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LE FRANÇAIS À PONDICHÉRY : DES RÉALITÉS AU MYTHE

 

Roland BRETON

Université de PARIS VIII

 

La situation du français à Pondichéry tient à la fois du mythe et de la réalité. Mythe proclamé partout et réalité subtile, discrète, quasi-occultée : situation qui touche officiellement une des entités constitutives de la République de l’Inde approchant bientôt le million d’habitants, parmi lesquels il est particulièrement difficile d’évaluer ceux que l’on pourrait qualifier, d’une façon ou d’une autre, de « francophones », comme d’y mesurer l’usage effectif du français, et cela au terme d’une histoire plus que tricentenaire de contacts et de liens avec la France.

Rappelons que Pondichéry (officiellement Pondicherry, et, localement, Puducherry) constitue, un « Territoire de l’Union » de la République de l’Inde, depuis 1962, date où les « Établissements Français de l’Inde » lui furent cédés. Précisons que l’Inde a un régime fédéral selon lequel chaque province est dotée d’un gouvernement, responsable devant un parlement élu, les deux disposant d’une appréciable autonomie, et que ces provinces sont de deux catégories : les États de plein exercice, et les Territoires de l’Union, dont les prérogatives sont légèrement plus réduites, au nombre respectivement de 25 et 7 depuis 1987. Cette infériorité de statut politique des Territoires peut être fondée soit sur l’ampleur différente des unités (la plupart des États ont une population importante comptant des dizaines, voire une centaine de millions d’habitants, alors que celle des Territoires va, pour six d’entre eux, de 50 000 à moins d’un million), soit sur la marginalité de leur position géographique, soit sur leur plus récente création ou réunion à l’ensemble indien. Toutes ces raisons ont joué pour Pondichéry. Il faut d’ailleurs ajouter que beaucoup de Territoires ont été, par le passé, les uns après les autres, promus États, à leur demande et après avoir fait preuve de leur capacité à accéder au plein exercice de la démocratie, et que la voie d’une telle promotion reste ouverte à certains d’entre eux comme Delhi ou Pondichéry.

 

UN TERRITOIRE ÉCARTELÉ SUR TROIS AIRES LINGUISTIQUES

Il faut également remarquer que le Territoire de Pondichéry reflète tout particulièrement un certain conservatisme géopolitique en vigueur en Inde, où, par ailleurs, des « réorganisations » territoriales furent nombreuses, surtout à base linguistique, dans les années qui suivirent l’Indépendance. En effet, ce Territoire correspond toujours exactement aux quatre petits « comptoirs » français cédés en 1962, - Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon – enclavés dans trois États linguistiques différents, et séparés par des centaines de kilomètres de distance, tandis que le cinquième comptoir – Chandernagor ou Chandranagar - , une lointaine banlieue de Calcutta, avait été cédé en 1952 (en même temps que les minuscules « loges » françaises, éparpillées dans différent ports) et avait été réuni à l’État indien du Bengale de l’Ouest.

Le Territoire de Pondichéry, qui comptait 807 000 habitants en 1991, sur 492 km2, est donc éclaté en quatre « Districts » indiens, parmi les plus petits :

-                         Pondichéry, familièrement Pondy, sur la baie de Bengale, le plus grand, avec 608 000 habitants sur 385 km2, dont 401 000 dans l’agglomération de Pondichéry, la capitale du Territoire, et 206 000 ruraux répartis en une douzaine d’îlots territoriaux, ou « aldées », n’ayant parfois pas plus d’un km2 de superficie, et qui composent une pittoresque et inextricable mosaïque sur le territoire de l’État de Tamil Nadu, c’est-à-dire le Pays Tamoul, dans un rayon de moins de 30 km autour de la capitale ;

-                         Karikal, (officiellement Karaikal) à 125 km au sud de Pondy, toujours sur la Côte de Coromandel de la Baie de Bengale et enclavé dans l’État de Tamil Nadu, mais d’un seul bloc, avec 146 000 habitants, dont 62 000 citadins, sur 93 km2, formant un trapèze dont la grande base, sur la mer ne fait que 15 km ;

-                         Mahé, à 450 km à l’est de Pondy, sur la mer Arabe (ou d’Oman), c’est-à-dire la Côte de Malabar, enclavé dans l’État de Kérala, de langue malayalam, avec 33 400 habitants, tous classés citadins, habitant deux « aldées » proches, totalisant moins de 28 km2, sur 6 km de distance ;

-                         Yanaon ou Yanam à 600 km au nord de Pondy, sur la Baie de Bengale, mais dans l’État d’Andhra Pradesh, de langue télougou, et contenant 20 000 habitants, citadins, sur 13 km2, en deux fragments se succédant sur les rives de la Gadavari.

Ce morcellement territorial et ethno-linguistique, unique en Inde, legs de l’histoire impériale française, est maintenant incorporé tel quel dans les structures de l’État indien, où, pourtant, les remaniements ou « réorganisations » pour faire coïncider la carte administrative avec la répartition ethno-linguistique des populations furent nombreux et spectaculaires : suppression des anciens territoires princiers, réajustement des limites des ex-provinces britanniques, création des « États linguistiques », etc. Il en a été ainsi en grande partie à la demande de l’ensemble de la population du Territoire ex-français qui, tout en ayant clairement exprimé son intention de se rattacher à l’Inde, a toujours tendu à conserver son cadre territorial et institutionnel propre. Nous avons donc, avec lui, une entité politique composée de deux fragments principaux (Pondy et Karikal) dans l’aire tamoule, un (Mahé) dans l’aire malayalam, et un (Yanaon) dans l’aire télougoue.

 

DES FRANCOPHONES MATERNELS EN DOSE INFINITÉSIMALE

Cette tripartition des habitants en trois aires linguistiques appartenant à trois langues dravidiennes distinctes – tamoul, malayalam et télougou – est naturellement la base humaine de la situation linguistique du Territoire qui devait normalement se réfléchir dans le statut politique. L’Inde est le seul pays du monde où des recensements décennaux, depuis maintenant plus d’un siècle, donnent un décompte régulier des langues pratiquées par la population, y compris les étrangers, à titre maternel comme à titre de langue secondaire. Ce qui fait que la situation linguistique du Territoire de Pondichéry, depuis qu’il est administré par l’Inde, peut être assez bien connue. Au dernier recensement (1981) dont on ait les données à propos de la langue maternelle, la population (604 000 habitants) se décomposait ainsi :

- tamoul : 537 000 (88,9%), alors que Pondy et Karikal    totalisaient564 000 habitants ;

- malayalam : 31 700 (5,2%), pour 28 000 habitants à Mahé,

- télougou : 24 800 (4,1%), pour 11 600 habitants à Yanaon.

Soit un total de 98,2% pour les trois langues natives du Territoire ; il est à noter que les deux langues mineures dépassaient en implantation leurs aires écartées respectives, mais étaient aussi présentes dans celle de la capitale, qui exerce un rôle de pôle attractif sur l’ensemble de son ressort administratif.

Le 1,8% restant de la population se répartit entre 1,5% pour les autres langues dites « constitutionnelles », parmi lesquelles viennent en premier l’ourdou (4 400 habitants, soit 0,7%) d’une petite partie de la minorité musulmane représentant 6% de la population, et l’hindi (1 600 habitants, 0,3%) de beaucoup d’Indiens du Nord, tels certains fonctionnaires des administrations centrales, puis, dans l’ordre, le kannada, la quatrième langue dravidienne régionale, le goujarati, le bengali, le marathi, etc.

Parmi les langues « non-constitutionnelles », c’est-à-dire, en fait, non-régionales, parlées par le 0,3% de la population, l’anglais n’avait que 316 locuteurs natifs (0,05%) ; tandis que le français entrait dans le résidu statistique des 1 069 (0,1118%) locuteurs des langues « autres », non dénombrées séparément en 1981, car ayant chacune moins de 10 000 locuteurs dans l’Inde entière.

C’est bien dans ce résidu statistique des langues « autres » (non-constitutionnelles et inférieures à 10 000 locuteurs) que l’on doit estimer la place du français à ce moment (1981) : au plus un millier de locuteurs, étant donné que les autres langues les moins répandues n’étaient pas présentes précédemment dans le territoire de Pondichéry. Ce chiffre d’un millier de francophones maternels correspond sensiblement à celui donné par le premier recensement indien du Territoire (1961) : 958 à Pondichéry, 436 au Tamil Nadu, et 2 593 pour l’ensemble de l’Inde, chiffre qui correspond aussi aux données du sens commun pour qui connaît la vie de Pondichéry : ces quelques centaines de personnes se retrouvent aisément dans l’effectif des familles françaises métropolitaines appartenant aux trois micro-sociétés françaises, parallèles et jalouses les unes des autres, relevant des personnels administratifs attachés au Consulat, des chercheurs de l’Institut Français (dépendant partiellement de l’École Française d’Extrême-Orient) et des enseignants du Lycée français et de l’Alliance Française. Plus les vieilles familles françaises pondichériennes restées sur le Territoire, ou dont les membres ont décidé d’y prendre leur retraite.

 

LE FRANÇAIS TROISIÈME LANGUE SECONDE

C’est encore dans le même résidu statistique des langues « autres » que l’on doit chercher et deviner la présence du français langue seconde. Chaque habitant est admis à déclarer, hors de sa langue maternelle, une ou deux autres langues qu’il connaît. Et, partant de là, le recensement indien donne à l’intérieur de chaque effectif de locuteurs d’une langue maternelle, le nombre de ceux d’entre eux qui sont aussi locuteurs de telle ou telle langue seconde.

Ainsi, en 1981, pour le Territoire, parmi les 537 300 tamoulophones, 4 297 (0,7%) parlaient aussi télougou et 399 (0,07%) malayalam, les deux autres langues du Territoire, puis 806 le hindi, la langue de l’Union, 605 l’ourdou, 150 le kannada et 87 le sanskrit et, enfin, 62 d’autres langues constitutionnelles (marathi, 25 ; goujarati, 24 ; bengali, 9 ; assamais, 3 et oriya, 1). Mais beaucoup plus – 91 056 (17%) – parlaient, l’anglais, et, après l’arabe (165), le népali (1) et le konkani (2). Finalement, une proportion non négligeable parlait ces langues « autres » du résidu statistique que l’on peut sans trop d’erreur assimiler au français : 7 638, soit 1,4%, pourcentage exceptionnel en Inde pour cette catégorie, ici plus élevé que celui de l’ensemble des locuteurs seconds des langues constitutionnelles : 6 406 soit 1,2%.

Ce pourcentage présumé du français langue seconde (1,4%) se retrouve sensiblement sur l’ensemble de la population du Territoire (8 500 locuteurs seconds de langues « autres ») et, plus ou moins, dans chacune de ses communautés de langue maternelle. Il est bien inférieur au pourcentage atteint par l’anglais langue seconde (102 000 soit 17%), mais pas tellement éloigné de celui du tamoul (16 000 soit 2,7%). Ce qui signifie que le français, sans jouer le rôle véhiculaire de premier plan de l’anglais, talonne quand même le tamoul, langue locale très largement majoritaire, quant à la diffusion seconde.

En ajoutant au millier de francophones maternels près de 9 000 francisants, on observe une présence du français non négligeable dans la population, à comparer modestement aux 316 anglophones doublés de 102 000 anglicisants, mais de beaucoup plus près aux 537 000 tamoulophones entourés par 16 000 tamoulisants. Il est à remarquer que le poids, relatif et absolu, des francisants est particulièrement élevé chez les tamoulophones qui en fournissent 7 600 (1,4% des Tamouls), au lieu de 367 (1,15% contre 21% d’anglicisants et 5% de tamoulisants) chez les malayalamophones et 203 chez les télougouphones (0,08% contre 7% d’anglicisants et 39% de tam oulisants). Des études plus approfondies montreraient que cette francisation linguistique touchant particulièrement la communauté tamoule l’imprègne, particulièrement à Pondichéry même, dans certaines couches urbaines, et pas uniquement dans l’élite sociale et culturelle.

Le français dans la population est ainsi l’une des trois langues secondes (véhiculaires ? de culture ? de prestige ? de fidélité ?) du Territoire, loin derrière l’anglais, mais proche du tamoul ; situation qui ne date pas de l’annexion à l’Inde mais est bien plus ancienne. Les Établissements français de l’Inde, enclavés dans l’Empire britannique furent depuis longtemps marqués par une anglicisation insidieuse imprégnant la population, à travers des frontières très artificielles, de façon plus extensive que la francisation linguistique.

 

UNE FRANCISATION GRADUELLE ET SÉLECTIVE

La francisation linguistique, à travers trois siècles d’histoire coloniale, ne fut jamais liée à l’assimilation nationale et civile des habitants (cf. David Annoussamy, « La nationalité française à Pondichéry – Aperçu historique », in Comparative Law Review, Pondichéry, 1984, IV : 1-24). Sous l’Ancien Régime on distinguait les « naturels français » ou « régnicoles » des indigènes ou « aubains ». Les premiers comprenaient les Européens et leur descendance, les métis et les « topas », indigènes assimilés civilement. Un Édit royal de 1788, dans l’esprit de l’Édit de Tolérance de 1787, entrant en vigueur à Pondichéry le 18 juillet 1789, permit aux non-catholiques d’accéder à l’État civil ; en 1819 l’arrêté promulguant le Code Civil permit à tous les Indiens « chrétiens, maures et gentils » de continuer à « être jugés selon les usages et coutumes de leur caste » ; en 1848 tous les habitants, comme au Sénégal, purent voter pour leur député à Paris ; par un décret de 1881 tous les indigènes purent renoncer à leur droits personnels indiens pour bénéficier du Code Civil. Les « renonçants », beaucoup moins nombreux que le législateur ne s’y attendait, furent la deuxième catégorie d’assimilés totaux ; en 1928 tous les Européens et leurs descendants, plus les « renonçants », furent naturalisés français et, finalement, en 1946 tous les ressortissants des Territoires d’Outre-Mer furent assimilés aux nationaux de la métropole quel que soit leur statut civil, de droit commun ou particulier local. Finalement, en vertu des accords de cession intervenus entre les transferts de facto du 1er novembre 1954, et de jure du 16 août 1962, tous les ressortissants français eurent pendant six mois la faculté d’opter entre les deux nationalités : française ou indienne. Et, une loi de 1973 permit la réintégration dans la nationalité française de tous les Pondichériens, nombreux dans l’ex-ensemble colonial français, ayant servi l’État français ou un organisme dont l’activité présente un intérêt particulier pour l’économie ou la culture françaises.

Les « optants » français, qui furent 15 000 en 1962, et leurs descendants, constituent aujourd’hui la communauté des Français de Pondichéry, quelle que soit leur langue maternelle qui est, pour la grande majorité d’entre eux, le tamoul. Ceux qui n’ont pas acquis quelque connaissance du français dans les établissements scolaires publics ou privés en reçoivent les premiers rudiments lors de leur service militaire en France, puis en acquièrent la maîtrise au cours d’une formation professionnelle subséquente susceptible de les intégrer au marché français de l’emploi, sans les empêcher de revenir éventuellement au pays prendre une retraite avec des revenus dépassant de loin tous les salaires locaux.

Ces « optants » et descendants d’« optants » ne sont pas, de loin, les seuls à être francophones ou francisants à Pondichéry, car une bonne partie des optants pour l’Inde, par delà les passions politiques et sentimentales des années cinquante-soixante et certains choix maintenant regrettés, mais irrévocables, a conservé un usage familial et personnel du français qui reste un des mystères peu apparents de la vie pondichérienne. L’étranger qui débarque peut être sensible aux noms français figurant sur les plaques des rues à coté des désignations anglaises et tamoules, particulièrement dans la Ville Blanche, au plan en damier, tracée par Colbert, en bord de mer, et où vécurent longtemps les Européens. C’est à peu près tout ce qu’il pourra sentir d’influence française dans le paysage scriptural, quasi-exclusivement anglais et tamoul. En dressant l’oreille il n’entendra que du tamoul ou de l’anglais, langues qui remplissent exclusivement le paysage sonore public. Il ne pourra pénétrer au sein des domiciles où souvent le français conserve sa place seconde. Mais, si, systématiquement, il s’adresse en français à chaque commerçant ou artisan, il sera surpris de voir le nombre d’interlocuteurs, parfois très simples, capables de lui répondre dans sa langue, comme à Lafayette, en Louisiane, où les deux paysages, scriptural et sonore, semblent à priori exclusivement anglais, à moins que l’on ne fasse l’effort de parler français à tout habitant, blanc ou noir, comme à Aoste, et en bien d’autre lieux où le français est occulté, visuellement et auditivement, par l’usage, apparemment exclusif, de la langue officielle.

LE FRANÇAIS LANGUE OFFICIELLE ?

S’il est un lieu commun bien répandu, jusque dans les publications officielles indiennes, c’est celui selon lequel le français est l’une des cinq langues officielles de Pondichéry, après le tamoul, le malayalam, le télougou et l’anglais. J’ai passé de longs moments à Pondichéry, dans le grand immeuble du « Secrétariat », où sont logés les principaux services ministériels du Territoire, pour trouver les fondements de cette idée reçue. En vain. Le seul texte légal, The Pondicherry Official Language Act, 1965, (Act nº 3 of 1965, 3d April 1965) est aussi concis qu’explicite. Il tient en une page et quatre articles (sections). Les deux premiers définissent les termes de cette loi ; le troisième, intitulé « Langue officielle du Territoire » (le singulier est significatif), stipule que le tamoul est (impérativement : shall) la langue (au singulier) utilisée à toutes fins officielles dans toutes les parties (areas) du Territoire ; mais que, dans les aires de Mahé et Yanaon, ce peut (may) être respectivement le malayalam et le télougou ; et l’article quatre ajoute que l’anglais peut (may) être utilisé pour tout usage officiel dans l’ensemble du Territoire. Point final. Pas un mot sur la langue française.

L’administrateur qui m’aidait dans ces recherches finit par conclure, d’un air sincèrement déçu et navré, que l’usage légal, incontestablement admis, du français, par défaut de tout texte, ne relevait donc que de la tradition orale, c’est-à-dire du droit coutumier, de la common law ; conclusion qui ne manquait pas d’humour dans un lieu relevant depuis des siècles de l’espace juridique français, où prévaut le droit écrit. Peut-on reprocher aux Indiens de n’avoir pas plus fait pour la langue française que les Français eux-mêmes ? Car, ici, la République, comme Bonaparte pour la Louisiane, n’a aucunement songé à faire insérer une clause linguistique dans le traité de cession, ce que ni Nehru ni Jefferson n’aurait refusé ; mais les politiques et les négociateurs, rodés à protéger les biens et à défendre les intérêts et les personnes, n’ont pas plus cure maintenant que par le passé, de la survie de la langue, trésor immatériel et éminemment volatile.

Ainsi, dans le contexte indien, où la tolérance fait que chacun peut s’exprimer oralement en français jusqu’au sein de l’Assemblée du Territoire, les pratiques bureaucratiques régnant sur les usages écrits font, en accord avec la loi, que tout texte officiel est d’abord rédigé en anglais, souvent traduit en tamoul, quelquefois en malayalam et en télougou et… jamais en français. Il n’empêche que les publications du gouvernement indien diffusées de par le monde, telle la dernière édition – comme toutes les précédentes – du très officiel Annuaire de Référence, (India 1992, A Reference Annual, Delhi, 1993, Publications Division, Ministry of Information and Broadcasting), continueront longtemps à imprimer que les langues principales du Territoire sont « le tamoul, le malayalam, le télougou, l’anglais et le français ». Assertion assez équivoque mais qui, unanimement reprise ailleurs, devient généralement la liste des langues officielles. Ainsi, sans trop paraphraser le Dr. Goebbels, disons qu’à force d’être répétée, cette contre-vérité finit, sans doute, par acquérir une apparence de vérité.

Telle est donc la situation incertaine du français à Pondichéry, entre le mythe souverain et les humbles réalités, entre ciel et terre, entre la pratique de l’État, le plus froid des monstres froids, et les mouvements du cœur.

BRETON, Roland J. –L.

Université de Paris VIII (Vincennes-Saint Denis)