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LES RELATIONS FRANCO-INDIENNES JUSQU’AU TRANSFERT DES CINQ COMPTOIRS A L’UNION INDIENNE

 

[Exposé de Jean Deloche, membre de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, à la 3ème Biennale internationale de l’Alliance Française, New Delhi, 9 mars 1987]

 

 

Vouloir présenter en vingt ou trente minutes l’histoire des relations entre la France et l’Inde est une gageure difficile à soutenir. C’est simplifier des événements compliqués, c’est faire des bonds dans la chronologie, c’est passer sous silence des épisodes glorieux ou tragiques, c’est laisser dans l’ombre des personnages étonnants – soldats, voyageurs ou savants – dont certains sont mentionnés dans nos dictionnaires de biographie, mais dont la plupart ont été oubliés, faute de recherches. Il reste encore dans nos archives des liasses de documents, recouverts de poussière, qui gardent ces fantômes entre leurs pages et qui éclaireraient d’une lumière nouvelle bien des aspects des relations franco-indiennes.

Relations politiques et militaires (elles furent longtemps les plus importantes), et c’est là notre premier thème de réflexion : la France a eu de grandes ambitions en Inde à une période de son histoire ; elle a rêvé d’un empire dont elle n’a gardé que quelques territoires gérés par elle jusqu’en 1954 ; de cette grande entreprise il faut rappeler les principaux moments. Rapports profonds de civilisation, et ce sera notre second thème de réflexion : notre présence ici a suscité une curiosité ardente pour les choses et les spéculations indiennes : il faut souligner le rôle des observateurs français dans la connaissance de ce pays et l’importance des pionniers de l’indianisme.

Commençons par l’aspect politique.

La mémoire des nations comme celle des individus est infidèle, sélective. De nos activités dans ce pays on n’a gardé que le seul souvenir des moments de gloire et de grandeur. On a presque oublié les périodes de revers, de stagnation, de misère. Lisez les livres d’histoire de nos écoles, ils ne mentionnent l’Inde que pour présenter l’infortuné Dupleix qui avait « tout prévu, tout dirigé » et qui ne fut pas soutenu. Et puis l’on n’entend plus parler de cette immense contrée, sauf à l’occasion de l’expédition d’Egypte de Bonaparte (encore un espoir), ou dans le tableau des anciennes colonies françaises mentionnant les comptoirs : cinq mots magiques que des générations d’enfants apprenaient par cœur, avec la liste des départements, et c’est tout. La réalité est plus compliquée, car trois phases distinctes marquent la présence française en Inde.

La première, celle d’une grande espérance déçue, est bien connue parce que les documents qui la concernent ont été exploités en profondeur par de bons historiens, comme Kaeppelin et Martineau, dont les conclusions sont passées dans nos manuels. Cette période conquérante je n’ai plus de scrupules à l’évoquer devant nos amis indiens, depuis que le gouvernement de Pondichéry a réinstallé, face à la mer, sur un beau socle de granit, la statue de bronze de Dupleix, donnant ainsi l’exemple d’un bel esprit de tolérance et d’un sens vrai de l’histoire.

On sait que les Français s’installèrent en Inde plus tardivement que les Hollandais et les Anglais, que Colbert fonda la compagnie des Indes Orientales en 1664, que François Martin s’installa à Pondichéry qui devint une possession française à la fin du XVIIe siècle, que les autres comptoirs Karikal, Yanaon, Mahé et Chandernagor ne furent acquis qu’au début du XVIIIe siècle (1721-1739), que la compagnie fut très florissante au temps du gouverneur Dumas de 1720 à 1740, enfin que Dupleix fut l’initiateur de l’impérialisme français en Inde.

On nous a aussi répété que ses prédécesseurs n’avaient fait que du commerce et qu’en dehors de leurs comptoirs fortifiés, ils n’avaient eu aucune puissance politique mais que Dupleix fut le premier à concevoir la possibilité d’une vaste domination territoriale, en occupant des provinces dont les impôts fourniraient à la compagnie des ressources plus régulières que celles du commerce.

Tous nos livres d’histoire célèbrent son génie, montrent comment il réussit à étendre la domination directe de la compagnie sur la bordure côtière de l’Andhra, comment il fit du Carnatic (le pays tamoul), de l’empire marathe, des alliés et presque des vassaux, comment il devint pratiquement le maître du Dekkan où les exploits de Bussy (autre héros national) avait mis le nizam sous la dépendance française. Pondichéry fut ainsi entre 1749 et 1753, la capitale diplomatique du sud de l’Inde.

Les mêmes ouvrages ajoutent que les dirigeants de la compagnie française, qui en étaient restés à la conception des comptoirs commerciaux, destinés à faire des bénéfices, s’opposèrent à lui et mirent fin à une politique conquérante, reprise par les Anglais avec le succès que l’on connaît. Ni Louis XV ni l’opinion française (voyez Voltaire et les « arpents de neige » ou de cocotiers) n’avaient admis que ces territoires puissent avoir un intérêt politique.

Aussi le rappel de Dupleix, les revers français (songez au pauvre Lally qui en fut rendu responsable et qui eut la tête tranchée !), le désastreux traité de 1763, rétablissant la paix entre la France et l’Angleterre, ruinaient cette œuvre et consacraient le triomphe britannique. La France ne gardait que quelques loges et les cinq comptoirs.

Cet échec, considéré comme une chance perdue, une grande occasion gâchée, a créé une sorte de traumatisme, une obsession de l’Inde chez tous les nostalgiques de l’époque coloniale qui regrettent encore que (je cite) notre « pays qui a engendré des conquérants ait été indifférent aux conquêtes, résigné d’avance à les perdre ».

La seconde phase, celle de nos revers, de nos rancœurs et de nos illusions, celle aussi de l’entente avec les princes indiens, est beaucoup moins connue de nous, parce qu’aucun chercheur français n’a dépouillé la masse de renseignements qui se trouvent dans nos collections de documents. C’est un historien indien, S.P. Sen, qui a fait ce travail méthodiquement et en a tiré une excellente synthèse en anglais.

Les rescapés du désastre, anciens employés de notre compagnie, s’étaient dispersés dans la péninsule et avaient pris du service chez les chefs locaux. La plupart d’entre eux n’étaient que de pauvres bougres, mais certains réussirent, par leur audace, leur absence de scrupule, leur bravoure personnelle, à équiper des troupes, à imposer leur autorité et jouèrent ainsi un rôle de premier plan dans les principautés indiennes. Ces hommes ne comprirent pas, sur le moment, que la victoire de Clive à Plassey en 1757, livrant le Bengale aux Anglais, sanctionnait la puissance britannique dans l’Hindustan et lui ouvrait la voie de la conquête. Ils se nourrissaient encore de vains espoirs et croyaient que l’heure de la revanche n’allait pas tarder à sonner.

Dans l’obscurité de nos archives croupissent des mémoires épais, des rapports pesants, écrits par les uns et par les autres, qui ont un bouquet un peu tragique. Il vaut la peine de présenter les principaux acteurs du drame. Et d’abord Jean Law de Lauriston qui, après la victoire anglaise, s’enfuit vers le Bihar avec le jeune empereur moghol Shah Alam, et dont l’Anabase qui dura 4 ans nous valut un chef d’œuvre, son Mémoire sur quelques affaires de l’empire mogol. C’est lui qui fut chargé de reprendre possession de nos établissements après le traité de Paris. Il faut citer ensuite Gentil qui avait trouvé du service auprès de Shuja-ud-daulah dans la vallée moyenne du Gange et qui rapporta plus tard en France des trésors inestimables de l’art moghol qu’on peut voir aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale ; Madec, partisan, chef de corps franc « sorte de légion étrangère avec ses vices et son auréole de gloire », qui défendait le grand Moghol dans la région d’Agra, homme courageux, soldat habile dont les talents préfiguraient ceux des maréchaux d’Empire (son mémoire a été publié récemment par l’Alliance Française de Pondichéry) ; il faut aussi parler de Modave, informateur de Voltaire, qui, après avoir projeté un établissement français à Madagascar, vint rejoindre les bataillons de Madec, négocia avec l’empereur un accord qui prévoyait un débarquement français dans le Sindh et mourut misérablement à Machilipatnam. Et le plus étonnant de tous, Jean-Baptiste Chevalier, notre dernier grand gouverneur à Chandernagor, à qui il faudra bien un jour consacrer une biographie, car tous les traits des aventuriers sont chez lui grossis jusqu’à la caricature. Courageux, téméraire il a vécu dangereusement, s’est trouvé bien souvent dans des situations impossibles, dont il s’est toujours sorti honorablement grâce à des artifices de toutes sortes. Pendant dix ans, il parcourut l’Inde orientale, réussit à entrer en Assam qui était alors interdit aux Indiens eux-mêmes, et y séjourna deux ans auprès du raja ; il revint ensuite dans le Bengale pour se lancer dans une guérilla contre le nabab qui dura 8 mois (son armée, les Anglais n’en crurent pas leurs yeux quand il fut arrêté, comprenait en tout et pour tout 13 hommes !), puis il organisa une expédition punitive à la frontière du Bhutan et se rendit au Tibet (le récit de ses aventures a été publié récemment par l’Ecole Française d’Extrême-Orient). Devenu gouverneur de Chandernagor, et ne doutant pas un instant qu’il fût possible de chasser les Anglais, Chevalier commença à s’introduire dans tous les darbars de la vallée du Gange pour s’assurer la coopération des princes indiens et en vint bientôt à se persuader que la seule politique efficace était de s’appuyer solidement sur l’empereur, de renforcer son autorité en mettant à son service les aventuriers français dispersés dans le Nord de l’Inde. A chaque courrier il assiégeait le ministère de lettres-fleuves sur notre misérable position face aux Anglais, proposant chaque fois les plans les plus extravagants, soutenant ainsi une lutte de plume vraiment héroïque, dont les matériaux encombrent de nombreux cartons de nos ministères. Ce n’étaient qu’expédients certes, mais ils auraient peut-être donné des résultats positifs s’ils avaient été conçus vingt ans plus tôt avant que les Anglais ne se fussent installés dans l’Hindusthan.

En 1778 l’intervention française auprès des colons américains révoltés allait nous être fatale en Inde. Ni les exploits de Suffren dans l’océan Indien ni le débarquement des troupes de Bussy ne purent nous redonner l’avantage. En 1793 les Anglais s’emparèrent de tous nos comptoirs et les gardèrent 23 ans jusqu’en 1816.

Restait en Inde une deuxième génération d’aventuriers dont certains jouèrent encore un rôle de premier plan dans les divers Etats, en formant des bataillons disciplinés, capables de lutter contre les troupes de la compagnie anglaise. C’est Lallée qui commandait un contingent de soldats dans l’armée de Tippou Sultan, Raymond qui, à Haidarabad, disposait d’un corps d’infanterie de 11.000 hommes et qui mourut dans cette ville où son tombeau est encore aujourd’hui vénéré par hindous et musulmans. C’est aussi le savoyard de Boigne qui réorganisa l’armée du chef marathe Mahadji Scindia, disposant de 13 bataillons d’infanterie, puis de 3 brigades, et qui était l’un des plus puissants chefs de guerre de l’Hindusthan. Quand il revint en Europe en 1795 le commandement de ses troupes fut alors confié à Perron qui jouit pendant 6 ans d’une autorité incontestée.

On a dit que ces coureurs de grands chemins, dont le souvenir est encore vivant localement dans la mémoire du petit peuple, représentaient une véritable menace pour la compagnie britannique et il est clair que les généraux anglais, hantés par le danger d’une entente entre la France et les grands Etats indiens, ont tout essayé pour les éliminer ; mais leur rôle politique en fait a été exagéré ; ces aventuriers n’avaient d’autre but que de faire fortune et de retourner en Europe pour profiter de leurs richesses ; ils n’eurent pas pour objectif de restaurer la puissance française en Inde ; d’ailleurs aucun d’entre eux n’était en relation avec le gouvernement révolutionnaire de Paris.

Au contraire, et cela a été démontré par l’historien indien S.P. Sen, qui connaissait bien le dossier, loin de détruire les fondements du pouvoir britannique, ils en ont favorisé l’expansion, car c’est la volonté d’éliminer définitivement la menace française qui fut à l’origine des interventions militaires de Wellesley pour écraser Tippou Sultan et les Marathes, les dernières puissances indépendantes du Dekkan.

De la politique orientale de Napoléon on a beaucoup parlé et il est vrai que l’expédition d’Egypte en 1798 causa beaucoup d’émoi à Londres et à Calcutta ; il est certain pourtant qu’il n’avait pas prévu d’acheminer le corps expéditionnaire vers l’Inde. Napoléon était certes fasciné par ce pays, mais, absorbé par les affaires européennes, il n’eut jamais le temps de définir une politique orientale cohérente et le grand dessein qui l’animait concernant l’Inde était plus fondé sur le rêve, les fantaisies de l’imagination que sur la réalité.

En 1816, les 5 comptoirs nous furent restitués, mais ils n’avaient plus aucune importance politique, puisque, d’après les termes du traité, il n’était pas permis de les fortifier ni d’y maintenir des troupes ; ce n’étaient que des points d’appui dispersés à la merci de l’Angleterre qui, disposant des immenses richesses de l’empire des Indes, allait connaître une expansion industrielle et maritime sans précédent. A qui considère l’ensemble des événements qui marquèrent l’histoire de la France en Inde après le départ de Dupleix, la boutade de Glachand dans L’Inde des Français prend tout son sens : « Napoléon n’a pas été vaincu en 1815 (à Waterloo) mais à Plassey en 1757 ! »

La dernière phase est celle de l’acceptation de nos revers. Ce retrait officiel n’empêcha pas quelques anciens officiers de l’armée impériale, Français et Italiens (troisième génération d’aventuriers), de venir au Panjab dans les années 1822-1830, réorganiser l’armée de la confédération sikh de Ranjit Singh sur le modèle européen. Ces hommes, Allard, Avitabile, Court, Ventura, ne furent pas seulement des chefs de guerre habiles, mais aussi des administrateurs efficaces puisqu’on leur confia le gouvernement de certaines provinces (Peshawar, Lahore) où l’on se souvient encore de leurs exploits et de leurs largesses. N’est-il pas significatif qu’un livre récent ait pour titre : Les administrateurs français de Ranjit Singh !

Dans le Sud et au Bengale, il nous restait à gérer les minuscules territoires qui nous avaient été rendus. On y envoya comme gouverneurs des hommes distingués ou des érudits. Dans la première catégorie il faut mettre le comte Dupuis qui reçut Pondichéry des mains du commissaire anglais en décembre 1816 et consacra tout son temps à une remise en ordre administrative et financière (ce qui nous vaut un document de premier ordre : Les statistiques des établissements français, rédigées en 1824, dont l’Institut Français d’Indologie a commencé la publication) ; le vicomte Desbassayns de Richemont qui créa le collège royal en 1826 et Bontemps qui inaugura le pont-débarcadère en 1866 ; dans le second groupe, on trouve Martineau fondateur de la Société de l’Inde française et Gaudart.

Aux observateurs européens Pondichéry apparaissait alors comme une petite ville française endormie au milieu des cocotiers. Ils évoquent sa « mélancolie gracieuse » ou sa « déchéance attendrissante ». Les autres comptoirs ne jouèrent plus qu’un rôle négligeable.

Escale sur la route d’Extrême-Orient depuis le milieu du XIXe siècle, à la suite de nos expéditions dans la péninsule indo-chinoise, Pondichéry fut aussi une pépinière de fonctionnaires coloniaux, avant de fournir des soldats aux armées de nos dernières guerres coloniales.

Economiquement nos enclaves dépendaient totalement du grand pays voisin qui pouvait à tout moment les étouffer en les isolant. Heureusement l’Alliance entre la France et la Grande Bretagne pendant la Grande Guerre, puis le ralliement des comptoirs à De Gaulle en 1940 permirent des relations cordiales entre Pondichéry et Madras. Mais quand l’Inde se libéra enfin de la domination britannique et déclara solennellement qu’aucune souveraineté étrangère ne serait tolérée sur le sol national, le destin de nos établissements était scellé, le rattachement inévitable.

Sur les rapports profonds de civilisation entre la France et l’Inde je me limiterai à l’essentiel.

On va parler, au cours de cette rencontre, des voyageurs français. Ils ont été des observateurs pénétrants de la vie indienne. Certes, comme les autres étrangers, ils avaient de l’Inde et de ses habitants une connaissance superficielle ; ils n’étaient pas toujours sans préjugés devant une société différente de la leur, mais ils avaient sur les chroniqueurs officiels un grand avantage : ils notaient avec beaucoup de soin des choses de la vie quotidienne, ce qui fait de leurs récits une source inestimable de l’histoire de l’Inde.

On ne saurait restituer le décor de l’époque d’Aurangzeb, qu’il s’agisse des mœurs, des idées ou de la vie quotidienne à la cour, à l’armée et sur les routes, sans utiliser abondamment les récits de nos grands voyageurs : Jean de Thévenot qui fut le premier Européen à décrire les grottes d’Ellora et le joaillier Jean-Baptiste Tavernier, le « prince des voyageurs », qui fit 6 voyages en Inde entre 1641 et 1666 et visita presque tout l’empire. Voyez, dans toutes les histoires économiques de l’empire moghol, la carte du réseau routier est fondé sur les itinéraires de ces deux voyageurs. Il faut ajouter les observations profondes du médecin François Bernier qui vécut dans la capitale, près de l’empereur. Lisez son admirable description de Delhi ou le récit de son voyage au Kashmir « le Paradis terrestre des Indes ».

On ne peut plus aujourd’hui évoquer la décadence moghole, politique, économique et sociale, sans relever les notations fines, les remarques précises, les descriptions brillantes du comte de Modave qui, en visitant l’Hindusthan avait les yeux ouverts sur tout, les paysages, les chemins, les villes, les villages, les gens, leur niveau de vie, et nous a laissé peut-être la meilleure description de l’empire déchu, sinon la plus brillante. Son Voyage en Inde a été publié par l’Ecole Française d’Extrême-Orient qui a aussi mis à la disposition du public la mémoire en français du jésuite Wendel sur les Jats, unique source de renseignements sur la vie de cette communauté qui a failli faire l’unité de l’Inde du Nord au milieu du XVIIIe siècle. Pensez aussi à Victor Jacquemont dont le Journal est rempli de remarques pertinentes sur l’état politique et social de l’Hindusthan vers les années 1830.

Il faut aussi dire le rôle des savants français dans le développement de la cartographie de l’Inde. Savez-vous que les Jésuites furent parmi les premiers à faire dans le pays des observations astronomiques pour calculer la longitude et la latitude des principales villes (le plus connu est le père Boudier qui vécut un an auprès de raja Jai Singh à Jaipur), que la première carte du Sud de l’Inde, fondée sur une étude critique, fut dessinée par le père Bouchet, que, sur les territoires du nizam, les marches de Bussy furent longtemps la seule source de renseignements, enfin, que la première carte à caractère scientifique du sous-continent indien, accompagnée d’une analyse détaillée des sources utilisées, est celle du géographe français d’Anville, publiée en 1752.

Et l’on n’insistera jamais assez sur les pionniers de la science indianiste qui nous ont fait découvrir les valeurs profondes de la civilisation indienne (dans ce domaine, pour être juste, il ne faut pas oublier le rôle des grands savants anglais de Calcutta). Le plus connu des nôtres est Anquetil Duperron qui vint en Inde en 1755 et repartit en Europe avec 180 manuscrits. Sa traduction du Zend Avesta, le livre sacré des Parasis, en 1771, puis celle des Upanishads, faite d’après la version persane de Dera Shikeh (le frère d’Aurangzeb), furent le point de départ des travaux orientalistes en France.

A la même époque dans le sud de la péninsule, nos savants se mettaient à l’école des lettrés indiens eux mêmes. Le tamoul Maridas Pillai, interprète de la compagnie à Pondichéry, fournit à plusieurs d’entre eux des informations sûres et publia une version française du Bâgavadam, texte mythologique et historique indien qui permit à l’historien Deguignes de trouver l’unique synchronisme qui rattache l’histoire de l’Inde antique à la chronologie européenne, celui de Chandragupta et de Seleucos Nicator (305-280 av. JC.), introduisant ainsi l’Inde dans l’histoire universelle. Parmi les disciples de l’illustre Tamoul on compte Le Gentil, astronome de l’Académie des Sciences, qui travailla 9 ans à Pondichéry, le voyageur Sonnerat, les pères Calmette et Coeurdoux.

Ce dernier rédigea, au milieu du XVIIIe siècle, une somme de l’indianisme, comprenant une description des modes de vie et de pensée des Indous (que l’Ecole Française d’Extrême-Orient va publier prochainement). C’est cet ensemble de connaissances sur l’Inde que l’abbé Dubois vendit en 1808 à l’East India Company comme son propre ouvrage, sous le titre : Mœurs, institutions et cérémonies des peuples de l’Inde (imposture, découverte par une de nos collègues, qui ternira la mémoire de l’illustre abbé).

L’indianisme dans toutes ses principales branches était créé. Tandis que Langlès, fondateur de l’Ecole des langues orientales à Paris, réunissait tout ce qu’on pouvait savoir des Monuments anciens et modernes de l’Hindusthan, offrant ainsi en 1821 le premier grand manuel d’archéologie indienne, les grands maîtres du sanscrit, Chézy, Burnouf, Bergaigne, Senart, Sylvain Lévi, Foucher, Filliozat, ne cessèrent pas d’élargir les champs multiples de la philologie indienne. Dans le Sud de la péninsule, Ariel et Vinson, par leurs travaux, furent à l’origine du développement des études tamoules, et Jouveau-Dubreuil, observateur patient des temples du Dekkan, ouvrit la voie à une véritable histoire de l’architecture du Sud de l’Inde.

Cet approfondissement de la connaissance par l’enquête directe se poursuit aujourd’hui à Pondichéry où l’Ecole d’Extrême-Orient et l’Institut Français d’Indologie continuent d’une manière méthodique l’enquête fondamentale inaugurée par les pionniers des siècles précédents.

De cet immense transfert de forces et de personnes, il ne reste donc pas que la nostalgie d’un empire perdu. Que des porcelaines, roses ou bleues, des assiettes de la compagnie des Indes qu’on trouve chez les antiquaires.

Il reste à Pondichéry une population non négligeable qui a voulu garder notre langue, notre culture, des habitudes, un genre de vie, une forme de civilisation particulière, portant la marque française. Il reste aussi une masse de savoir et de documents, tout un patrimoine que nous exploitons avec les érudits indiens. Enfin, des relations privilégiées entre nos deux peuples.

Et c’est cet héritage que l’on a voulu sauver lorsqu’on a négocié la cession de Pondichéry à l’union indienne, qui selon les vœux du pandit Nehru, doit rester une « fenêtre ouverte sur la France ».