir à l'ordre d'évacuation. Les idées de la Révolution française furent immédiatement acceptées et la population de Pondichéry voulut qu'elles soient aussi implantées dans l'Etablissement. Une assemblée générale de citoyens fut organisée le 1er mars 1790, juste une semaine après la réception des nouvelles. Elle fut tenue sur la place du gouvernement et tous firent le serment de fidélité à la nation, au roi et aux lois. L'assemblée générale des citoyens fut cependant réduite aux quatre premières catégories de population citées plus haut. Les Chrétiens indiens s'étaient réunis sur cette place du gouvernement pour présenter au gouverneur un mémorandum qui avait recueilli plusieurs signatures. Ils demandèrent à être considérés aussi comme citoyens français et à être toujours protégés comme par le passé. Le Gouverneur accepta de les traiter en citoyens français et les encouragea à apporter toute l'aide nécessaire quand l'occasion se présenterait.

Le 2 mars, l'Assemblée générale des citoyens se réunit à nouveau. Durant cette réunion, les citoyens français préparèrent six mémorandums pour être envoyés à l'Assemblée nationale française par trois représentants choisis par l'Assemblée générale. Les citoyens indiens, incluant les hindous qui étaient aussi présents, envoyèrent alors une délégation à l'Assemblée générale des citoyens avec la requête de les considérer aussi comme membres de l'auguste corps national de Pondichéry. Le président de cette Assemblée, Moracin, exprima son plaisir de leur présence et les remercia pour leur longue patience et leur dit : " nous vous acceptons parmi nous et nous vous demandons toute l'aide pour la cause publique chaque fois que l'occasion s'en présentera ". Les Indiens furent autorisés à présenter un mémorandum à l'Assemblée Nationale française et leur mémorandum, daté du 11 mars, fut emporté en France avec les mémorandums de la population française[1]. Dans ce mémorandum, l'histoire de Pondichéry depuis l'arrivée des Français est rappelée, les difficultés rencontrées au moment de la guerre et les dépenses qui en furent la conséquence sont rapportées. Il est mis en relief que les Britanniques qui étaient faibles au début avaient dépassé les Français en matière de commerce. Si les Britanniques veulent sincèrement leur par seulement, ils auront à nous donner la nôtre dans le commerce, est-il dit. Il est aussi rappelé que, au lieu de retirer les troupes, plus de troupes devraient être envoyées et que le commerce libre devrait être restauré. De cette façon, le mémorandum apparaît comme un sommaire du mémorandum écrit par la population française. Le seul élément nouveau de ce mémorandum indien est la requête de confirmer la réception des Indiens comme faisant partie de l'Assemblée de Pondichéry.

Ce mémorandum est un document important étant donné qu'il est le premier dans lequel les droits politiques sont réclamés de manière officielle par les Indiens de Pondichéry. En voyant le document dans son ensemble et en tenant compte des détails et du style, il apparaît qu'il fut d'abord rédigé en français par quelques Français à la demande des Indiens et puis traduit en tamoul. Quoi qu'il en soit, le document tamoul a été prévu comme l'original et le français comme la traduction. Les deux versions étaient reproduites en appendice pour l'appréciation des lecteurs.

En dépit des assurances données, les Indiens ne furent pas pris dans l'assemblée générale des citoyens. Cette assemblée mit en place un comité de citoyens pour assurer le travail au jour le jour. Parmi les objets qui ont reçu l'attention de ce comité, il y avait la réforme du corps municipal. Le 17 août 1790, l'adresse de l'Assemblée nationale française aux provinces et le règlement daté du 14 décembre 1789 concernant les municipalités furent reçus de France. A la réunion de comité suivante, un orateur se fit l'avocat de la participation des Indiens dans le nouveau corps municipal. Ce ne fut pas admis par la majorité des citoyens. Un groupe de citoyens a soulevé plusieurs allégations contre la conduite des affaires par le comité. Le comité appela l'assemblée générale à se réunir et à régler le problème. L'assemblée décida de rapatrier certains des Français qui n'étaient pas d'accord et de nommer un nouveau comité.

En ce qui concerne la participation des Indiens à la municipalité, après la réunion de l'assemblée du 24 avril 1790, le président appela Thiruvengada Pillai, le chef de la communauté indienne, et deux autres Indiens pour les informer de l'intention de former un corps municipal et leur demander d'inviter les Indiens à élire des députés qui seraient les porte-parole de la communauté indienne. Quoi qu'il en soit, le 6 septembre 1790, le nouveau corps municipal fut créé sans aucune participation indienne. Même les Topas, qui avaient été admis à l'assemblée des citoyens depuis le début, furent exclus, contre quoi ils protestèrent. 

Le comité des citoyens décida d'envoyer une dépêche à l'Assemblée nationale française sur la question de la citoyenneté en préférant laisser à l'Assemblée nationale le soin de décider. Bien sûr, la question des qualifications pour être électeur et pour être éligible était une question d'autant plus difficile qu'elle n'était même pas résolue en France. Le comité préféra laisser à l'Assemblée nationale française le soin de décider de la question de la citoyenneté et envoya une dépêche en France à cet effet. Il craignait cependant que l'Assemblée nationale choisisse la parité entre Français et Indiens. Aussi, soulignait-il la grande différence entre les différentes catégories de la population de Pondichéry. Le bateau était à peine parti que les Indiens voulurent savoir le contenu de la dépêche envoyée en ce qui les concernait. Le comité refusa cette requête, ce qui prouvait pour les Indiens que les propositions ne leur étaient pas favorables.

Le 5 juillet 1791, l'Assemblée générale des citoyens décida de se transformer en une assemblée coloniale qui comporterait des représentants des autres comptoirs et aurait tous les pouvoirs délégués par l'Assemblée nationale française par son ordonnance du 28 mars 1790. Le 1er août 1791, les membres représentant Pondichéry à l'Assemblée nationale furent élus à la nouvelle Assemblée Législative en France. Quand il fut connu que ceux qui étaient élus n'étaient pas qualifiés, étant donné que, de par la Constitution, les membres de l'Assemblée nationale qui avaient voté la constitution ne devaient pas être réélus, deux nouveaux membres furent élus par les citoyens français en mars 1792 pour l'Assemblée Législative. Alors, l'assemblée coloniale commença à prescrire les règles pour l'élection de la nouvelle assemblée coloniale. Le 9 novembre 1792, la liste des électeurs était établie et les topas y étaient aussi inclus à condition qu'ils soient capables d'écrire et de parler français, les autres conditions étant similaires à celles qui sont applicables aux Français. Les Indiens qui avaient adopté la manière de vivre et la langue des Français furent traités sur le même plan que ces derniers. Ils étaient seulement au nombre de 14.

Le 30 mars 1793 des nouvelles de France annoncèrent la suspension du roi et la proclamation de la République. La réorganisation de la mise en place politique de la colonie fut reprise et une vague d'enthousiasme et de fraternité prévalut dans la ville. Chaque événement important était marqué par des gens qui s'embrassaient. Deux enfants français furent baptisés Pondichéry. On s'adressa au gouverneur en tant que " citoyen gouverneur " et au juge " citoyen juge " en lieu et place des manières révérencieuses de s'adresser à eux antérieurement. Le 9 avril, la population indienne réagit aux nouveaux événements. Les Mahanattars (les notables) vinrent à l'assemblée coloniale pour présenter leurs félicitations et exprimer leur bonheur de vivre sous le drapeau français, libres du despotisme auquel les Indiens étaient soumis sous le joug britannique.

Mais la Révolution française à Pondichéry eut une fin brutale quand, le 12 juillet 1793, la ville fut assiégée par les Anglais. Le 24 août 1793, Pondichéry capitulait et la présence française ne fut restaurée qu'en 1816. Depuis l'arrivée des nouvelles de la Révolution en février 1790 jusqu'au siège, il y eut une activité politique frénétique parmi la population française. C'était suivi de très près par la population indienne qui désirait y participer sous une forme ou une autre. Cette aspiration aboutit à une frustration, bien que des assurances leur eussent été données à un moment ou à un autre. Ceci créa un mécontentement dans la population indienne et conduisit à quelques troubles.

 

Actes de révolte.

Pour succéder à Thiruvengada Pillai en tant que chef de la communauté indienne, son fils fut nommé le 13 février 1791 par le gouverneur, le chevalier de Fresne. Cette nomination fut mal ressentie par Belvindra Pillai qui aspirait à ce poste et aussi par la communauté chrétienne qui soutenait sa candidature. Ils élevèrent des protestations et firent valoir que la nomination avait été prise sans consulter les Mahanattars. Le gouverneur, furieux, leur dit que la nomination du chef des Indiens était sa prérogative exclusive et leur enjoignit de ne plus se permettre de telles protestations à l'avenir.

Le 6 mars 1791, les Hindous et les Chrétiens se réunirent en grand nombre sur la place près de la porte de Villianour. Toutes les boutiques étaient fermées. Le Gouverneur envoya des émissaires mais ne put rien savoir des motifs de cet attroupement. Excédé par un tel événement sans précédent, le Gouvernement ferma les quatre portes de la ville, les bâtiments importants officiels étant placés sous la protection de l'armée, elle-même mise en alerte. Le gouverneur, accompagné d'autres officiers, vint sur les lieux et demanda quel était l'objet de cette réunion de masse. Les hindous dirent simplement qu'il y avait eu un appel par voie d'affichage, demandant à chacun de venir à cette réunion. Les Chrétiens ne dirent rien. Le gouverneur leur dit que s'ils avaient un sujet quelconque de plainte, ils devaient faire une requête par écrit, que le fait d'avoir causé un tel désordre était répréhensible, qu'il le tolérait pour cette fois et que, si cela devait se renouveler, il aurait alors recours à l'armée pour disperser le rassemblement. Il les invita alors à envoyer des représentants de toutes les castes à sa résidence. Le jour suivant, quand les représentants rencontrèrent le gouverneur, Belvindra Pillai parla avec beaucoup de véhémence. Il avait le soutien complet des Chrétiens et des Hindous de la caste de la main gauche. Il apparut comme étant le premier politicien indien au sens moderne du terme. Il avançait l'idée d'un comité de citoyens indiens et d'un corps municipal indien à créer à égalité avec les corps français similaires pour prendre en compte les intérêts des Indiens. Ce n'était pas du goût des Européens, qui demandèrent au gouverneur de proclamer la loi martiale étant donné que la réunion du 6 mars avait eu un caractère séditieux. Le gouverneur ne les suivit pas jusque-là, mais laissa passer l'opportunité de prendre en compte les aspirations manifestées par la communauté indienne pour les pratiques démocratiques qui commençaient à s'installer dans la communauté française.

Le matin du 25 avril 1791, 300 cipayes, après avoir abandonné leurs armes, sortirent du fort et se réunirent près de Villichetti Chavadi. Le gouverneur, accompagné de deux Européens et de deux Indiens, vinrent leur demander les raisons de leur désertion. Ils se plaignirent que leur commandant, M. Duplessis, avait l'habitude de les attacher et de les battre pour des peccadilles et qu'il faisait de leur vie un enfer par des actes quotidiens de dureté. Il leur aurait été agréable d'être traités selon les règles du roi et non selon les caprices et la fantaisie de leur commandant. Ils n'avaient pas signé un document par lequel ils auraient consenti à devenir des esclaves. Ils ne serviraient pas plus longtemps, à moins que M. Duplessis soit relevé de ses fonctions ; ils le dirent avec une grande détermination. Le gouverneur leur fit valoir que M. Duplessis ne pouvait être relevé sans un ordre de la France, qu'il y avait une grande faute de leur part à avoir quitté le fort et qu'ils auraient dû rédiger leurs griefs pour qu'il puisse prendre les mesures appropriées. Les cipayes confièrent en conséquence à des représentants le soin de rédiger leurs griefs.

Le 28 avril, à l'instance du gouverneur, quelques officiers et d'autres cipayes rencontrèrent les déserteurs et les persuadèrent de revenir dans leurs baraquements, en leur donnant l'assurance qu'aucune action ne serait entreprise contre eux. Les paroles de paix finirent par l'emporter. Les cipayes retournèrent dans leurs baraquements. On leur demanda alors de se réunir avec leurs officiers sur la place du gouvernement. Le gouverneur amena M. Duplessis, assura les cipayes qu'ils seraient traités de manière convenable à l'avenir. Il leva son épée et leur demanda si cela était acceptable pour eux. Les cipayes répondirent positivement et répétèrent trois fois :" Vive le Roi ". M. Duplessis leur dit alors que tout ce qui avait été fait par lui l'avait été dans l'intérêt du roi et non par méchanceté, qu'il les considérait comme ses enfants et ses amis. Il leur demanda de le considérer comme leur maître et ami et les assura que, dans l'avenir, il les traiterait avec bonté. Il en fit le serment en levant son épée sur sa tête et leur demanda s'ils étaient satisfaits. Ils approuvèrent. On leur demanda de réitérer leur accord en ourdou, ce qu'ils firent. La réunion se termina par :" Vive le Roi ".

La dernière et la pire révolte des citoyens indiens de Pondichéry durant la Révolution française eut lieu le 22 juillet 1791. Elle éclata à la suite d'un ordre de l'Assemblée Nationale et de la proclamation royale qui s'en suivit, enregistrés par le Conseil supérieur de Pondichéry le 19 juillet 1791 pour rendre cette décision effective. En vertu de cet ordre, une somme de 23.000 roupies avec intérêts devait être récupérée de Arumpathai Sonachalam pour être versée à Nalla Thambira. Ce dernier avait intéressé à son cas un Français du nom de Saligny en lui accordant une commission sur la somme à recouvrer. Des démarches furent effectuées pour saisir les propriétés de Arumpathai Sonachalam et les vendre aux enchères.

Les Mahanattars indiens firent valoir aux autorités que Arumpathai Sonachalam avait consenti un prêt à la Compagnie de 246.024 roupies, que ce montant énorme lui était toujours dû et que, donc, l'adjudication devait être reportée jusqu'à ce que lui-même soit payé de ce qu'on lui devait. On ne tint pas compte de leur avis et il fut procédé à la vente. Cela causa l'indignation dans la population indienne. Quand le 22, dans l'après-midi, les derniers actes de la vente furent accomplis, les boutiques furent fermées et la foule se rassembla sur le lieu de la vente. Le juge civil prit son épée et Saligny, qui était présent arracha le fusil d'un cipaye et tous deux commencèrent à frapper et à chasser la foule. Celle-ci, devenue furieuse, les attaqua eux et les autres magistrats et les pourchassa jusqu'à leur maison en leur jetant des pierres. Seul Saligny se débrouilla pour trouver un refuge dans la pagode de Kalatheeswaran. Quand le gouverneur fut mis au courant de ces faits, toutes les portes de la ville furent fermées. Il réunit l'armée et se dirigea vers le lieu de l'incident où les Indiens étaient assemblés. Il ordonna aux soldats d'utiliser seulement des balles à blanc, juste pour effrayer la population. Les colons, de leur côté, armés de fusils, d'épées et de bâtons, arrivèrent furieux, par groupes à travers les rues, attaquant sans discernement tous les Indiens qu'ils rencontraient et démolissant leurs portes. Une partie de l'armée, sous les ordres de Vernicours, s'avança vers le sud de la ville pour disperser la foule qui s'y était amassée. Un Indien qui s'enfuyait, apeuré, fut pourchassé et tué avec une baïonnette. Tous les Indiens sans exception furent arrêtés et jetés en prison. La vente fut terminée le 23 en présence du gouverneur lui-même. Le 25, une enquête fut conduite pour identifier les personnes qui avaient troublé cette vente et elles furent emprisonnées. La loi martiale était appliquée strictement le 31.

Plus tard, l'assemblée coloniale demanda à ses représentants en France de prendre en considération cette affaire compte tenu des conséquences désastreuses pour les riches créanciers de l'Etat. L'Assemblée coloniale décida aussi de subvenir aux besoins de la famille de Sonachalam Arumpathai.  De son côté, le Conseil supérieur exonéra Ponnaya Pillai, l'héritier de Sonachalam, et les autres Indiens du chef d'accusation de rébellion. La séquence des événements décrits ci-dessus montre clairement que les idées de la Révolution française s'infiltrèrent rapidement parmi la population indienne. Les Indiens commencèrent à utiliser une nouvelle forme de protestation sous la forme de rassemblement de masse sur le modèle des Français.

Auparavant, quand ils n'étaient pas satisfaits du traitement qui leur était infligé par le gouverneur français, ils avaient l'habitude de quitter la ville ou d'en faire la menace. Ils se considéraient comme séparés des Européens, n'ayant avec eux que des relations d'argent. Ils changèrent vite d'attitude et recherchèrent leur association avec les Français dans l'exercice du pouvoir que le Gouverneur partageait avec les représentants élus du peuple. Ironiquement, c'est quand la population indienne souhaita un lien étroit que le clash entre les deux parties se produisit. Alors qu'une nouvelle façon de dialoguer plus efficace entre le gouverneur et les Indiens était nécessaire, il est malheureux de constater qu'en cette période cruciale même la vieille méthode ne fonctionnait plus. Le gouverneur nomma comme chef de la communauté indienne le fils de Tiruvengada Pillai, âgé de 14 ans. Ce dernier a brillé par son absence dans les événements importants. Le seul moment où il retint l'attention du public fut celui de son mariage, le 8 juillet 1791, tout de suite après sa nomination.

Il faut remarquer que la principale revendication des Indiens pendant la période révolutionnaire fut d'avoir une participation politique à l'administration de la colonie. C'est le point qu'ils avaient souligné dans le mémorandum à l'Assemblée nationale française comme étant la revendication qui leur était propre, toutes les autres revendications étant communes avec celles des colons français. Les dirigeants français locaux qui avaient quelques velléités d'associer la population indienne à l'administration de la ville abandonnèrent l'idée car ils découvraient que c'était au détriment de leurs privilèges. Le Gouverneur se rangea à leur avis. Les aspirations de la population indienne furent progressivement satisfaites par la suite. On leur permit de participer à l'élection du représentant à l'Assemblé française à Paris chaque fois que la forme républicaine de gouvernement l'emporta en France. Un membre du Parlement fut élu par tous les citoyens de Pondichéry selon la Constitution du 4 novembre 1848. Mais la Seconde République qui résulta de cette constitution ne vécut pas longtemps. A partir de l'émergence de la Troisième République en 1871, ce droit fut continuellement en vigueur pour toute la population de Pondichéry jusqu'au rattachement à l'Union Indienne.

La participation des Indiens aux assemblées locales commença en 1840, mais sur la base de deux listes, une pour les Indiens et l'autre pour les Européens, donnant clairement l'avantage aux Européens qui eurent une représentation disproportionnée par rapport à leur nombre. Ceci prit fin après la Seconde Guerre mondiale avec l'acte du 7 mai 1945 du Parlement français déclarant tous les habitants des territoires d'outre-mer citoyens avec des droits égaux. Il fallut 150 ans à la population de Pondichéry pour cueillir les bénéfices de la Révolution française, mais il faut rappeler qu'il fallut la moitié moins de temps pour voir les idées révolutionnaires s'enraciner définitivement en France.

David Annoussamy

 

 

Sources 1 Marguerite Labernardie, La Révolution et les Etablissements français dans l'Inde, Société de l'histoire de l'Inde française, 1930.

2 Gobalakichenane, Irandâm Vîrânaîker Nâtkurippu (1778-1792), Madras, 1992 [édition en tamoul, avec introduction, bibliographie et index].

 



[1] Ce mémorandum se trouve aux Archives nationales et a été publié dans la Lettre du CIDIF n°14.