Blue Flower

Chers adhérents et amis,

Qu'est-ce que l'Inde pour un Occidental  ? Une série de clichés, un ensemble de rêves ou de phantasmes, une information foisonnante mais tronquée, un modèle, un repoussoir, une expérience ou simplement une immense interrogation ou un objet d'indifférence ?

Un objet d'indifférence, certainement pas ; l'actualité récente nous l'a rappelé. L'Inde, qui a passé le cap du milliard d'habitants, a un taux de croissance de l'ordre de 6%, un secteur de services informatiques qui compte dans l'économie mondiale, des écoles de gestion du plus haut niveau, une autosuffisance alimentaire qui laisse apparaître des excédents, la bombe atomique et un projet de satellite non habité autour d'une planète de notre système solaire. Mais dans tout cela, que devient l'Inde des dieux, des castes, des criantes inégalités ? Il est vrai que ces Indes là co-existent, mais elles évoluent ; et vouloir réduire ce pays à un aspect ou à un autre ne conduit qu'à des erreurs et à des contresens.

 C'est un peu ce qui s'est passé pour la couverture médiatique de la visite d'Etat en France du président de la République de l'Inde qui a provoqué une certaine irritation dans la presse indienne et même chez les officiels de ce pays. En effet, les journaux indiens ont déploré le manque d'empressement de la presse française à présenter l'événement ainsi que des titres réducteurs et tristement racoleurs, comme : "Un paria à l'Elysée" ou "Chirac serre la main d'un intouchable". Il est de fait que ce qu'on appelle en France "la grande presse" n'a pas le monopole du bon goût, ni celui de l'exactitude ou de la finesse dans l'analyse politique de ce qui se passe à l'étranger. La liberté de la presse ne peut pas tout excuser et peut-être, en l'occurrence, les intentions étaient-elles les meilleures, comme les pavés de l'enfer ! L'origine de la caste du titulaire de la présidence de la République indienne n'est pas un problème en Inde, ni son origine religieuse : le poste suprême a déjà été détenu par un musulman. Et ce fut un grand moment de voir reçu en France cet homme qui a connu Gandhi et vécu tous les grands événements qui ont précédé ou accompagné l'indépendance de l'Inde. Il représente cette Inde de 1947 avec tous ses espoirs.

Monsieur le Président, Jay Hind !

Ce petit couac médiatique, lamentable et révélateur de la persistance des vieux clichés, a été largement éclipsé par la sortie en librairie d'un ensemble d'ouvrages sur l'Inde dont la qualité a incité Bernard Pivot à leur consacrer son Bouillon de culture du 19 mai dernier ("Que va-t-on chercher en Inde ?"). Deux de ces livres, Le génie de l'Inde, de Guy Sorman et Le seul amant, de Jean-Claude Lattès et Eric Deschodt, font l'objet de notes de lecture dans le présent numéro. D'autres livres et particulièrement celui de Guy Deleury, L'Inde, continent rebelle, méritent de retenir l'attention et feront l'objet de compte rendu dans notre prochain numéro.

La Lettre du CIDIF continue à contribuer, pour sa part, à la connaissance de l'Inde d'aujourd'hui et à recueillir la mémoire de ce qui a lié la France à cette terre lointaine pendant plusieurs siècles sous des fortunes diverses.

L'Inde contemporaine d'abord. David Annoussamy nous fait découvrir un monde judiciaire surprenant et captivant. Il apparaît en effet que le législateur et l'Etat abdiquent ce que nous appellerions leurs responsabilités pour les transférer aux cours de justice. Cette judiciarisation va quelquefois très loin et n'est pas sans risque sur la légitimité des décisions prises.

Brigitte Sébastia a engagé une recherche sur le culte chrétien contemporain de la Vierge de Vailankanni et nous conduit dans le dédale peu logique mais bien réel  des interférences de religion (chrétienne) et de castes. Ce culte a des prolongements dans les communautés chrétiennes tamoules de la région parisienne. Nous espérons que cette recherche sera poursuivie et fera l'objet d'une publication.

Nous avons choisi de présenter le tableau de la situation actuelle de la langue française à Pondichéry, dressé par Roland Breton lors du colloque sur la francophonie parce que ses conclusions recoupent parfaitement celles de Pougagendy Bichat , parues  dans une précédente Lettre, il y trois ans. Il y a donc une permanence.

Dans le domaine de l'histoire des anciens comptoirs, Jacques Weber revient sur les événements qui ont précédé le transfert de facto en 1954. Pour que cela ne soit pas perdu, nous reproduisons un exposé de Jean Deloche à l'Alliance française en 1987 sur les relations franco-indiennes jusqu'au transfert des comptoirs. Ces périodes sont peu connues en France et bientôt oubliées en Inde. Et pourtant elles sont porteuses d'enseignements politiques divers et font revivre aussi un certain art de vivre. C'est ainsi que Jacques Weber révèle ce que l'on peut appeler une spoliation de la France envers ses comptoirs, après 1814 et jusqu'en 1931, par le transfert au budget général de "la rente de l'Inde", contrepartie du monopole britannique du sel. De ce triste épisode de mauvaise foi étatique, Jacques Weber passe aux plaisirs de la table et rappelle un art qui dura longtemps dans ces lointains territoires.

 Un texte  en français de Samy Abraham,  intitulé La légende d'Arisandira nous a été confié par ses enfants. Samy Abraham qui a écrit ce texte en 1930 vivait à Saïgon comme beaucoup de Pondichériens à l'époque. Au-delà de l'intérêt du texte, on relèvera la maîtrise de la langue française et l'excellente connaissance de la mythologie indienne.

Enfin, il nous faut présenter nos excuses pour l'absence de Lettre du CIDIF en décembre dernier qu'un mauvais état de santé d'un membre de la rédaction n'a pas permis de mener à bien. Ce numéro double appartiendra donc aux deux années 1999 et 2000. Nous espérons qu'il retiendra l'attention de toutes et de tous et serons toujours heureux de recevoir critiques et contributions.

Bonnes vacances.

Jacqueline Lernie-Bouchet