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La décolonisation de Chandernagor

 

 

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a lecture du livre de Georges Tailleur[1], puis d'un compte rendu de la thèse de Kamakshi Misra-Besnard[2], publié dans La Lettre du CIDIF, ont incité M. Pourouchottamin Velandi à une réflexion sur les événements qui ont abouti au transfert de l'Etablissement français de Chandernagor à l'Union indienne.

Les lignes qui suivent, extraites du livre de Jacques Weber, sont destinées à rappeler l'enchaînement des événements ayant conduit à ce transfert,« le premier maillon » de la décolonisation française. Elles aideront le lecteur à situer certains faits mentionnés par M. Pourouchottamin .

 

La situation désespérée de la France au Bengale, la multiplication des incidents, des manifestations antifrançaises, des hartal et des satyagraha expliquent les concessions exceptionnelles consenties à la population du comptoir par Paul Ramadier et Marius Moutet le 30 juin 1947, date à laquelle est créée la « Circonscription autonome de Chandernagor ». Elle a à sa tête un administrateur dont le titre officiel est "délégué du Commissaire de la République" et un Conseil d'administration dont les membres se font appeler « ministres ». Une assemblée municipale de 25 membres élus au suffrage universel gère les intérêts propres de la commune et sera appelée à jouer un rôle important dans l'organisation du référendum. Selon Georges Tailleur, le statut de ville libre, demandé dès avril 1947 par les représentants de Chandernagor à l'Assemblée représentative de Pondichéry, répondait « aux vœux les plus profonds » des notables et à « leur désir d'autonomie par rapport à l'Inde et au Bengale » […]

Ces aspirations profondes des modérés sont de peu de poids face aux convictions des nationalistes sincères et aux surenchères des extrémistes et des opportunistes qui veulent que leur contribution à la « libération » soit reconnue. Les partisans du merger peuvent invoquer la teneur du message du 9 novembre 1947 de Gandhi, qui […] estime qu'il « n'est pas possible que les petits Etablissements étrangers restent dans la servilité en face des millions de leurs compatriotes qui se sont libérés de la domination britannique […]. J'espère que la grande nation française ne s'abaisserait pas à opprimer un peuple qu'il soit noir ou brun, dans l'Inde ou ailleurs ».

Les nationalistes Chandernagoriens sont également encouragés par le soutien sans faille du gouvernement congressiste du Bengale, qui écrit au conseil d'administration, le jour de sa première réunion, que l'autonomie est « la première étape de la fusion dans l'Union indienne ». Au début de 1948, la tension ne cesse de monter et, le 22 mars 1948, la foule menace la résidence de l'administrateur Bazin, exigeant le rattachement immédiat de la Ville Libre au Bengale. Sous la pression de la rue, le conseil d'administration vote une résolution en faveur du rattachement à l'Inde. Devant la menace, le gouvernement français décide de précipiter les événements à Chandernagor.

Les élections municipales, qui ont lieu le 1er août 1948, sont remportées par le Karmaparishad, le parti congressiste local, qui obtient la majorité des 285 sièges, ne laissant que des miettes à l'opposition, représentée par le parti communiste, le Forward Bloc et le National Democratic Front, formations également progressistes et anticolonialistes. Ces partis, qui s'affrontent pour un pouvoir qui est à prendre, sont hostiles au référendum, qu'ils n'acceptent que parce que Delhi en a admis le principe : « pourquoi demander à des Indiens s'ils veulent être Indiens ? »

Lors de la séance du 25 mai 1949, l'Assemblée Nationale accepte que le référendum de Chandernagor soit organisé avant celui des quatre comptoirs méridionaux. Le radical-socialiste Paul Devinat, secrétaire d'Etat à la Présidence du Conseil, explique que le référendum permet de « ne pas heurter les sentiments de l'Inde et de respecter les droits des populations, françaises depuis près de trois siècles [… ]». La loi autorisant le référendum à Chandernagor est voté le 26 mai par 289 voix contre 82, les communistes choisissant l'abstention. La date de la consultation est fixée au 19 juin par l'Assemblée municipale.

Pour Georges Tailleur, qui succède à Gourmain le 9 mai, l'issue ne fait aucun doute. Néanmoins, au lieu de quitter Chandernagor « sans histoire », la France va se livrer à d'incompréhensibles manœuvres de dernière minute, dont les seuls résultats seront de la priver de ses derniers soutiens et de justifier les « tartarinades » antifrançaises de quelques nationalistes démonstratifs. La demande formulée par Paris d'un ajournement au mois de décembre de la consultation est par exemple « une insigne maladresse » qui indigne le pourtant modéré Deben Dash, chef du Karmaparishad : elle est évidemment « interprétée comme une tentative pour conserver encore quelques mois notre possession et, qui sait ?, préparer de nouvelles et machiavéliques manœuvres de diversion ! ». La visite de Maurice Gaudart, qui a été élu représentant de l'Inde française à l'assemblé de l'Union française, et qui se dit favorable à l'ajournement, puis celle du Commissaire de la République Cambon, le 13 juin, confirment les Indiens dans leur certitude que la France veut « s'accrocher » à ses possessions. La presse de Calcutta, le Statesman et l'Amrita Bazar Patrika en tête, ne manque pas de jeter de l'huile sur le feu, affirmant que la Légion et les tirailleurs sénégalais sont sur le point d'intervenir pour soumettre les patriotes de Chandernagor.

Les semaines qui précèdent l'élection sont marquées par de nombreux incidents que le président du conseil d'administration, Deben Dash, essaie de mettre à profit pour obtenir que la West Bengal Police entre à Chandernagor, afin dit-il, d'y prêter main-forte aux cipayes français. Ces demandes sont évidemment repoussées. En revanche, une trentaine de cipayes Pondichériens arrivent en renfort quelques jours avant le référendum. La révision des listes électorales donne lieu à des contestations : Tailleur reçoit notamment une pétition demandant que les nombreux réfugiés vivant à Chandernagor y soient inscrits. « Contrairement à ce qu'on pourrait croire, cette proposition ne visait pas à renforcer les partisans du "merging", car la plupart des réfugiés tenaient à l'autonomie de la ville qui les protégeait. On n'insistera jamais assez, poursuit Tailleur, sur la tendance profonde quoique inavouée au grand jour de la majorité des habitants à tout mettre en œuvre pour conserver à leur ville le maximum d'indépendance ».

Le 19 juin, en revanche, le scrutin se déroule dans le calme, sous les yeux de deux observateurs désignés à la demande du gouvernement français par la Cour Internationale de Justice de La Haye, le Danois Homgard Andersen et le Salvadorien Rodolfo Baron Castro. […]

A la question posée : « Approuvez-vous le maintien de la Ville Libre de Chandernagor au sein de l'Union française ? », 7.587 électeurs répondent non et 114 seulement oui. Le Premier ministre du Bengale, B.C. Roy, qualifiera ces derniers de « drunkers » (ivrognes), alors que Tailleur voit en eux "d'héroïques" électeurs, « le courage, somme toute, étant bien de ce côté ». Il y eut, selon le délégué du commissaire de la République, des irrégularités que les observateurs internationaux, trop peu nombreux, ne purent constater : le vote ne fut que trop rarement secret et des pressions furent exercées sur les électeurs, que des voitures louées par le Karmaparishad transportèrent, toute la journée durant, de leur domicile au bureau de vote. L'intervention efficace du Docteur Rajkumar, secrétaire aux Affaires étrangères du Congrès national indien aurait transformé la défaite certaine de la France en déroute, car, Tailleur en convient, même sans ces irrégularités, le résultat eût été défavorable à la France.

Commence alors une longue attente, personne ne semblant pressé de voir élaboré et signé le traité, hormis Georges Tailleur qui va connaître après le référendum les moments les plus pénibles de son mandat. Tandis que les notables modérés, pour qui le merger est un saut dans l'inconnu, essaient de gagner le dernier administrateur français à leur projet de circonscription autonome au sein de l'Union indienne, les violences des hindous extrémistes contre les musulmans gagnent le comptoir français en sursis qui, jusque-là, avait été épargné par les violences intercommunautaires. Le transfert de facto ne semble plus être une urgence pour le gouvernement du Bengale, qui trouve commode de laisser la responsabilité de ces événements à la puissance coloniale. Les pillages d'une bande de goondas, qui mettent à profit la confusion de cette période de transition, aggravant le désordre, Tailleur obtient que les cipayes évacuent Chandernagor le 15 août 1949 et soient remplacés par la West Bengal Police. De nouvelles lenteurs imputables aux gouvernements français et indiens obligent Tailleur à attendre de longs mois, dans un climat de violence, le transfert de facto : il a enfin lieu en mai 1950, non pas le 1er comme initialement prévu, car les horoscopes ont révélé que ce jour était néfaste, mais le 2.

Le traité de cession est signé à Paris, le 2 février 1951, et le transfert de jure a lieu le 9 juin suivant. Le traité stipule notamment que la France transfère à l'Inde sa souveraineté sur le territoire de la Ville Libre de Chandernagor. Les ressortissants de l'Union française domiciliés à Chandernagor seront considérés comme citoyens de l'Union indienne, sauf s'ils déclarent, dans un délai de six mois, leur volonté de conserver la citoyenneté française. Dans ce cas, ils auront la faculté de transporter leurs fonds et leurs biens dans le territoire français de leur choix. Le gouvernement de l'Inde s'engage également à perpétuer l'héritage culturel français de Chandernagor : il devra permettre la continuation des services culturels français existants et la création de nouveaux établissements de ce type. Ces dispositions inspireront, quelques années plus tard, le règlement de la question des comptoirs du sud »[3].

 



[1] Georges TAILLEUR, Chandernagor ou le lit de Dupleix. Le premier maillon de la chaîne, Africa Nostra Fontignan, 1979, 125 pages.

[2] Kamakshi MISRA-BESNARD, Le mouvement nationaliste en Inde. Le cas de Chandernagor : le premier maillon de la décolonisation française, 1905-1952, thèse de doctorat soutenue le 19 juin 1998 à l'université de Nantes, 2 tomes, 800 pages.

[3] Jacques WEBER, Pondichéry et les comptoirs de l'Inde après Dupleix. La démocratie au pays des castes, Denoël, Paris, 1996, pages 366-371.