Blue Flower

La Lettre du Centre culturel des Pondichériens[1] organe de liaison des Ressortissants de l’Inde ex-française : Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon (et Chandernagor), dirigée par M. Gobalakichenane, a fait paraître dans son n° 28 du mois de juin 2000 un article que Maurice Schumann avait publié dans la République française de Pondichéry, le 21 décembre 1949, peu de temps après le rattachement de Chandernagor à l’Union indienne.

Nous remercions M. Gobalakichenane de nous avoir communiqué cet article.

 

Un Monde où tout se tient (par Maurice Schumann)

Quand Lénine écrivait :"Le chemin le plus court de Moscou à Paris passe par Pékin, Tokyo et Calcutta[2], il dessinait le cadre dans lequel doivent être replacées les nouvelles complexes, sinon confuses qui nous parviennent d'Asie

Deux événements récents nous aident à définir l'attitude indienne. D'une part, le 18 octobre (1949), à l'Université de Colombia, Je Pandit Nehru exprimait l'espoir qu'un gouvernement "souverain et indépendant se constituerait bientôt en Indochine, sans se référer explicitement ni à Bao Dai ni à Ho Chi Minh; d'autre part, le 21 octobre, à Singapour, le représentant de l'Inde se prononçait en faveur de l'administration conjointe à la Commission Economique pour l'Extrême-Orient des délégués de Ho Chi Minh et de Bao Dai.

A ces deux faits s'ajoutent deux données permanentes qui peuvent étayer une appréciation valable sur le mémorandum que le gouvernement de la Nouvelle-Delhi a fait remettre au cabinet de Londres. En premier lieu, il est hors de toute vraisemblance que le Pandit Nehru puisse éprouver, envers la personne de Ho Chi Minh et son entourage communiste, la moindre sympathie ou même garder à leur sujet la moindre illusion on sait en effet, que les dirigeants de l’Inde nationale ne manquent pas une occasion de dénoncer le . bolchevisme comme un attentat permanent contre la spiritualité hindoue, qu'ils font grief aux Anglais d'avoir favorisé la propagande stalinienne, de 1941 à 1945, pour saper le crédit du Mahâtma et combattre l’influence du Congrès, enfin qu'ils pourchassent et emprisonnent systématiquement les communistes, notamment dans le Bengale et dans la province de Madras (qui comprenait le Tamilnâdu, une partie de l'Andhra Pradesh et la partie côtière du Karnataka). En second lieu, il n'est pas moins inconcevable que Nehru fasse spontanément appel à l'Angleterre, soit pour l'opposer à une autre puissance européenne en Asie, soit pour la traiter comme une sorte d'arbitre dans un conflit asiatique. Certes, les animateurs de l'Inde nouvelle qui ont choisi, de rester à l'intérieur du Commonwealth demeurent fidèles à l'esprit de Gandhi, en voulant substituer à l'ancienne inimitié une entente d'égal à égal entre le colonisateur et le colonisé d'hier. Certes, le mémorandum, en admettant qu'il soit authentique, était destiné à demeurer secret; mais, deux ans après la proclamation de l'indépendance indienne et au moment où un corps expéditionnaire britannique poursuit une lutte farouche en Malaisie, on imagine malaisément que l'idée de prendre l'Angleterre comme juge ou comme témoin ait pu germer dans le cerveau du Pandit.

Mais, tout s'éclaire, à partir du moment où on se rappelle qu'une conférence des diplomates et des chefs militaires en Extrême-Orient doit s'ouvrir aujourd'hui même, à Singapour. En effet, il nous paraît évident qu'avant de s'orienter définitivement vers la reconnaissance du gouvernement de S.M. Bao Dai, le cabinet britannique a consulté la Nouvelle Delhi et il nous parait vraisemblable que la réponse ait été substantiellement la suivante : "Faites comme nous ; Ne choisissez pas entre Bao Dai et Ho Chi Minh ; Attendez plutôt que les nationalistes non communistes qui s'étaient ralliés au Viet-Minh aient imposé une troisième solution"

Pour expliquer cet état d'esprit, il est tentant de recourir à une comparaison. Pendant l'année qui a suivi le 28 juin 1948, c'est-à-dire son excommunication par le Kominform, Tito s'est acharné à démontrer qu'il ne se laisserait pas rejeter dans le camp occidental : plus il était dénoncé comme schismatique, plus sa susceptibilité marxiste était en quelque sorte avivée De même, les défis qui lui sont lancés par le Kominform asiatique et les périls que la victoire de Mao Tse Toung t'ait planer sur l'Inde nationale obligent le Pandit Nehru à rompre la solidarité qui, pendant si longtemps, unit les révolutionnaires et les nationalistes asiatiques.

Mais, plus il est entraîné dans cette voie, plus son nationalisme se croit ombrageux. Jamais il n'a tant insisté sur le postulat de la "neutralité indienne" qu'au cours de son voyage en Amérique; jamais, il n'a marqué tant de défiance envers la France (qu'il aime pourtant, au fond de son cœur) que depuis le jour où elle a garanti à ses Etablissements de l'Inde méridionale[3] l'indépendance dans le cadre de l'Union Française

Cette attitude est compréhensible. Nous dirons même qu'elle est respectable. Mais, comme le prouve encore l'exemple de Tito, elle est fragile et surannée De même que, si l'Occident s'était abandonné et si l' Amérique avait abandonné l'Occident, il n'y aurait déjà plus d'indépendance yougoslave ; de même, le nationalisme asiatique serait, à la longue, hors d'état de faire face, si, la disparition des régimes coloniaux une fois assurée, il ne concluait pas une entente générale et permanente avec les démocraties occidentales. C'est le sens profond des accords conclus entre Baro Dai et la France, comme de l'entente rétablie entre l'Inde et l'Angleterre.

Maurice Schumann

 



[1]  Le Cercle culturel des Pondichériens, 22 villa Boissière, 91400 ORSAY. Les articles sont consultables sur le Net : http://www.MicroNet.fr/~karikaln/ccp.htm

[2]  Calcutta était encore la ville la plus importante de l'Inde

[3]  Chandernagor, situé au Bengale, avait été rattaché à l'Inde, en 1949, après un référendum