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DES BARBELÉS SUR LE COROMANDEL

 

LA « GUERRE FROIDE » FRANCO-INDIENNE (1949-1954)

Par Jacques Weber

 

« UN DÉCOUPAGE MONSTRUEUX » ET UN PREMIER BLOCUS

La première moitié du XVIIIe siècle est la grande époque des comptoirs français en Inde. Sous les gouverneurs Lenoir (1721-1735) et Dumas (1735-1742), Pondichéry, chef-lieu des possessions françaises dans l’océan Indien, connaît un remarquable essor grâce au commerce direct avec l’Europe et au commerce d’Inde en Inde. Entre 1742 et 1754, Dupleix fait de Pondichéry la capitale politique du sud de l’Inde. Le soutien qu’il apporte au nabab d’Arcot et au nizam d’Hyderabad lui permet d’établir l’influence de la France sur tout le Deccan. Désavoué par la Compagnie, qui lui reproche de transformer en dépenses de souveraineté des fonds destinés au commerce, Dupleix est rappelé en 1754, après que l’East India Company lui a infligé quelques revers par princes indiens interposés. La guerre de Sept ans permet aux Britanniques de prendre Pondichéry et de porter un coup fatal aux intérêts français en Inde. Les comptoirs sont restitués par le traité de Paris de 1763, mais sont pris de nouveau dès le début de la guerre d’Indépendance d’Amérique. Ils reviennent à la France en 1785 et tombent une dernière fois en 1793, au début des guerres de la Révolution. Après plus de vingt ans d’occupation britannique, ils sont rendus à la France par le traité de Paris du 30 mai 1814. Dès lors, le drapeau français y flottera jusqu’au 1er novembre 1954.

En 1816, année de la reprise de possession, les agents de la Compagnie britannique redoutent que la France ne reprenne pied en Inde et ne menace leurs monopoles économiques. Le souvenir des Madec, de Boigne, Raymond, etc., qui, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, avaient doté certains souverains indiens d’armées modernes, est encore bien vivant et les Britanniques ne peuvent écarter l’hypothèse d’un renouveau de l’influence française en Inde, à partir des comptoirs. C’est la raison pour laquelle ceux-ci sont démilitarisés et soumis à une surveillance tatillonne. Désireux de conserver les hauteurs et les positions propres à l’installation de batteries, les agents de l’East India Company imposent au Territoire de Pondichéry le « découpage monstrueux » qui lui donne, aujourd’hui encore, l’allure d’un habit d’Arlequin ou d’un jeu de dames, « dont les cases blanches représenteraient les districts anglais et les cases noires les districts français ». Cette configuration territoriale « déchiquetée », « illogique et déconcertante », qui accorde à l’Angleterre une route dont les fossés sont français, et un étang qui n’irrigue que des rizières pondichériennes, est mise à profit contre la France par l’East India Company, dans la première moitié du XIXe siècle, et par le gouvernement de l’Union indienne en 1953 et 1954.

Afin d’empêcher le port français de renouer avec son rôle traditionnel d’entrepôt et de centre de redistribution des productions de tout l’océan Indien, les Anglais décident, dès 1817, de frapper d’un double droit de 16% toutes les marchandises qui y entrent ou qui en proviennent. Ce cordon douanier coupe pour plusieurs décennies la cité de Dupleix de son arrière-pays et de ses débouchés anglo-indiens et la plonge dans une profonde léthargie. La configuration territoriale de Pondichéry aggrave la situation, une même marchandise étant soumise au double droit à chacune de ses entrées ou sorties de la présidence de Madras. La situation des aldées[1] enclavées en territoire britannique est de ce fait particulièrement difficile.

A partir de 1848, les premiers effets de la politique libre-échangiste adoptée par le gouvernement de Londres se font sentir en Inde. Le blocus qui étouffe Pondichéry est progressivement démantelé : le port français, qui retrouve ses marchés naturels, connaît sous le Second Empire un essor spectaculaire, que la mauvaise conjoncture de la fin du siècle et surtout les effets désastreux de l’introduction du suffrage universel et des institutions représentatives remettent partiellement en cause. La politique républicaine d’assimilation a en effet pour résultat paradoxal dans les comptoirs de favoriser l’émergence d’un puissant mouvement nationaliste, fondé sur l’hindouisme le plus traditionaliste et contrôlé par les hautes castes les plus réactionnaires. Seuls quelques milliers d’Indiens font usage de la faculté que leur accorde le décret du 21 septembre 1881 de renoncer à leur statut personnel pour se soumettre aux Codes métropolitains[2].

Ni le Parti indien ni a fortiori le Parti français et le Parti franco-hindou qui lui succèdent à la tête de la colonie n’envisagent de chasser les Français, ce qui aurait pour résultat une mainmise anglaise sur Pondichéry. Après l’accession à l’indépendance de l’Union indienne, le 15 août 1947, le maintien du drapeau français sur ces minuscules enclaves est inconcevable aux yeux du Pandit Nehru et du parti du Congrès, qui militent pour la décolonisation en Afrique et en Asie. Or, la France n’entend pas abandonner, sans les consulter, les habitants de ses Établissements de l’Inde, français depuis trois siècles, électeurs depuis 1871. Au milieu du XXe siècle, Pondichéry connaît un second blocus, que sa configuration territoriale facilite, et qui aboutit à son transfert de facto à l’Union indienne.



[1] De l’espagnol aldea, village.

[2] Voir Jacques Weber, Pondichéry et les comptoirs de l’Inde après Dupleix. La démocratie au pays des castes, Paris, Denoël, 1996.

 

« PAS QUESTION D’ABANDONNER LES COMPTOIRS DE L’INDE »

Peu après que Clement Attlee a annoncé l’accession prochaine des Indes à l’Indépendance, le gouvernement français entreprend de profondes réformes dans ses comptoirs. Un décret du 25 octobre 1946 remplace le conseil général, institué en 1879 sur le modèle des conseils généraux des départements métropolitains, par une assemblée représentative à compétences étendues. Un autre décret du 12 août 1947 institue un conseil de gouvernement, dont les six membres seront élus par l’assemblée représentative : chacun sera à la tête d’un département, Travaux publics, Santé, Finances, Éducation, etc. Dotée d’un petit parlement et d’un exécutif responsable, la colonie s’achemine vers un statut d’autonomie, qui est sans doute le vœu profond des élites, soucieuses de préserver les particularismes hérités de trois siècles de présence française et que le merger pur et simple dans l’Union indienne annihilerait.

L’indépendance de l’Union indienne est célébrée à Pondichéry par des manifestations. Le Congrès des étudiants de l’Inde française et la Fédération des étudiants, d’obédience communiste, s’efforcent d’entretenir l’agitation nationaliste, mais l’ordre ne sera jamais sérieusement troublé : ne disposant que de 672 soldats pour l’ensemble de la colonie, dont 652 sous-officiers et cipayes indiens, les autorités n’auraient d’ailleurs pas pu faire face à un soulèvement populaire. Seul l’Établissement de Chandernagor, où l’influence française n’a cessé de s’étioler au cours du XXe siècle, semble résolu à se fondre dans la jeune Union indienne, quoique le statut de ville libre soit envisagé avec intérêt par certains notables.

Le gouvernement français n’entend céder aucun de ses comptoirs sans consulter les quelque 370 000 habitants qui y vivent. L’article 27 de la Constitution de la IVe République stipule que « nulle cession, nul échange, nulle adjonction de territoire n’est valable sans le consentement des populations intéressées ». Le 8 juin 1948, le ministre de la France d’outre-mer, Paul Coste-Floret, annonce à L’Assemblée nationale que le gouvernement français reconnaît « aux populations des Établissements français de l’Inde le droit de se prononcer sur leur sort et leur futur statut. Leur détermination sera prise au moyen d’une consultation libre et sincère, dont les modalités devront être arrêtées d’accord avec les conseils municipaux élus de chacun de ces Établissements et à une date qui aura été fixée selon leurs indications. Les résultats de cette consultation vaudront pour chacun de ces Établissements séparément et non globalement pour l’ensemble ». Malgré l’opposition du Congrès national de l’Inde française, pour qui un référendum constituerait « une insulte au peuple », dont le patriotisme ne peut être soupçonné, Nehru en accepte le principe le 29 juin. A Chandernagor, où, le 22 mars 1948, des nationalistes ont menacé la résidence de l’administrateur Bazin, la consultation a lieu le 19 juin 1949. A la question posée : « Approuvez-vous le maintien de la ville libre de Chandernagor au sein de l’Union française ? », 7 587 électeurs répondent non ; 114 seulement ont manifesté leur attachement à la France.

Le référendum de Chandernagor, où il n’était plus possible de se maintenir, a permis de gagner du temps, car il n’est pas question d’abandonner les autres comptoirs. A la veille des élections municipales du 24 octobre 1948, le ministère de la France d’outre-mer s’est abouché avec le chef du francophile Parti socialiste de l’Inde française, Édouard Goubert, et l’a chargé de gagner cette consultation cruciale : les assemblées municipales doivent déterminer la date et les modalités du référendum d’autodétermination. La question se pose encore de savoir pourquoi la rue Oudinot ne s’est pas contentée d’attendre sereinement le verdict des urnes qui pouvait lui être favorable. Les comptoirs ne sont certes pas une colonie insignifiante, comme on l’a trop longtemps dit, mais valaient-ils que la France s’accrochât à eux au point de perdre une partie de son crédit auprès de la jeune démocratie indienne ? L’activité économique, jadis florissante, ne cesse de décliner et échappe aux intérêts français : les arachides exportées à Marseille sont produites en territoire indien et la principale filature, l’Anglo-French, qui assure 60% de la production de filés et des tissus, est aux mains de capitalistes indiens. Seule la filature Savana, la plus ancienne, intéresse 4 000 actionnaires français. Du point de vue stratégique, Pondichéry n’est qu’une escale secondaire, même pendant la guerre d’Indochine. Mais, précisément, l’abandonner équivaudrait à porter un coup au moral de l’armée et à semer le doute dans l’opinion : « Tout abandon de notre part, sur un point quelconque du continent asiatique, rendrait plus difficile encore, aux yeux de l’opinion nationale, l’acceptation des sacrifices que la France consent en Indochine pour une cause qui intéresse le monde libre. » « L’abandon de nos comptoirs de l’Inde serait apparu comme un dangereux précédent », explique encore André Siegfried dans Le Figaro du 17 décembre 1950. Bien qu’on ne compte que 676 Européens dans la colonie en 1952 et 4 600 francophones, des considérations humaines, d’ordre sentimental, expliquent aussi cette stratégie de défense des comptoirs : le gouvernement ne peut se résoudre à abandonner des dizaines de milliers d’électeurs sans les consulter et a fortiori ces quelques milliers d’Indiens qui, en application du décret du 21 septembre 1881, ont renoncé à leur statut personnel pour devenir des Français à part entière.

L’agitation superficielle qui se manifeste dans les comptoirs du Sud n’est, pour les autorités, que la conséquence d’événements extérieurs et d’interventions étrangères. Paris, qui n’a pas pris la mesure des événements qui commencent à agiter ses colonies, ne songe en 1948 à la perte d’aucune et ne peut envisager de déclencher le processus de décolonisation en Inde, où précisément les populations sont calmes. Il faut au contraire les protéger contre les vents mauvais qui soufflent de l’Union indienne. Aucune élection n’ayant jamais été sincère dans la colonie, on redoute, à Paris comme à Pondichéry, que les nationalistes ne trichent mieux que les loyalistes. Dans ces conditions, la mission de Goubert consisterait à frauder mieux que ses adversaires.

Les événements de Mahé confirment l’ingérence indienne et étayent les craintes françaises. Le 22 octobre 1948, soit deux jours avant les élections municipales, le comptoir du Malabar est envahi par des hommes armés de mitraillettes, qui détruisent les archives, s’emparent du Trésor, placent l’administrateur Perrier en garde à vue et hissent les couleurs indiennes sur la résidence. L’intervention de l’aviso Commandant-Bory et du croiseur Duguay-Trouin permet de rétablir la souveraineté française sur le petit comptoir. Les relations franco-indiennes se ressentiront longtemps de cette passe d’armes. Elles sont envenimées par la « farce » électorale qui se joue le 24 octobre à Pondichéry, Karikal et Yanaon : Goubert, qui s’y entend pour « arroser le gosier » des citoyens hésitants et dont les bâtonnistes savent dissuader les électeurs douteux de s’approcher des urnes, fabrique à l’administration des conseils municipaux sur mesure.

Le 24 octobre 1948 est une journée de dupes : les loyalistes l’ont emporté, mais les nationalistes peuvent désormais dénoncer un référendum dont ils n’ont jamais vraiment voulu. Le Dr N. V. Rajkumar, secrétaire du Congrès aux relations étrangères, dénonce, le 25 octobre, « le piège qui nous a été réservé. C’est un fait bien connu qu’il n’y eut jamais une élection impartiale dans l’histoire de l’Inde française […]. Il serait aisé de manipuler le référendum en faveur de la France ». Le 19 décembre 1948, lors de sa session de Jaïpur, le Congrès durcit sa position : « Avec l’établissement de l’indépendance […], la survivance de toute possession étrangère dans l’Inde devient anormale et contraire à la conception de l’unité et de la liberté de l’Inde. Aussi, il devient nécessaire que ces possessions s’incorporent politiquement à l’Inde, et aucune autre solution ne peut être stable, durable, ou en conformité avec la volonté du peuple. Le Congrès espère que ce changement sera effectué par des méthodes pacifiques et la coopération amicale des gouvernements intéressés. » Le congrès de Nasik réitère, le 21 septembre 1950, son opposition « à la continuation de la domination coloniale sur n’importe quel point du territoire indien. Il réaffirme la résolution de Jaïpur, à savoir : l’incorporation dans la République indienne de toutes les possessions étrangères sur le territoire ».

Le gouvernement de Nehru hésite cependant à dénoncer le référendum, qui a l’aval de la communauté internationale. En août 1951, douze observateurs de la Cour internationale de justice de La Haye font part de leur « sentiment profond » qui est que les habitants des comptoirs, sauf peut-être les Mahésiens, souhaitent le statu quo. En raison toutefois de « certaines défectuosités caractérisant la vie politique des Établissements », « certaines mesures propres à assurer l’entière liberté du corps électoral » doivent être prises préalablement à toute consultation. L’élection législative du 16 juin 1951, qui permet à Goubert de s’offrir un siège au Palais-Bourbon, et le renouvellement de l’assemblée représentative, le 16 décembre, donnent l’occasion aux autorités indiennes de dénoncer les « défectuosités » de la vie politique des comptoirs et d’émettre des doutes sur la possibilité d’y organiser un référendum sincère. Le 9 octobre 1952, à Madras, Nehru dénonce la contrebande et la fraude électorale qui sévissent à Pondichéry et annonce que, dans une telle atmosphère, un référendum libre et impartial est impossible. Pierre Pflimlin répond, le 22, en dénonçant les agressions d’une « bande armée » venue du territoire indien contre les partisans de la France. Le 24, l’Inde exige le « transfert direct » en affirmant qu’elle respectera « les droits culturels et autres, y compris la langue, les lois et les usages des habitants ». C’est la rupture. La France porte une part de responsabilité, mais l’Inde ne souhaitait sans doute pas cette consultation : risque d’une manipulation, crainte aussi de créer un précédent que le Pakistan invoquerait pour exiger la mise en œuvre immédiate de la résolution de l’ONU du 5 janvier 1949 prévoyant un « plébiscite libre et impartial au Cachemire »

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BLOCUS ET BARBELÉS

 

Depuis le 1er avril 1949, date à laquelle il a dénoncé unilatéralement la convention franco-britannique du 28 janvier 1941 établissant une union douanière entre les comptoirs et l’Inde, le gouvernement de Nehru exerce une pression sans cesse accrue sur les autorités françaises. De lourds droits de douane coupent, comme aux pires heures de la Restauration, les Établissements de leurs centres d’approvisionnement et de leurs débouchés. En outre, selon les conseillers municipaux, réunis le 17 octobre 1949, sous la présidence du maire de Pondichéry, Mouttoupoullé, des « pressions inadmissibles auraient été exercées par les autorités indiennes à l’égard des communes de Pondichéry, les aldées, enclavées dans l’Union indienne, pressions de nature à supprimer la liberté du vote ». « Les habitants ont allégué que ces aldées avaient été soumises à un véritable blocus de nature à les affamer et empêcher toute sortie de personnes ou produits ; l’exigence de passeports avec photographie les mettait dans l’impossibilité matérielle et morale (femmes et musulmans) de remplir cette formalité. »

Les relations ferroviaires entre Pondichéry et Karikal sont interrompues. Les trains de marchandises sont bloqués à l’entrée du territoire du chef-lieu. Seuls deux trains de voyageurs sur trois peuvent y pénétrer. A compter du 22 avril 1949, il est presque impossible à un véhicule de quitter le territoire français. Les automobiles se trouvant alors sur le sol indien sont soumises au droit d’importation prévu par l’Indian Custom Tarif. Les agriculteurs et pêcheurs des enclaves souffrent particulièrement des tracasseries douanières : au poste frontière, des ouvriers agricoles désireux de passer d’une enclave à l’autre se voient saisir leur frugal repas quotidien, tandis que des macouas[1] doivent y laisser le produit de leur pêche. Il est par ailleurs interdit d’entrer ou de sortir de Pondichéry avec plus de 50 roupies[2]. Plus d’un siècle après, le « découpage monstrueux » imposé par les Britanniques en 1816 fait encore sentir ses effets néfastes.

Le blocus, qui doit étouffer Pondichéry, produit aussi des effets inattendus. Tandis que le gouvernement ravitaille la population avec du riz importé d’Indochine et les filatures avec du coton acheté au Pakistan, des quantités importantes de marchandises affluent vers Pondichéry, où elles sont débarquées en franchise avant d’être introduites en contrebande en territoire indien : alors que les besoins de l’Établissement sont de l’ordre de 500 kg environ, 15 t d’or sont débarquées entre 1949 et 1952, dont 12 pour la seule année 1951-1952. Le 27 mai 1951, un bâtiment décharge 1 tonne et demie. Le trafic porte également sur le diamant et les pierres précieuses, dont les importations représentent 40 millions de francs en 1949 et 145 millions l’année suivante. Cette frénésie des affaires attire à Pondichéry des maisons indiennes, comme l’Hindustan Trading Company, spécialisée dans l’importation de produits de luxe et de biens manufacturés, bicyclettes, stylos, machines, etc. Mais les principaux bénéficiaires sont la banque d’Indochine, qui sert d’intermédiaire dans ces transactions, et surtout Goubert, qui se constitue alors une solide fortune. A deux reprises, en 1952, le gouvernement indien demande le retour à l’union douanière, mais Paris fait la sourde oreille : il ne saurait être question de s’attaquer aux fondements de la fortune du député.

La contrebande et l’impatience du Congrès et du mouvement afro-asiatique expliquent le durcissement indien, qui se manifeste au début de 1953. Il trouve également son origine dans un projet américain de militarisation du sous-continent qui ne peut qu’irriter l’Inde de Nehru, laquelle préconise le non-alignement et refuse l’ingérence des grandes puissances et l’intrusion de la guerre froide en Asie du Sud. Le général Beebe aurait notamment prévu « des installations militaires d’une grande importance à Pondichéry ».

Le 16 décembre 1952, deux mois après avoir dénoncé les accords de 1948 sur le référendum, Delhi prévient Paris « qu’étant donné l’absence d’un accord sur l’union douanière et la contrebande sur une large échelle des Établissements français vers l’Inde, il est devenu nécessaire pour le gouvernement indien d’adopter toutes les mesures possibles pour arrêter cette contrebande ». La menace est claire : on va vers le renforcement du blocus et de la « guerre froide » entre les deux pays.

En mars, un double réseau de barbelés est mis en place autour de Pondichéry et de Karikal. A Mahé, la route qui relie la ville aux aldées qui en dépendent est coupée en août. Tout habitant désireux de quitter l’un de ces Établissements est soumis à une fouille tatillonne et humiliante. Bientôt, tout déplacement entre le territoire français et le territoire indien ou entre les aldées enclavées et le chef-lieu se transforme en une véritable aventure à l’issue incertaine. A partir de septembre 1953, les colis postaux destinés à Pondichéry sont retenus à Madras et les destinataires de paquets provenant des territoires français doivent obtenir du gouvernement indien une licence d’importation. Les protestations des autorités françaises contre cette « violation flagrante du principe de liberté de transit consacré par l’article 32 de la convention postale universelle (Congrès de Bruxelles, 1952) »[3] se heurtent à une fin de non-recevoir. En novembre 1953, Delhi fait connaître son intention de ne pas proroger la convention en vertu de laquelle la centrale de Metur, sur la Kaveri, fournit depuis 1937 de l’électricité à Pondichéry et Karikal. Le courant est effectivement coupé le 2 janvier 1954. La situation n’est pas dramatique dans la ville de Pondichéry, alimentée par la centrale thermique Sainte-Élisabeth, inaugurée en 1952. En revanche, l’Inde refusant que des câbles traversent son territoire, les agriculteurs des aldées enclavées ne peuvent plus utiliser leurs pompes électriques. Les livraisons de pétrole, coton, fruits, légumes, riz, etc., et les relations postales sont totalement interrompues en avril 1954. A partir du 19 avril, un laissez-passer du consul de l’Inde est nécessaire pour aller d’une aldée française à une autre : il coûte une roupie, doit être renouvelé à chaque trajet et sa délivrance peut prendre plusieurs jours. Coupés du chef-lieu, les habitants des aldées sont de plus livrés aux bandes de « patriotes » qui, sous la direction de Dadala, un déserteur du corps français des cipayes, entretiennent une insécurité permanente. Le gouvernement indien fait donc « monter la pression, progressivement dans le sens d’un étouffement tranquille des petits établissements, en utilisant une large gamme de moyens de coercition, à l’exclusion de l’option militaire, et encore faut-il ici nuancer fortement l’attachement affiché au principe de la non-violence »[4].

Le renforcement du blocus est d’autant moins justifié aux yeux des Français que, pour couper court aux critiques indiennes, le commissaire de la République Ménard a entrepris, fin 1952, de combattre la contrebande, notamment celle de l’or, provoquant la colère de Goubert au moment où son patriotisme vacille. Le député redoute en effet que Paris ne finisse par lâcher les comptoirs, en raison du coût de leur approvisionnement : le riz vient d’Indochine, le coton du Pakistan et le pétrole de Djibouti. Ménard élabore même un plan de ravitaillement de Pondichéry par le porte-avions Arromanches, preuve de la gravité de la situation à partir du mois de mai 1954. A Pondichéry même, les ressources manquent. Le fonds de réserve, qui était de 4 millions de roupies avant le blocus, étant épuisé, Paris devra, en mars 1954, avancer une somme d’un crore[5] et demi de roupies. Par ailleurs, si le problème des comptoirs envenime les relations franco-indiennes, il nuit à l’image de la France en Asie du Sud et dans le monde afro-asiatique : Ceylan, par exemple, s’associe à la lutte anticolonialiste de l’Union indienne et interrompt ses livraisons à Pondichéry et Karikal. Les propos de Georges Bidault et de Louis Jacquinot, ministre de la France d’outre-mer, qui, en janvier 1954, laissent entendre à Paquirissamypoullé, sénateur-maire de Karikal, que la France doit envisager un départ honorable, ne peuvent qu’inquiéter Goubert.

En réalité, la politique de Paris est hésitante et fort peu lisible. Quelques jours après avoir inquiété les partisans de la France, Louis Jacquinot donne des consignes de fermeté à Ménard, qui, dès le mois de mars, interdit les manifestations antifrançaises. Le ministère ordonne également l’envoi de renforts de Saigon, ce qui entraîne une vive protestation indienne, et envisage même d’exercer des pressions sur la communauté indienne de Madagascar, en réponse à l’étouffement dont sont victimes les comptoirs. Après Diên Biên Phu et la chute du cabinet Laniel-Bidault, Paris, qui prévoit la perte prochaine des Établissements secondaires, envisage un repli sur Pondichéry, « capable de tenir bon moyennant l’aménagement d’un terrain pour DC3… Somme toute, commente Patrick Pitoëff, pendant deux ans les responsables coloniaux se sont contentés de lâcher du lest et de rêver d’une politique de force en éludant la question de fond, jusqu’aux derniers instants [6]



[1] .Macouas : pêcheurs et bateliers.

[2] Stéphanie Samy, Une histoire singulière. Pondichéry de 1947 à 1954, Mémoire de 3e année Service public, Sciences-Po Bordeaux, 1994-1995, p. 44-45.

[3] S. Samy, Une histoire singulière, op. cit., p. 45.

[4] Patrick Pitoëff, L’Inde française en sursis, 1947-1954, Compagnies et Comptoirs. L’Inde des Français, XVIIe siècle, Société française d’histoire d’outre-mer, Paris, 1991, p. 121.

[5] 1 crore = 10 millions.

[6] P. Pitoëff, L’Inde française en sursis, op. cit., p. 122.

 

IL VAUT MIEUX PARTIR AVEC LE SOURIRE 
[QU’]AVEC UN COUP DE PIED DANS LE…

Goubert, que la répression de la contrebande prive de sa poule aux œufs d’or, est par ailleurs inquiété par la justice française, qui l’inculpe pour fraude fiscale. Sentant le vent tourner, il passe en territoire indien, dans la nuit du 25 au 26 mars 1954 : « Entre la prison et l’Union indienne, il a choisi l’Union indienne », résumera un observateur. A partir du territoire indien, il se lance, avec le soutien de notables et de propriétaires fonciers des hautes castes, dans une politique de grignotage, qui a pour but de soustraire une à une les communes rurales à la souveraineté française. Le 27 mars, il déclenche une action de grande ampleur dans les communes de Bahour, Oulgaret et Nettapacom. Le 31, le drapeau indien est hissé sur le poste de police de Nettapacom, première commune, après Chandernagor, à échapper de fait à la souveraineté française. Goubert en fait sa capitale. Sept villages de la commune de Bahour, peuplés de 10 000 habitants environ, sont occupés par les nationalistes, le 3 avril, et trois autres deux jours plus tard. Le 6 avril, la commune de Tiroubouvané tombe non pas aux mains de Goubert, mais de son rival, le leader communiste Subbiah, qui anime un mouvement populaire. Les deux factions ne tardent d’ailleurs pas à s’affronter. Le parti du Congrès accorde sa préférence à Goubert, qui, le 17 mai, crée à Nettapacom un conseil de libération de l’Inde française, chargé d’administrer les communes libérées, et un conseil exécutif de trois membres, dont il prend la tête. Le Parti socialiste est transformé en Congrès de libération de l’Inde française.

Il est difficile de dire si les populations rurales ont collaboré à ces « libérations » ou les ont subies. Épuisées par l’isolement et le blocus, elles ont pu accepter le merger comme un moindre mal ou une ultime et inéluctable épreuve. Il semble toutefois que quelques résistances se soient manifestées : le 1er mai, près de Settipett, un affrontement entre la police indienne et 200 Franco-Indiens fait plusieurs blessés parmi ces derniers. La situation est plus grave encore à Yanaon et Mahé, qui sont respectivement évacués les 13 juin et 16 juillet 1954. La « libération » de Yanaon fut notamment « une véritable agression militaire ». Peu après, des mitrailleuses sont installées devant la grosse bourgade française de Bahour, tandis que la presse indienne accuse faussement les Français de creuser des tranchées[1]. Le 22 juillet, Dadala lance une offensive contre Bahour : les cipayes ripostent, faisant un mort et des blessés. Le 30 juillet, Monseigneur Colas, archevêque de Pondichéry, écrit au Révérend Père H. Prouvost, des Missions étrangères de Paris, que « les bandes de la “libération” font un travail malpropre peut-être, mais qui prend des proportions dangereuses » :

 

« Je vous demande de me rendre, ainsi qu’à l’Inde française un grand service. Voulez-vous le plus tôt possible aller voir M. Buron… veuillez lui dire ce que pense le vieil archevêque de Pondichéry.

« Comme je l’ai dit en 1950 à Monsieur Robert Schuman, la France ne peut plus conserver ses établissements dans l’Inde. Il vaut mieux partir avec le sourire, avec quelques avantages pour l’influence française, que de partir avec un coup de pied dans le… »[2]

 

Chargé d’une mission en avril, Tézenas du Montcel, reconnaissait dans un rapport au ministre de la France d’outre-mer que le blocus finirait par avoir raison de la résistance de la population et du gouvernement : « Il faut avoir le courage de ne pas se cacher la vérité, si désagréable soit-elle : nous n’avons pas actuellement les moyens de faire échec à la volonté bien arrêtée de l’Inde d’asphyxier nos Établissements. Tout au plus pouvons-nous espérer un sursis […] Nous devons donc […] admettre le principe de l’intégration […] condition sine qua non que posera l’Inde à l’ouverture de toute négociation. Nos efforts doivent tendre à obtenir une intégration à terme, aussi lente et aussi progressive que possible, et certaines garanties assurant la pérennité […] de l’influence française. »[3]



[1] P. Pitoëff, L’Inde française en sursis, op. cit., p. 122.

[2] Reproduit par G. Chaffard, Les carnets secrets de la décolonisation, Paris, Calmann-Lévy, 1965, p. 248-249.

[3] Ibid., p. 225.

 

DÉNOUEMENT

 

Les négociations n’ont pas cessé pendant ces événements douloureux[1]. L’arrivée au pouvoir de Pierre Mendès France et la signature des accords de Genève les relancent. Comprenant que l’abandon de l’Indochine sonne le glas de l’Inde française, beaucoup de pro-Français tournent leur veste alors qu’il est encore temps et se rallient aux partisans du merger. Le 30 juillet, Mendès France charge l’ambassadeur Ostrorog de transmettre à Nehru les propositions suivantes :

-       le transfert de facto aura lieu avant le transfert de jure ;

-       les intérêts économiques et culturels français seront sauvegardés ;

-       le gouvernement indien prendra en charge les « territoires perdus », c’est-à-dire occupés par les partisans de Dadala, Subbiah et Goubert ;

-       la France renonce au référendum ;

-       l’assemblée représentative et les assemblées municipales se réuniront en congrès pour se prononcer sur le transfert de facto et sur ses conditions ;

-       en cas de vote favorable à la cession, elle aura lieu immédiatement ;

-       ce n’est qu’après qu’un traité sera élaboré, signé par les deux gouvernements et soumis à la ratification des Parlements,

-       pendant les négociations, les autorités indiennes relâcheront le blocus.

 

Le 7 août, Nehru donne son accord à une négociation sur ces bases. Aussitôt, les livraisons en provenance de l’Union indienne reprennent et l’agitation cesse. A Paris, l’Assemblée nationale approuve la démarche du gouvernement, malgré une vive opposition des gaullistes et de la droite, qui dénoncent une violation de la constitution, laquelle prévoit une consultation des populations concernées. Le ministre de la France d’outre-mer, Robert Buron, qui répond que les élus exprimeront la volonté populaire, est interrompu par les cris de forfaiture.

Ces événements provoquent un vent de panique à Pondichéry parmi les derniers fidèles de la France. Comprenant que le merger est désormais inévitable, ils se resserrent autour de quelques revendications, telles que la double nationalité pour les Franco-Indiens, le respect de leurs particularismes culturels, le maintien des salaires et la sauvegarde des avantages sociaux accordés par la France à ses ressortissants. Les accords franco-indiens du 11 octobre leur donnent satisfaction, sauf sur la double nationalité.

Le congrès des élus a lieu le 18 octobre à Kijéour, à plus de 20 km de Pondichéry, dans un hangar construit à cheval sur la frontière. Cette subtilité permet aux goubertistes de prendre part au vote sans risquer d’être arrêtés par les gendarmes français. Par 170 voix contre 8, le Congrès se prononce en faveur des accords du 11 octobre et du transfert de souveraineté. Le 1er novembre, le drapeau indien flotte sur Pondichéry. En France, l’événement passe presque inaperçu : sans doute les événements qui ont lieu en Algérie le même jour revêtent-ils une autre importance. En Inde, le transfert, obtenu à moindres frais, est un succès pour Nehru.

Le traité de cession de Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon est signé le 28 mai 1956 par le comte Ostrorog et Jawaharlal Nehru en personne. La loi portant ratification est déposée sur le bureau de l’Assemblée nationale dès le 2 août. Mais le texte, approuvé par la commission des Affaires étrangères, n’est pas discuté. Le « lobby pondichérien » aurait en effet gagné à sa cause 350 députés. L’un des adversaires du traité, Arthur Annasse, demande qu’il soit amendé de telle sorte que les Français de l’Inde conservent leur traitements et avantages sociaux et bénéficient de la double nationalité. De nombreux députés refusent la ratification parce que, les populations n’ayant pas été consultées, le transfert de facto est, à leurs yeux, illégal. De Gaulle, revenu au pouvoir, en même temps qu’il rassure les pieds-noirs d’Algérie, promet également, en souvenir du ralliement précoce des comptoirs à la France libre, de ne pas faire ratifier le traité du 29 mai 1956. Pourtant, après l’expulsion des Portugais de Goa en décembre 1961 et les accords d’Évian sur l’Algérie, la ratification ne peut plus être repoussée. Elle est obtenue en août 1962. Conformément à une clause du traité, près de 5 000 chefs de famille optent pour la nationalité française entre le 16 août 1962 et le 15 février 1963. Ils sont à l’origine de la communauté des Franco-Pondichériens, dont près de 10 000 membres vivent encore dans l’ancienne capitale de Dupleix et 20 à 30 000 en France.

En 1947, Maurice Schumann aurait, selon Philippe Decraene, « demandé aux Indiens de différer le règlement définitif de l’affaire des comptoirs en le reportant après la fin de la guerre d’Indochine et après l’élaboration d’un statut politique pour les États qui seraient les héritiers de l’Indochine française. On a accédé à ma demande »[2], conclut Maurice Schumann. En réalité, les Indiens ont manifesté, à partir de 1949, une certaine impatience et n’ont pas hésité à recourir à la pression et à la force pour parvenir à leur fins dans les meilleurs délais, employant « des moyens que les règles internationales mettaient au ban […] tel que l’étranglement d’un petit pays tranquille par des barbelés, par des coupures de courant, toutes sortes de brimades »[3]. Ces « brimades » ont pu saper le moral des populations, miner l’ardeur des pro-Français et déterminer le revirement de quelques notables, conscients que la France finirait par renoncer et qu’il était de leur intérêt de rallier l’Inde, plutôt que d’être mis devant le fait accompli. Elles n’ont en revanche pas fait céder la France, qui avait les moyens de se maintenir à Pondichéry, mais n’avait plus de raison de le faire après la perte de l’Indochine. Le blocus n’étant préjudiciable qu’aux aldées enclavées et la population n’ayant jamais manifesté la moindre hostilité aux Français, au point qu’André Ménard pouvait se promener paisiblement dans le bazar le jour où Goubert appelait à manifester contre lui[4], c’est dans la cuvette de Diên Biên Phu et à Genève que le sort des comptoirs a été scellé, plus que dans le réduit pondichérien cadenassé par les patriotes indiens.

 



[1] Le gouvernement Laniel-Bidault propose le 16 avril 1954 « la recherche d’un arrangement », ce à quoi Nehru souscrit « avec joie » le 23. La négociation s’ouvre à Paris le 14 mai entre R. K. Nehru, ministre des Affaires étrangères et neveu du Pandit, et Guy de La Tournelle, directeur des Affaires politiques au Quai d’Orsay. Le ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, et son secrétaire d’État, Maurice Schumann, sont alors accaparés par la Conférence de Genève et les conséquences du désastre de Diên Biên Phu. Bien que la France ait intérêt à ménager l’Inde, qui pourrait être appelée à jouer un rôle dans le règlement du conflit indochinois, et malgré les gestes de bonne volonté de Delhi, qui suspend les visas et rétablit les livraisons de pétrole, la négociation est un long dialogue de sourds. R. K. Nehru, fort du ralliement de Goubert, qui prouve à ses yeux que la France ne dispose plus d’aucun soutien populaire, est hostile au référendum, mais serait disposé à en admettre le principe si les services de la police et de la justice étaient préalablement placés sous le contrôle de l’Inde. Cette exigence est inadmissible aux yeux de De La Tournelle et de Jacquinot, qui, favorables à un condominium, proposent l’établissement d’un régime provisoire associant des fonctionnaires indiens à l’administration des Établissements. Durant cette période transitoire, serait élaboré un projet de traité d’intégration dans le respect des intérêts matériels et culturels de la France et des habitants. Il serait ratifié après consultation de la population. Le refus de R.K. Nehru, qui exige le transfert immédiat des services de Police et Justice, provoque la suspension des négociations le 4 juin.

[2] Philippe Decraene, L’opinion française et la cession des comptoirs, Trois siècles de présence française en Inde, Notes africaines, asiatiques et caraïbes, Paris, CHEAM, 1994, p. 178.

[3] Interview du dernier gouverneur de Pondichéry, André Ménard, réalisée par Patrick Pitoëff, le 30 août 1985, reproduite en annexe de l’article de Patrick Pitoëff, L’Inde en sursis, op. cit., p. 128.

[4] Ibid.