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Souvenirs de Chandernagor

par

 Pourouchouttamin Velandi

  

Réflexions sur la décolonisation des comptoirs

 C’est pour moi, l’occasion de revenir un peu en arrière, sur mon passé, de me remémorer l’histoire d’une période de mon existence, difficile et exaltante à la fois, face à un avenir incertain et dans l’attente de grands changements pour moi-même et pour le monde qui sortait d’un conflit terrible et sans précédent durant lequel s’étaient affrontées d’immenses forces matérielles et spirituelles, visibles et invisibles ou cachées.

La victoire des Alliés sur les forces nazies signifiait la victoire du Bien sur le Mal, du Divin sur les forces du Mal. Elle avait fait naître partout dans le monde, avec un grand soulagement, un immense espoir de nouvelles perspectives d’avenir, la possibilité de se libérer de toutes sortes de servitudes d’une société par une autre, d’un peuple par un autre, le colonialisme en étant une espèce

Je n’ai pas l’intention de faire ici le procès du colonialisme. Je suis moi-même un produit de la colonisation. Je ne peux l’ignorer. A mon avis, la colonisation pouvait se justifier à l’époque. La culture et la civilisation indiennes, après avoir connu une longue période florissante et une grande expansion en Asie, de l’Extrême-Orient jusqu’au Moyen-Orient, avaient perdu de leur vitalité et étaient en déclin, elles ne se maintenaient que dans le domaine de l’Esprit. Quels qu’aient été les mobiles qui ont incité les Occidentaux à venir en Inde et ensuite à occuper le pays, ils ont apporté avec eux leur grande vitalité et leur dynamisme qui manquaient à ce moment à une Inde divisée et affaiblie par des luttes intestines et surtout par les invasions extrêmement dévastatrices des Moghols. Les Occidentaux, de leur côté, s’étaient enrichis de la pensée métaphysique et de l’expérience spirituelle de l’Inde.

L’Inde avait retrouvé son indépendance après plus de sept siècles de domination d’abord moghole, ensuite anglaise. Durant cette très longue période de domination et de lutte pour son indépendance, elle avait pris conscience de sa véritable identité et de son unité en une seule entité, une unité conçue dans une grande diversité, comme la France après la Grande Révolution de 1789, toutes proportions gardées. Ce qui était nouveau pour l’Inde moderne était déjà le passé pour la France.

Depuis la proclamation de l’indépendance de l’Inde le 15 août 1947, il était à prévoir que la question allait se poser dans les parties encore occupées par les puissances extérieures, la France et le Portugal, et que l’agitation allait s’étendre ou plus exactement s’amplifier dans ces régions où existaient déjà les sections des partis nationalistes indiens, qui s’étaient déjà fait remarquer par leurs activités subversives.  

Il est très important de signaler le fait que, de tout temps, les territoires français vivaient en symbiose avec le reste de l’Inde selon leur situation géographique : Pondichéry et Karikal avec le Tamil Nadu, Mahé avec le Kérala, Yanaon avec l’Andra Pradesh et Chandernagor avec le Bengale. Les frontières n’existaient que pour des questions politiques et administratives. Dans la vie civile, sociale et religieuse, la population des deux côtés de la frontière formait une grande communauté dont les membres étaient liés par les liens de parenté et d’alliance, parlaient les mêmes langues, avaient les mêmes coutumes. Ils recevaient la même presse, les mêmes livres aussi bien en anglais que dans leur langue maternelle, le malayalam pour Mahé, le tamoul pour Pondichéry et Karikal, le télougou pour Yanaon et le bengali pour Chandernagor. Ils écoutaient les mêmes informations, la même musique, les mêmes chansons. Aussi n’y avait-il pas lieu de s’étonner de la propagation de la fièvre de l'indépendance.

 Chandernagor, l’établissement le plus éloigné du chef-lieu Pondichéry, centre de décisions du gouvernement, était aussi le plus fortement imbriqué dans son environnement bengali et était complètement tourné vers sa proche mégalopole Calcutta où allaient travailler un grand nombre de ses ressortissants ; la majorité de ses étudiants poursuivaient leurs études dans les lycées et les universités du Bengale. Chandernagor fut donc le premier établissement français à déclencher le processus d’une décolonisation progressive.

Les Chandernagoriens avaient commencé à organiser des manifestations antifrançaises dès l’annonce du vote par le Parlement britannique de l’indépendance de l ‘Inde, sans même attendre sa proclamation officielle qui ne devait avoir lieu que le 15 août 1947. A cette occasion, la France semble avoir anticipé et devancé les événements, à Chandernagor. Sans recourir à la répression, mesure dont elle avait compris l’inutilité et l’inopportunité pour rétablir l’ordre public, elle a accordé à ce territoire comme il est expliqué dans l’extrait du livre de M. J. Weber, reproduit ci-dessus, des concessions exceptionnelles en créant la circonscription autonome de Chandernagor, devenue ensuite « la Ville libre de Chandernagor ».  C’était une demi-mesure qui pouvait satisfaire momentanément les contestataires. Leurs élus pouvaient voter eux-mêmes le budget de leur ville, pouvoir qui était dévolu auparavant au Conseil général qui siégeait à Pondichéry. Ce nouveau statut ménageait ainsi leurs susceptibilités, car les Bengalis acceptaient difficilement leur dépendance par rapport à Pondichéry pour les actes importants de l’administration de leur ville. Cette nouvelle disposition avait rétabli le calme dans la ville, du moins provisoirement. Quelles étaient les véritables intentions de la France à ce moment ?  Croyait-elle que cette autonomie pourrait satisfaire les exigences de la population ? Ou bien considérait-elle sa décision comme une mesure provisoire lui permettant d’attendre et de voir venir les événements pour déterminer la politique à suivre d’abord à Chandernagor et ensuite, à la lumière de l’expérience acquise, dans les autres territoires ?

Deux ans après, répondant aux vœux de la population, la France, en accord avec le gouvernement de Delhi, avait décidé d’organiser à Chandernagor, le 19 juin 1949, un référendum pour que ce territoire puisse décider de son sort en toute liberté. Il fallait choisir entre rester dans l’Union française ou bien entrer dans la grande famille bengalie et indienne. Dans le premier cas, c'était bénéficier des avantages politiques acquis mais avec cependant une frontière, même symbolique, qui continuerait à la séparer du reste du Bengale et de l’Inde où leurs frères et sœurs se réjouissaient de leur nouvelle indépendance. Dans le second cas, c'était le risque de perdre définitivement son existence politique distincte en fusionnant avec l’Union indienne. Un point final serait mis à l’histoire de la ville libre de Chandernagor comme entité distincte. Mais on ne raisonne pas en ces moments critiques de l’histoire d’un peuple où les passions sont déchaînées et où quelques idées maîtresses entraînent les foules et leurs dirigeants dans la direction indiquée par le destin.

A ce moment historique de Chandernagor et par un concours de circonstances fortuites, je me suis trouvé dans cette ville, un peu plus d’un mois avant le référendum du 19 juin. J'ai donc été un témoin intéressé des faits et événements qui s’y sont déroulés. C’est en raison de cette circonstance que M. J. Weber, professeur d’histoire à l’Université de Nantes, et spécialiste de l’histoire des anciens comptoirs français de l’Inde m’a demandé de recueillir mes souvenirs sur Chandernagor durant mes séjours dans cette ville. Une rencontre s’avérait difficile. J’ai donc accepté de les rédiger. Le texte publié ici était initialement destiné à son usage personnel et dans l’intérêt de ses recherches.

 

Mes souvenirs de Chandernagor

Les souvenirs que j’ai encore retenus à mon âge (82 ans) ont un caractère personnel. Ils ne vous apporteront pas d’éléments nouveaux. Je ne peux que vous donner mes impressions personnelles, ma version des faits et événements qui se sont déroulés à Chandernagor pendant mes courts séjours dans cette ville, il y a un demi-siècle. Je n’ai conservé aucun document.

Je suis né à Chandernagor, d’où mon attachement pour cette ville, mais je ne suis pas bengali. Je suis originaire de Mahé (Kerala) et donc Malayali ou plutôt Mahésien, pour utiliser le terme français. Mon père travaillait comme médecin chef de l’hôpital de Chandernagor, lorsque j’y suis né ainsi que certains de mes frères et sœurs. Il y était très apprécié comme je l’ai appris beaucoup plus tard et j’en ai bénéficié presque trente ans après, lorsque j’y suis retourné en tant que magistrat. J’ai eu la chance de me retrouver dans cette ville lors d’une période importante de son histoire.

Les circonstances dans lesquelles je suis revenu une première fois à Chandernagor confirment que cette ville était bien un lieu de relégation pour les fonctionnaires du Sud et donnent une idée de l’état d’esprit des autorités de Pondichéry. C’était en 1948. Je travaillais à Karikal comme juge suppléant intérimaire. Dans une affaire correctionnelle à caractère politique un peu délicate que le Président du Tribunal, également intérimaire, m’avait confiée, j’ai rendu un jugement retenant seulement les personnes contre lesquelles les charges étaient bien établies, selon ma conviction, et relaxant les autres dont la culpabilité n’était pas bien évidente. Parmi ces dernières, il y avait un ou deux inculpés que le gouvernement visait tout particulièrement. Je ne l’ignorais pas et je savais que je prenais un risque. Le lendemain, je n’avais pas encore envoyé le compte rendu officiel à Pondichéry, que, par télégramme, j’étais envoyé à Chandernagor : je devais rejoindre mon nouveau poste dans les meilleurs délais. Lors de mon passage à Pondichéry, M. Gérome, le chef du service judiciaire, m'a dit qu’à la première occasion, lorsque cette affaire aurait perdu son caractère d’actualité et aurait été oubliée, il me rappellerait de Chandernagor, de mon exil… Il a tenu ses promesses et, en moins de six mois, j’ai été réaffecté à Karikal au même poste. Au fond, moi, j’étais ravi d’aller à Chandernagor, de revoir cette ville où j’avais passé une bonne partie de mon enfance avec mes parents.

J’arrive ainsi à Chandernagor. Ce fut pour moi un retour, tant souhaité, rêvé, sur des lieux que je voulais mieux connaître, après plus d’une trentaine d’années, retour plein d’émotions, que j’aurais souhaité partager avec mes frères et sœurs. J’étais un privilégié.

Tout d’abord, j’y fus bien accueilli par un très bon ami, André Carnot, qui se trouvait à Chandernagor à la tête du service des Contributions. Il avait fait le déplacement jusqu’à Calcutta, à la gare d’Howrah, pour venir me recevoir. Lors de ce séjour j’ai pu faire la connaissance du président du Conseil d’administration M. Debendranath Dash qui était satisfait de mon affectation dans sa ville et me rappelait qu’il avait bien connu mon père qui était le médecin de la famille, bien apprécié à Chandernagor. Ce détail n’a aucun intérêt historique mais indique le climat de confiance qui régnait alors. J’ai pu faire également la connaissance de l’administrateur Mouzon qui, une dizaine de mois plus tard, était rentré à Pondichéry comme secrétaire général du Gouvernement. Je l’ai retrouvé ensuite comme commandant de cercle à Djibouti en 1954.

En 1949, alors que j’exerçais de nouveau les fonctions de juge suppléant intérimaire à Karikal, je fus invité à rejoindre une nouvelle fois Chandernagor par M. Callier, chef du service judiciaire, qui avait remplacé M. Gérôme, parti à la retraite. Comme la première fois, je devais cumuler les fonctions d'officier du Ministère public et celles de juge d’instruction. De Pondichéry, j’appris qu’un détenu avait été libéré à sa sortie du tribunal par un complice armé et en moto, et qu’il y avait une certaine agitation dans la ville. On craignait des troubles. Malgré une légère appréhension devant ce qui m’attendait dans cette ville pendant cette période troublée, j’étais au fond content de retourner à Chandernagor et même un peu fier qu’on ait jugé nécessaire d’avoir recours à mes services pendant cette période difficile, dans cette ville que j'aimais et cela, au moment où elle allait décider de son avenir. J'allais être un témoin privilégié de tout ce qui allait se passer là-bas.

Je crois que j’ai été reçu cette fois à Chandernagor par le juge de paix à compétence étendue (Président du tribunal), M. B.Mariadassou. Il était déjà à ce poste lors de mon premier séjour. Dès les premiers jours, j’ai senti que l’atmosphère n’était plus la même. Tous ceux que je rencontrais avaient l’air préoccupé. Le référendum dominait tout. Mais dans la ville, tout paraissait calme, du moins en apparence. M. Mariadassou m’avait prévenu que la situation avait beaucoup changé depuis mon précédent séjour à Chandernagor et qu’il y régnait une tension quasi permanente dans l’attente du référendum.

Le gouvernement français était représenté par l’administrateur M. Tailleur, arrivé lui aussi récemment. Il avait le titre de délégué du commissaire de la République. Dès le début, il m’a laissé une bonne impression par sa simplicité et sa gentillesse et m’a paru être un homme d’ouverture. Il faut signaler aussi la présence à ses côtés de son épouse, une femme dynamique qui allait jouer un rôle important auprès de son mari. Ils avaient une fille de 7 ou 8 ans, Patricia.

A Chandernagor, le conseil d’administration de la ville avait compétence sur certains de ses services publics comme la Santé, l’Education, les Contributions, le Cadastre, etc. Seuls trois services ne lui avaient pas été transférés : la Justice, la Police et le Trésor.

A la tête du Trésor se trouvait M. Lourdes qui était déjà à ce poste lors de mon précédent séjour. Presque tout le personnel sous ses ordres était composé de bengalis ou de gens originaires du pays à l’exception d’un jeune commis de Mahé. Je l’avais invité à venir habiter chez moi pendant tout mon séjour à Chandernagor. Il paraissait être bien intégré dans ce milieu et était souvent invité dans une famille bengalie.

La Police était sous les ordres du Maréchal des logis chef, De George. Les effectifs étaient tous, je crois, originaires du pays à l'exception d'une dizaine de policiers qui originaires de Pondichéry et sous les ordres du délégué du commissaire de la République.

A la Justice, il y avait donc M. Mariadassou, juge de Paix à compétence étendue, originaire de Pondichéry et moi-même Officier du Ministère public, originaire de Mahé. Tout le reste du personnel était constitué de ressortissants de Chandernagor.

Parmi les conseils agréés (avocats-conseils n’ayant que la capacité en droit et non la licence en droit) il y avait un Pondichérien, M. Ranganadun, si je me souviens bien. Il s’était définitivement installé à Chandernagor et était, je crois même, marié à une femme bengalie. Il était bien intégré à cette société. Officiellement et légalement le Gouvernement français ayant conservé la Justice et la Police, le maintien de l’ordre public était de son ressort, une grande responsabilité en raison de la tension permanente qui régnait du fait des agissements d’un groupe de jeunes révolutionnaires, la quasi-totalité des agents de la police étant des ressortissants de Chandernagor vivant au milieu de la population. Bien qu’elle fût commandée par un Maréchal des Logis chef de la Gendarmerie française, J’avais des doutes sur la capacité de la police à maintenir l’ordre public en toutes circonstances. L’évasion d’un détenu à sa sortie du tribunal avec la complicité d’un individu armé d’un revolver et circulant sur une moto en était la preuve.

Des bruits couraient, et qui m’étaient rapportés par mon greffier, que l’inculpé évadé se trouvait toujours dans la ville ainsi que ses autres complices, et que la police connaissait leur « planque » dans un quartier dont j’ai oublié le nom. On racontait aussi, et c’était plus grave, que ces bandits avaient constitué, dans leur quartier, un tribunal où ils rendaient une justice sommaire et expéditive. Je ne me rappelle plus la nature des peines infligées. La police ne l’ignorait pas, mais n’intervenait pas dans leurs affaires faute de moyens suffisants pour faire cesser ces exactions et arrêter les coupables. A ma connaissance, aucune des victimes n’avait porté plainte, sans doute par peur de représailles, la police ne pouvant garantir leur sécurité lorsqu’elles rentraient chez elles, dans le quartier. Si tout cela était vrai, il n’y avait pas de quoi être fier. Il s’agissait d'une bande de jeunes, armée et bien organisée avec un chef, Ram Chatterjee qui se faisait appeler général et était l'objet d’un mandat d’arrêt. Son adjoint était Dinesh, l’inculpé évadé. Combien étaient-ils dans cette bande ? Je n’ai pas essayé de le savoir. Ils auraient fait leurs premières armes pendant les bagarres entre Hindous et Musulmans qui avaient éclaté après la partition de l’Inde, dans la Province du Bengale de l'Est, devenue le Pakistan Oriental et aujourd’hui le Bengladesh. Ils ne se considéraient pas comme des bandits de droit commun mais des terroristes au service de n’importe quel parti politique susceptible de leur assurer leurs moyens d’existence. Il y avait un vide dans ce système d’administration qu’on peut qualifier de bicéphale, à ce moment, un vide, comme cela se produit souvent dans les périodes de transitions, un vide que ces hors-la-loi exploitaient à volonté.

Un matin, je crois, après le transfert de facto du 15 août, j’ai appris, en arrivant au Tribunal, que sur la demande du président du Conseil d’administration qui voulait en finir une fois pour toutes avec ces agitateurs qui devenaient de plus en plus incontrôlables et dangereux, un important contingent de la Police spéciale armée indienne avait encerclé, dans le plus grand secret, tout le quartier où se trouvait leur camp retranché. Malgré les grands moyens utilisés, cette perquisition fut un échec complet. Ces terroristes, qui avaient des informateurs bien placés, avaient, à l’insu de tous, quitté les lieux après y avoir fait place nette.

Dès ma deuxième arrivée à Chandernagor, comme d’habitude et comme la courtoisie l’exige, j'étais allé rendre visite au président du Conseil d’administration, M. Debendranath Dash. Après m’avoir souhaité la bienvenue, il me dit qu’il était content de me revoir dans sa ville et que lui-même, il avait suggéré mon affectation à Chandernagor, parce que, étant français et indien, je convenais bien à cette période de transition.

Je tiens à préciser ici, que, par la suite M. Debendranath Dash n’a, à aucun moment, fait auprès de moi la moindre intervention dans une affaire quelconque. Je lui en sais gré. Il était un homme calme et pondéré, surtout pour un Bengali. Il se rendait bien compte, comme la plupart des dirigeants politiques sensés, que Chandernagor, une fois séparée des autres territoires du Sud, n’aurait pas ou n’aurait plus d’autre solution viable que de s’unir à la grande famille d’abord bengalie et ensuite indienne, au risque, pour la ville, de perdre sa spécificité, et pour ses dirigeants comme pour lui-même, tous les avantages personnels dont ils jouissaient.  Par ailleurs, les relations avec le reste du Bengale et de l’Inde, excellentes jusque-là, ne seraient plus les mêmes après le référendum si le résultat en était défavorable à l’Inde. Cette analyse de la situation a par la suite été corroborée par les événements qui se sont déroulés dans les territoires du Sud, même avant le référendum.

De toutes façons, si M. Debendranath Dash avait suivi une autre politique, il aurait été contraint à la démission par la population, sur l’instigation des partis de l’opposition. C'est le chef d’un autre parti politique qui aurait eu l’honneur de figurer dans l’histoire de la ville comme le grand patriote ramenant Chandernagor au sein de la Mère Patrie Bharata-Mata. Il était certain que son propre parti, le Congrès Karma Parishad, l’aurait lâché et aurait choisi un autre chef. Je suis persuadé que, quel qu’eût été le parti au pouvoir à Chandernagor, à cette époque, sa politique n’aurait pas changé. À mon avis, la France n’aurait pas trouvé un meilleur interlocuteur que M. Debendranath Dash en ces circonstances.

Le référendum était fixé au 19 juin. Pour Chandernagor, le Bengale et l’Inde, l'enjeu de cette consultation était une question de prestige et aussi un sujet chargé d'émotion et de passion ! Pour la France, il était secondaire. Il s’agissait d'une formalité nécessaire à remplir pour quitter ce territoire que l’histoire d’une ancienne période de sa politique de colonisation lui avait apporté avec la bénédiction des Anglais et qui, à présent, ne présentait aucun intérêt important. En revanche, cet abandon après référendum, pouvait lui servir de précédent pour les autres territoires. Les dernières élections avaient consolidé le pouvoir de ce parti. L’abandon de Chandernagor aurait permis aussi à la France d’avoir de bonnes relations avec un grand pays qui venait de retrouver sa place sur la scène internationale, après quelques siècles d’absence.

Le référendum devait se dérouler à Chandernagor sous le contrôle de deux observateurs neutres, désignés, sur l’initiative de la France, par la Cour internationale de Justice de La Haye. Ils étaient déjà arrivés. Je les ai rencontrés à la Résidence. Je ne me rappelle pas maintenant dans le détail le rôle qu’ils ont joué à cette occasion. Le Danois Anderson m’avait paru très réservé et prenait sa mission très au sérieux ; l’autre, le baron salvadorien, paraissait plus détaché et plus intéressé par le tourisme.

Sur la demande de M. Tailleur, Pondichéry avait envoyé à Chandernagor une section de Cipayes avec un lieutenant à sa tête pour renforcer les effectifs de la police et prévenir ainsi tout incident grave lors du référendum. Il s’agissait aussi de répondre au président du Conseil d’administration qui lui avait demandé l’autorisation de faire entrer dans la ville la police indienne du Bengale à ces mêmes fins. Il y avait dans la ville quelques agitations, normales à l’approche d’une consultation populaire de cette importance.

La veille du référendum, la situation s’était un peu aggravée. Il y avait eu des incidents importants. Je ne me rappelle plus les détails. La question se posait de savoir qui étaient les auteurs de ces troubles. Ces incidents étaient-ils suscités par les agents du parti au pouvoir, pour faire monter la pression et obtenir l’autorisation de faire entrer la police armée indienne ?  Etaient-ils provoqués sur l’instigation des partis de l’opposition pour déstabiliser leurs adversaires au pouvoir ? Etaient-ils simplement le fait des agitateurs professionnels de la ville qui s’ennuyaient et voulaient ainsi signaler leur présence à cette occasion ? Seuls les auteurs de ces manifestations connaissaient la vérité !

Le 19 juin, jour du scrutin, le calme était revenu. Il y a bien eu quelques incidents mineurs comme d’habitude dans nos territoires au moment des élections. Ces incidents n’étaient pas de nature à vicier le résultat du référendum.

Dans l’ensemble, j’ai l’impression que le scrutin s’est déroulé à Chandernagor dans de bonnes conditions en de telles circonstances. On aurait souhaité qu’elles fussent meilleures ; mais on avait rarement vu les élections se dérouler normalement dans nos établissements, sans fraudes ni irrégularités commises souvent avec le concours ou même la complicité des autorités. Tout cela faisait partie de nos mœurs électorales.

Le résultat proclamé avait donné 7587 voix en faveur de l’union avec l’Inde et 114 voix pour le maintien du territoire dans l’Union française. Il est évident que ce résultat ne reflétait pas fidèlement l’opinion de Chandernagor. Il est certain qu’il y avait beaucoup plus de 114 électeurs favorables à l’Union française. Il serait insensé de le contester. Mais il serait également hasardeux de donner un nombre, même approximatif, en faveur de l’une ou l’autre partie.

Les raisons pour lesquelles certains électeurs favorables à la France n’étaient pas allés voter sont diverses. Il faut d’abord signaler la pression exercée par les partisans du Congrès Karma Parishad au pouvoir et aussi la crainte des représailles. Ils savaient qu’une grande majorité de leurs concitoyens étaient favorables à l’Inde, indépendante récemment, et que les voix des opposants ne changeraient en rien le résultat du scrutin. Entre manifester sa sympathie pour la France et la concrétiser en allant déposer son bulletin de vote dans l’urne et faire ainsi preuve de courage civique pour défendre ses opinions personnelles, la ligne à franchir comportait quelques risques ne serait-ce que la crainte des représailles mentionnée plus haut. Des éléments incontrôlés circulaient librement dans la ville. La police était incapable de garantir la sécurité dans les quartiers d'habitation. Par ailleurs, le mot « Indépendance », « swaraj » était à la mode et le slogan « Jai Hind » (Vive l’Inde) avait acquis une force incantatoire et retentissait partout. Alors, aller voter contre cette tendance aurait été considéré comme un acte antipatriotique et rétrograde, et cela leur posait aussi un problème moral. De toutes façons, la France allait les quitter et il fallait obligatoirement vivre avec leurs autres concitoyens avec lesquels ils avaient souvent des liens étroits de parenté, d’alliance ou d’amitié. Dans ces circonstances, s’abstenir de voter était le plus sage.

Il y avait quand même 114 électeurs qui, bravant toutes ces menaces et réprobations, étaient bien allés voter contre la tendance majoritaire pour le maintien dans l’Union française et qui, sans être inquiétés, étaient bien rentrés chez eux tranquillement dans les quartiers.

Qui étaient-ils ? On ne l’a pas su.  Certains d'entre eux ont-ils été par la suite victimes de représailles ? Je n’en ai pas entendu parler pendant tout le temps du reste de mon séjour jusqu’à fin septembre. À ma connaissance, il n’y a pas eu de plaintes déposées en ce sens.

À mon avis, l’Administration locale devait être reconnaissante envers ces courageux électeurs. Leur vote contraire à sa politique pouvait servir d'attestation du bon déroulement de la consultation, en toute liberté et démocratiquement,

M. Tailleur nous avait rapporté une remarque qu’il a d’ailleurs reproduite dans son livre sur Chandernagor, remarque faite par Bidwan Chandra Roy, chef du gouvernement du Bengale, lors d’un entretien qu’il avait accordé au consul de France à Calcutta et à lui-même, en qualifiant les 114 électeurs qui avaient voté pour le maintien dans l’Union française, de « drunkers » (ivrognes). De tels propos extrêmement désobligeants sont indignes de la part de tout homme sensé et encore plus d’une personne placée à la tête du gouvernement d’une grande province. Ils ne déshonorent que leur auteur et dénotent son caractère mesquin.

Le premier du genre sur le territoire français, accueilli par la population non seulement de Chandernagor mais aussi par celle des autres comptoirs comme un grand événement ayant même attiré l’attention internationale, ce référendum du 19 juin avait connu une très forte abstention qui avait surpris beaucoup de personnes. Pourquoi un si grand nombre d’électeurs s’étaient-ils abstenus lors d’un scrutin aussi important, dont le résultat devait décider de leur avenir ? Il y avait des irrégularités comme c’était l'habitude dans nos consultations électorales ; mais, elles ne pouvaient pas tout expliquer. Je ne me rappelle pas les explications fournies par le Conseil d’administration en réponse aux critiques formulées à l’époque à ce sujet. Il y aurait eu 5674 électeurs sur un nombre total de  … (je n’ai pas pu trouver ce chiffre dans mes textes de référence) inscrits sur les listes et qui n'auraient pas reçu leur carte électorale.

Certaines de ces cartes auraient-elles été retournées pour cause d’absence, de changement d’adresse, décès ou autre raison ? On ne le sait pas. Combien de cartes étaient-elles restées au bureau sans même être adressées à leurs titulaires ? D’habitude, à Chandernagor, les électeurs venaient-ils chercher leur carte, ou leur était-elle envoyée par la poste ? Je l’ignore. Dans tous les cas il y a eu évidemment un manquement grave de la part des services responsables. Je n’ai pas compris alors pourquoi, à l’occasion d’une consultation aussi importante, des électeurs conscients de leur droit n’étaient pas, dans un premier temps, allés directement, seuls ou avec les responsables de leur parti politique, à la mairie chercher leur carte électorale et, au cas où leur démarche n’aurait pas abouti, n’avaient pas protesté et fait des réclamations auprès des autorités compétentes de la ville, dans le délai prescrit, et ensuite, en dernier lieu, auprès des observateurs neutres. Avant le référendum, quelques centaines de réclamations auraient certainement eu des répercussions. 

eu de tels incidents à Chandernagor. La situation était entre les mains des Chandernagoriens bengalis, favorables à l’Inde et qui étaient au pouvoir, et la plupart de ceux qui formaient l’opposition poursuivaient le même objectif. Enfin, ceux qui étaient favorables au maintien dans l’Union française n’avaient aucun appui extérieur, et n’étaient pas organisés en un parti politique. Ils avaient déjà accepté le verdict à venir du scrutin qui ne faisait de doute pour personne.

Après le référendum favorable à l’Inde et qui avait confirmé l’intention des ressortissants de Chandernagor de ne plus rester dans l’Union française, la France, dont l’autorité s’était, de ce fait, affaiblie, restait toujours légalement responsable du maintien de l’ordre public dans la ville jusqu’au transfert des services essentiels comme la Police, la Justice et le Trésor, c’est-à-dire au moins jusqu’au transfert de facto. Le transfert de jure définitif était une procédure longue et devait faire l’objet d’un vote du Parlement français. C'étaient des subtilités bien difficiles à comprendre et le délai nécessaire pour cette procédure était différemment interprété par les autorités locales et les responsables des partis politiques. En attendant, il y avait un vide dans la vie politique et administrative de la ville que les partis politiques et les éléments perturbateurs n’allaient pas tarder à exploiter. Les troubles avaient recommencé, tels des règlements de compte entre partis politiques ou groupes rivaux d’agitateurs ; des conflits éclatèrent entre Hindous et Musulmans faisant suite aux événements survenus à Calcutta ou dans les régions voisines. Le représentant français, M. Tailleur, ne disposait pas de suffisamment d’agents de la force publique pour faire face à cette situation et rétablir l’ordre. Le Conseil d’administration ne manquait pas une occasion de mettre en cause la responsabilité des autorités françaises qui contrôlaient encore la police. Alors, sur la demande pressante de M. Tailleur, le Gouvernement français décida de procéder à un transfert de facto partiel en remettant aussi les services de la police aux autorités locales à la date du 15 août, date anniversaire de l’indépendance de l’Inde. À partir de cette date, la responsabilité du maintien de l’ordre était transférée au Conseil d’administration de Chandernagor, qui a aussitôt fait appel à la police indienne du Bengale.

Pendant la période qui a suivi, semée d’incidents plus ou moins graves, lorsque M. Tailleur apprenait par les renseignements que la police lui faisait parvenir régulièrement qu’il y avait possibilité de troubles dans la ville, il m’en informait très gentiment. Il m’invitait à passer la nuit dans sa résidence, mieux gardée. J’occupais alors l’appartement de l’aile gauche de l’immeuble, le pavillon bleu où se trouvait le « lit de Dupleix », un objet historique plus connu depuis que M. Tailleur l’avait choisi comme un des deux titres de son livre sur Chandernagor : « Le premier maillon de la chaîne ou le lit de Dupleix ». J’ai pu ainsi passer quelques nuits sur ce célèbre lit. Je ne me souviens plus de quoi j’ai rêvé ces nuits-là, à Chandernagor.

Après le transfert des services de la police, et comme suite de la responsabilité du maintien de l’ordre sur ce territoire, M. Tailleur a été débarrassé d’un des plus gros soucis et pouvait attendre que la procédure de transfert de facto totale suive son cours normal, en attendant pour beaucoup plus tard le transfert de jure, qui mettrait fin officiellement à la souveraineté de la France sur Chandernagor.

Inversement, la tâche des autorités locales devenait de plus en plus lourde, et leur dépendance envers Calcutta de plus en plus grande.

Alors qu’il n’avait pas encore les services de la police, le Conseil d’administration avait bien assis son autorité sur toute la ville, à l’exception de la bande de goondas bien organisée et bien armée. Il pouvait toujours manœuvrer de manière à arriver à ses fins. La Justice française, à Chandernagor, n’avait aucune possibilité de faire exécuter des décisions qui iraient à l’encontre de ses intérêts ou de sa volonté. Cela était devenu plus évident après le référendum et le transfert des services de la police. Ce fut le moment choisi par le Procureur général de Pondichéry, certainement sur la demande du Gouvernement, de me donner des instructions afin d’ouvrir une information judiciaire pour perception illégale d’impôts, détournements des deniers publics, etc. contre personnes non désignées. Ces personnes non désignées étaient en fait le Président et certains membres du Conseil d’Administration. À sa lettre n’était jointe aucune autre pièce qui puisset me permettre de connaître les éléments constitutifs des infractions. Je pouvais lui demander des informations supplémentaires avant de commencer mon information et ainsi gagner du temps. Mais cela aurait pu être interprété comme un geste en faveur des éventuels inculpés. D’ailleurs, les faits étaient connus de tous ici. Il s’agissait de la fameuse affaire du Welfare Fund, qui était devenue la seconde affaire importante après le référendum ; les partis de l’opposition s’en servaient constamment pour attaquer la gestion du Conseil et obtenir son renvoi sans s’occuper des formalités nécessaires à cet effet.

Effectivement, le Conseil d’Administration avait outrepassé ses attributions et commis des actes qui pouvaient constituer des infractions. Le Président et ses conseillers ne pouvaient pas prétendre qu’ils ignoraient les dispositions de la loi de finances. Le Conseil avait le pouvoir de voter les impôts, d’en créer de nouveaux, mais n’avait pas le droit de les percevoir, cela entrait dans les attributions du service de la perception, relevant du Trésor, non encore transféré à la ville. Le Conseil avait constitué une Caisse spéciale sous la dénomination anglaise de Welfare Fund – Fonds de bienfaisance – et, pour l’alimenter, avait voté des recettes nouvelles dont il s’était attribué le droit de perception directe. Le Conseil aurait même utilisé ces fonds à des fins autres que de bienfaisance.

En me conformant strictement aux instructions du Procureur général, j’ai ouvert une information contre X. Je devais commencer par entendre comme témoins les personnes concernées par cette affaire, ensuite, au vu de leurs dépositions, inculper les personnes contre lesquelles des charges ou même des présomptions suffisantes auraient été établies. Je savais qu’aucune de ces personnes concernées, le Président ou ses conseillers, ne répondrait à mes convocations. Comment, à Pondichéry, des autorités responsables pouvaient-elles l’ignorer ? Je n’arrivais pas à le comprendre. Je n’ai pas voulu brusquer les choses ni provoquer inutilement des incidents. J’ai téléphoné au Président Debendranath Dash pour l’informer de l’ouverture d’une information au sujet du Welfare Fund et lui demander s’il pouvait se présenter à mon cabinet si je lui envoyais une convocation.

Il m’a alors répondu très calmement en précisant qu’il le faisait parce qu’il avait de la sympathie pour moi et qu’il m’appréciait beaucoup. Il a ajouté que, dès la constitution du Welfare Fund, il avait envoyé aux autorités françaises copie de la délibération du Conseil créant cette caisse et indiquant ses modes de fonctionnement et ensuite une copie du rapport de vérification d’un audit, établi par un cabinet de Chartered Accountants de Calcutta, pour l’exercice écoulé, qu’il n’avait rien de plus à dire, et qu’en aucun cas, ni lui-même, ni un de ses conseillers ne se présenteraient à mon cabinet. J’ai essayé d’obtenir tous ces renseignements par écrit, avec une copie des documents qu’il avait mentionnés. Je lui ai alors proposé de me déplacer dans son bureau pour obtenir ces documents ; il a répondu qu’il voulait bien me recevoir, mais seul, sans mon greffier et que, dans tous les cas, je n’obtiendrais rien de plus. Cet incident parfaitement inutile n’eut, par la suite, heureusement aucune conséquence. J’ai rendu compte au Procureur général de mes démarches et de mon impossibilité à poursuivre cette information. Je n’en ai plus entendu parler.

Ma surprise fut plus grande encore quant au comportement des autorités de Pondichéry lorsque j’appris de M. Tailleur quelques jours après que lui-même avait précédemment fait, sur la demande de Pondichéry, une démarche auprès du président du Conseil d’administration pour le mettre en demeure de remettre au Trésor la caisse du Welfare Fund qu’il détenait illégalement.  M. Debandranath Dash avait refusé catégoriquement de céder à ces exigences en acceptant toutes les conséquences qui pouvaient s’ensuivre.

Je m’étais alors demandé à quel jeu on s’amusait à Pondichéry. Le résultat fâcheux de la démarche de M. Tailleur n’avait pas suffi aux autorités de Pondichéry pour leur ouvrir les yeux sur la véritable situation de Chandernagor.

Après le transfert de facto ou un peu avant, les renforts de la force publique envoyés à l’occasion du référendum étaient repartis à Pondichéry. Presque tous les gens de la police locale ressortissants de Chandernagor étaient passés sous l’autorité du Conseil d’administration. Cette police avait été renforcée par un contingent de la police spéciale armée indienne composée de Gourkas et était placée sous les ordres d’un commissaire de police indien, Bimal Sen.

Le Maréchal des logis-chef De George était resté à Chandernagor avec quelques cipayes originaires de Pondichéry et dépendait directement du représentant du commissaire de la République.

Au fond, lorsqu’on considère avec un peu de recul les événements qui se sont déroulés à Chandernagor et le résultat du référendum en tenant compte de tous les aspects du problème, en ce qui concerne les deux nations, la France et l’Inde, à mon avis, on ne pouvait s’attendre à mieux. La France souhaitait bien partir et le résultat ne lui fut pas une surprise. Le référendum avait même rehaussé son prestige et je suis tenté de transcrire ici la dernière phrase du passage d’un article d’un hebdomadaire indien reproduit par M. Tailleur dans son livre cité plus haut : « Les Français, comme défenseurs de la liberté dans le monde, ont bien prouvé à travers le référendum de Chandernagor, que les idées nobles qu’ils avaient au temps de la Révolution sont toujours hautement les leurs ».

Mahatma Gandhi dans son message du 7 novembre 1947 rapporté en partie dans l’extrait du livre de M. J. Weber, figurant en tête de ce texte comme préface, traduisait cet état d’esprit des dirigeants indiens sensés. C’était surtout un rappel des valeurs traditionnelles de la France, de liberté, égalité, fraternité qu’elle aurait proclamées en face du monde entier, plus qu’une incitation au soulèvement des Chandernagoriens contre l’autorité française. Les termes « servilité » et « opprimé » peuvent nous surprendre. Gandhiji connaissait surtout la domination britannique. Il raisonnait par analogie. Une chaîne, serait-elle en or, est toujours une chaîne.

Pour l’Inde, dont l’indépendance, après une très longue domination étrangère, était toute récente, c’était une question de principe et de prestige, et elle y apportait une ardeur, une exaltation passionnelle. La présence d’une puissance étrangère sur son sol, ou sur ce qu’elle considérait comme tel, lui était incompréhensible et insupportable, comme un peu l’Alsace et la Lorraine pour la France, occupées par l’Allemagne. Dans cet état d’esprit, les questions juridiques paraissaient un peu oiseuses et secondaires aux Indiens.

En d’autres temps et en d’autres circonstances, c’était donc avec la même passion que l’Inde et le Bengale souhaitaient la présence française dans cette ville du Bengale, à Chandernagor qui servait de refuge, d’asile à leurs leaders et combattants nationalistes poursuivis par la police anglaise, et même de camp de base à leurs activités subversives violentes. Pour quelles raisons la France les a-t-elle laissés faire, au grand dam des Britanniques ? Difficile de trouver une explication. Elle ne s’attendait peut-être pas à un geste de reconnaissance de la part de ses ex-protégés, après le départ des Anglais. Peut-être la France reconnaissait-elle le bien-fondé de leurs actions, ou ne voulait-elle pas, dans une intention vindicative, aider les Anglais qui l’avaient évincée de cette région quelques siècles plus tôt et n’avaient pas cessé de l’importuner.

S’il y avait eu des perdants dans cette affaire, ce furent certainement les chefs politiques, comme Debendranath Dash, qui avaient goûté au pouvoir et au prestige. Ils avaient une position importante dans la société et une certaine considération dans tout le pays comme dirigeants d’une entité politique régionale. Avec la fusion dans la masse indienne, ils avaient tout perdu et devenaient de simples citoyens inconnus de tous. Ils avaient souhaité ardemment obtenir une autonomie dans l’Union indienne, mais aucun leader n’osait le proclamer ouvertement, si ce n’est dans les discussions avec les autres leaders politiques. Ils savaient qu’une grande majorité de la population souhaitait l’union pure et simple avec le Bengale, sans trop penser aux conséquences de cette union et que, s'ils avaient changé de politique, elle les aurait désavoués immédiatement en organisant des manifestations contre eux avec l’appui des agitateurs professionnels de la ville. Aussi n’en fut-il plus question, ni avant le référendum, ni après.

Ce qui venait de se passer avec le référendum à Chandernagor, qualifié de "premier maillon" de la chaîne ! et de "premier maillon de la décolonisation française", était aussi le dernier épisode d'un chapitre de l'histoire de cette ville, l'aboutissement d'une longue série d'événements survenus un peu partout en Inde quelques siècles plus tôt depuis que les puissances occidentales, à la suite des Moghols, qui avaient précédemment envahi l'Inde et dont le règne commençait à se désintégrer, s'étaient petit à petit installées dans le pays et avaient étendu leur autorité sur tout son territoire.

Aussi, pour mieux comprendre le dernier acte de cette période, serait-il utile de le replacer dans son contexte historique, de retrouver le climat psychologique qui régnait alors dans cette ville et qui pourrait expliquer les comportements de ses habitants et de ses leaders face aux problèmes qu'ils avaient à résoudre quant à leur avenir, en tenant compte évidemment du fait qu'ils étaient bien intégrés dans l'environnement bengali, de par la langue, la culture, la tradition et les coutumes. Il est donc nécessaire de remonter dans l'histoire du pays bengali dans son ensemble.

Au début du siècle précédent, vers 1900, la province du Bengale était très vaste et comprenait quatre régions linguistiques et ethniques différentes les unes des autres : les régions assamaise, biharie, oriya et la région authentiquement bengalie. L'administration d'une province aussi vaste et variée devenait de plus en plus difficile et sa partition en quatre provinces selon des critères ethnolinguistiques était envisagée. C'était parfaitement logique. Ainsi la région assamaise deviendrait la province d'Assam, la région biharie, le Bihar, la région oriya, l'Orissa et la région proprement bengalie, la province du Bengale, chaque province ayant ainsi une population homogène.

Mais la logique politique ne correspond pas toujours à la logique rationnelle. Pour les trois premières régions, le principe proclamé pour la partition fut respecté. Il n'en fut pas de même pour la province du Bengale, car cette région était devenue un point sensible qui posait au gouvernement britannique de sérieux problèmes, d'autant plus que la capitale de l'Empire des Indes était à cette époque la ville de Calcutta, située dans cette région. La capitale n'allait être transférée à New Delhi qu'en 1912. De par cette circonstance, la région bengalie avait bénéficié de nombreux avantages au point de vue administratif, politique et culturel. Formant un peuple très cultivé, les Bengalis avaient pu accéder très vite à une large connaissance de l'éducation occidentale. Le Bengale était devenu un des centres importants de la renaissance de l'Inde. Il y avait des personnalités remarquables dans tous les domaines de l'activité humaine qui avaient acquis une renommée internationale comme Ramakrishna Paramahamsa, son disciple Vivekananda, Rabindranath Tagore, Ram Mohan Roy, Sri Aurobindo, et j'en oublie beaucoup, la liste serait longue s'il fallait les citer toutes.

Ce qui inquiétait le plus les autorités britanniques, c'était la position extrémiste des chefs nationalistes bengalis dans la lutte pour l'indépendance au sein du Congrès national indien dont les leaders modérés ne demandaient qu'une certaine autonomie dans le cadre de l'Empire britannique. Les nationalistes bengalis, quant à eux, réclamaient l'indépendance totale, absolue, et voulaient donner un nouvel élan au mouvement nationaliste. Le gouvernement britannique, qui avait senti le danger, décida de réagir pour briser cet élan et tuer le mouvement dans l'œuf. Il envisagea de prendre des dispositions de nature à créer des divisions au sein de la population et, par des mesures impopulaires, de susciter des troubles qui lui donneraient l'occasion d'organiser une sévère répression et de mettre les chefs nationalistes hors d'état de nuire.

Ce fut l'œuvre du gouverneur général Curzon. La partition du Bengale, contre laquelle de nombreuses manifestations avaient été organisées, était la question la plus contestée par le peuple. Cette partition que les Bengalis rejetaient de toute leur force et redoutaient en même temps, leur sera finalement imposée. Le peuple proprement bengali n'aura pas sa province à l'instar des trois autres, assamais, bihari et oriya, qui composaient avec lui l'ancienne grande province du Bengale. Par sa déclaration officielle du 11 septembre 1905, Curzon décrétait la partition du Bengale en deux provinces : le Bengale occidental et le Bengale oriental. Le découpage était fait de telle sorte que la population de la première province était à majorité hindoue et la seconde à majorité musulmane, cette dernière province étant rattachée pour son administration à l'Assam que les Bengalis considéraient comme une "province arriérée". Cet ensemble était placé sous l'autorité d'un seul lieutenant gouverneur.

(la suite sera chargée ultérieurement. Elle est consultable sur l'édition papier)