Blue Flower

ACTE III

SCÈNE I.

(La chaumière s’est transformée en maison princière – Sur le seuil, Sandiramadi rapièce les vêtements de sa maîtresse – Elle est seule – Aussi se parle-t-elle tout en cousant)

Sandiramadi : Quand recouvrerons-nous la splendeur passée me demande toujours mon fils. Oh, Siva mets-moi donc en mesure de lui répondre. N’as-tu pas fini de nous éprouver ? Je souffre de corps et d’âme. Levée avant le jour je me couche bien tard dans la nuit. Chez moi la dernière des servantes se reposait de temps à autre. J’étais toujours étendue sur mon divan entourée de suivantes qui s’empressaient à me rendre heureuse. Mes mains n’avaient soulevé aucun poids lourd. Je passais mon temps en causeries et en chants.

Quel contraste avec la vie que je mène ici. Le forçat pâlirait d’effroi à la vue de mon travail.

A ce dur labeur je trouverais un dédommagement si je ne vivais séparée de mon mari. Je me réfugierais dans ses bras. Il sécherait mes larmes sous ses baisers. Il me réchaufferait le cœur. Hélas je ne sais où il est, ce qu’il éprouve. Il n’est certainement pas dans ce village sans quoi il n’aurait pas manqué de m’apporter le réconfort de sa présence.

Si du moins mon fils ne connaissait pas les rigueurs de l’existence, je m’abstiendrai de me plaindre.

Hélas il se lève avec le soleil pour travailler jusqu’au crépuscule. Il lui faut matin et soir aller, en compagnie des enfants quérir des branches d’arbres ; sans compter les nombreuses courses qu’il accomplit, les insultes qu’il essuie, les taloches qu’il reçoit.

Et pour prix de ses peines, il ne mange pas à sa faim ; le riz lui est chichement mesuré. Il a beaucoup maigri mon enfant. Mais il tarde à  venir. L’heure s’écoule. Lui serait-il arrivé quelque accident ? N’écoutant que son courage se serait-il aventuré plus loin que ses camarades ? Oh mon Dieu faites qu’il me revienne sain et sauf. (Elle voit venir les compagnons de son enfant) Mais quoi mon enfant n’est pas parmi eux.

Elle court vers eux : Enfants dites-moi où est Loguidassa ?

Le plus grand d’entre eux – Maman, malgré nos conseils il s’est aventuré loin de nous ; il a été mordu par un serpent. Il a expiré dans nos bras. Nous l’avons déposé au pied d’un grand arbre. Nous l’avons recouvert de branches et de feuilles pour qu’il ne soit dévoré par un tigre ou un lion.

Sandiramadi : Ainsi mon fils est mort ; je ne peux courir au lieu où il est déposé. Je dois garder la maison et mon maître n’est pas de retour. Il est mort et je suis encore vivante !

Seigneur, veuillez m’autoriser à sortir pour quelques heures. Mon fils est mort, mordu par un serpent.

Socca : Il te faut toujours sortir. Et ton travail ? Me faudra-t-il le faire moi ton maître ! L’enfant est mort ? Mais c’est naturel. Quel besoin te presse à aller si vite vers un mort ? Tu ne vas pas le ressusciter. Ecoute, tu sortiras après notre dîner. En outre, ne tarde pas trop. Allons sers-nous. Au surplus si tu as perdu ton fils, nous avons perdu notre argent.

SCÈNE II.

Le palais de Vissouvamithrar , c’est-à-dire de Arisandira.

Vadishtar : Vissouva, tu n’arriveras pas à tes fins.

Vissouvamithrar : Quelle erreur de jugement est la tienne. Je suis tout près de remporter la victoire. Le caractère de la mère fléchit. Elle regrette parfois de n’avoir pas poussé son mari à mentir pour rentrer en possession du royaume. Mais elle a souffert ce que nul misérable n’a éprouvé jusqu’à présent : Elle pleure son enfant.

Vadishtar : Vissouva, qu’as-tu fait ?

Vissouvamithrar : J’ai envoyé un serpent pour le mordre.

Vadishtar : Tu t’illustres par d’indignes procédés.

Vissouvamithrar : Que voilà un jugement osé ! Je n’ai pas à me justifier à tes yeux. Nous allons voir qui aura le dessus. Je te dis que Sandiramadi a déjà un pied sur la route du mal.

Vadishtar : Cela n’est pas vrai. Ne t’illusionne pas leur cœur est invulnérable au vice. Ils ont fait le sacrifice de leurs richesses, de leur enfant, ils feraient celui de leur vie et tout cela pour le triomphe de Siva, de la vérité.

Ils ne tenaient qu’à eux de continuer à jouir des douceurs de l’existence sans recourir à un mensonge : ils n’avaient qu’à se rendre chez Madidayane, beau-père de Arisandira.

Vissouvamithrar : Tu te trompes. Ils savent que je les poursuis d’une haine implacable. Ils ne pouvaient, sans profit pour personne, attirer ma colère sur ce roi.

Vadishtar : Tu rapportes toutes leurs actions à des considérations d’intérêt, alors qu’ils t’ont déjà donné la mesure de leur courage, de leur vertu, de leur constance dans la pratique de celle-ci.

Vissouvamithrar : Tu déchanteras bientôt.

Vadishtar : La lutte touche à sa fin, je crois.

Vissouvamithrar : Ne sois pas pressé car je ne me hâte que lentement.

Vadishtar : Je suppose que tu ne comptes point mettre mal en point le roi Madidayane.

Vissouvamithrar : Cela dépend de ses actes. Pour le moment il est à la recherche de sa fille et de son beau-fils. Pour peu qu’il les aide il sentira ma puissance. Mais je crois que Arisandira capitulera avant peu.

Vadishtar : Que la défaite te sera rude !

Vissouvamithrar : Moi perdre la partie ? Nous verrons. Car je suis sûr qu’elle fera tout pour rendre les derniers devoirs à son cher fils.

Vadishtar : Oui nous verrons.



SCÈNE III

Palais de Madidayane

Madidayane (père de Sandiramadi) : J’apprends que mon gendre n’est plus roi. Sais-tu quelque chose là-dessus ?

Le Ministre : Il paraît que le rischi Vissouvamithrar règne a sa place. Arisandira, sa femme et son enfant vont de village en village et vivent des libéralités d’autrui.

Madidayane : Que ne sont-ils venus ici ? Mon royaume n’est-il pas le leur ? Je ne m’explique pas leurs actes. Ils ont perdu leur empire ; mais par quelles conjectures ?

Appelle notre devin.

Swami, pouvez-vous dire le pourquoi des misères de Arisandira ?

Le devin : Majesté, Vissouvamithrar le poursuit de sa haine. Laissez-le se débattre avec lui. Si vous courez à son aide, malheur à vous.

Madidayane : Je serais insensible aux souffrances de mes enfants ! Je craindrais la colère des rischis portés vers le mal ! Non, appelle le second ministre. Nous irons lui et moi à la recherche de Sandiramadi, de son mari et de son enfant.

SCÈNE IV.

La mère a retrouvé l’enfant où il était déposé (Lisière de la forêt).

Sandiramadi : Mon fils est mort. Ses mains sont glacées, glacé tout son corps. Tu pensais pouvoir me revoir à ton retour, t’amuser avec ta mère. Dieu ne l’a pas voulu. Tu es parti pour l’autre monde en me laissant toute seule. C’est toi qui devais me fermer les paupières. C’est toi qui devais m’étendre sur le bûcher pour m’incinérer. O cruelle ironie du sort ! Il me faut, à moi, qui suis ta mère, dresser un bûcher pour brûler ton beau corps.

Hélas ! Jamais plus je ne reverrai tes yeux qui me cherchaient ; jamais plus ton visage ne me sourira. Jamais plus tu ne te suspendras à mon cou.

Je souffrais certes ; mais au milieu de mes souffrances tu étais le phare qui guidait ma raison, qui irradiait mon âme. En ta présence chagrins, douleurs s’envolaient ; le courage me revenait ; les caresses, les câlineries me distillaient le bonheur. Tu étais ma consolation, ma raison de vivre.

O Mon Dieu rendez-moi mon enfant. Loguidassa lève-toi c’est ta mère ; réponds à son appel ! Elle tombe évanouie.

SCÈNE V.

Un rischi surgit.

Le rischi : Je distingue là-bas une forme humaine. Approchons-nous.

Quelle folie ou quelle audace ! Dormir, un enfant entre les bras, près de cette forêt peuplée de fauves ? Mais quoi sa figure est sereine comme celle d’un mort. Hélas le garçon a cessé de vivre. Voyons si la mère respire (il tâte le pouls). Elle est vivante. Eveillons-la. Car ici elle sera dévorée ainsi que son enfant par un animal carnassier. Mais, elle est évanouie. Je ne vois guère de source par ici. Usons de nos prières pour la rappeler à la réalité.

Femme d’où viens-tu ? Où vas-tu ? De quoi est mort ton enfant ? Ton visage respire la majesté. Attends je répondrai moi-même à mes questions. (Il réfléchit) Tu es la femme de Arisandira. Vissouvamithrar te persécute. Tes peines touchent à leur fin. Tiens, ferme les yeux. Je te transporterai toi et ton enfant rapidement vers le lieu de crémation.

SCÈNE VI.

Lieu de crémation

Le surveillant de ce lieu et Sandiramadi

Le surveillant : Comment as-tu pu entrer dans ce lieu ? Serais-tu une voleuse, puisque tu as pu tromper ma vigilance ? Heureusement que je t’ai aperçue sans quoi mon maître m’eut tancé d’importance, selon son  habitude. Ah ! C’est ton fils ?

Que lui est-il donc arrivé ? Il a dû être beau. Il a un visage de roi. Moi aussi, j’avais un fils qui devait être du même âge que celui-ci. Je ne sais ce qu’il est devenu. Oui, oui, je comprends ta douleur. Mais que veux-tu, la consigne est la consigne. Tu dois un droit d’entrée. Il n’est pas élevé. Ce n’est que six caches. Tu dois en outre un quart de litre de riz. Mère, à quoi bon pleurer ? Paie ce que tu me dois et je t’aiderai à dresser un bûcher pour ton fils.

Sandiramadi : Je n’ai rien sur moi.

Le surveillant : Mère, il ne faut point mentir.

Sandiramadi : Seriez-vous sans pitié pour une mère qui pleure son fils ?

Le surveillant : Je ne connais que mon devoir.

Sandiramadi : Je n’ai plus qu’à m’en aller ?

Le surveillant : Femme je compatis à ta douleur. Je renonce a ce que tu me dois, c’est-à-dire au quart de litre de riz. Mais paie-moi le droit d’entrée. Car je ne peux mentir à mon maître. C’est ce caractère d’ailleurs qui m’a perdu. Je ne change pas de conduite pour cela.

Sandiramadi : (à part) Il tient un langage qui rappelle celui de mon mari. Mais non, Siva ne l’aurait pas abandonné à tel point.

Le surveillant : Que murmures-tu entre tes dents ?

Sandiramadi : Je réfléchis. Je suis une pauvre vieille femme (à part). Mais il dit qu’il avait un garçon du même âge que le mien. Elle se découvre légèrement le cou (haut). Je n’ai pas une cache.

Le surveillant : Fille, tu te dis pauvre ; mais ta chaîne de mariage me paraît d’un prix inestimable. Est-elle à toi ? Ce sont les reines qui portent pareille chaîne en or sertie de diamants.

Sandiramadi : (à part) De plus en plus, mon esprit se trouble. Aurait-il été roi ? Serait-il mon mari ?

Le surveillant : Fille, réponds à ma question. Comment l’as-tu eue ?

Sandiramadi : (à part) Il n’a aucun intérêt à me questionner là-dessus à moins qu’il ne soit Arisandira.

Le surveillant : Tu gardes le silence.

Sandiramadi : Je frémis de douleur en pensant à mes malheurs. Aurais-je le courage de vous les conter ?

Le surveillant : On se soulage en racontant ses maux.

Sandiramadi : Homme puisque tu y tiens. Ecoute.

Mes parents dispensaient aux autres richesses, honneurs et le reste ; ils régnaient et règnent encore. Dieu merci. Cependant ils n’étaient point heureux faute de progéniture. Ils accablèrent Siva de prières. Celui-ci daigna un jour entendre leurs plaintes. Dix mois après je naissais. Et je naissais mariée. En effet celle chaîne n’est point artificielle, elle m’a été donnée par la nature. Elle n’était visible qu’aux yeux de mon époux. Faut-il que Siva m’abandonne à ce point qu’un paria a pu la voir.

Le surveillant : Sandiramadi, ne t’afflige pas, je suis cet époux, je suis Arisandira. C’est moi qui ayant aperçu cette chaîne de mariage, avais fait à votre père cette remarque désobligeante : Vous voudriez marier une fille qui l’est déjà.

Sandiramadi : O mon Seigneur, en quel état je vous retrouve.

Ils s’embrassent

Arisandira : O mon aimée que nous sommes à plaindre ; qu’as-tu fait de notre fils ? Il est mort. Je croyais qu’il régnerait à ma place. Je ne vivais que pour lui, que dans l’espérance de le voir commander à tout un peuple. (Il le prend et le dorlote)

Sandiramadi : Seigneur, ne pourrions-nous arriver à l’incinérer ?

Arisandira : Hélas, je ne peux rien demander à mon maître. Dire que cet enfant est mon fils ? Mais il me taxera de mensonge et me rouera de coups. Essaie d’apitoyer le tien. Nous ne pouvons mentir.

Sandiramadi : Je ne te le conseille d’ailleurs pas.

Arisandira : Va de suite. Je monterai la garde autour de l’enfant. Hélas. Je ne sais ce qu’ourdit encore ce rischi.

SCÈNE VII.

Palais de Arisandira

Vissouvamithrar : Arisandira a refusé d’élever un bûcher pour son enfant et ce en vue d’éviter un mensonge qui serait resté ignoré des mortels. Voyons jusqu’où ira sa patience. Je commence déjà à désespérer. J’ai perdu la cognée. Je ne jetterai le manche qu’après avoir été jusqu’au bout. Cette cognée est ma conviction en mon succès ; le manche c’est l’acte qui la sert. Appelons le dieu des voleurs. (Ce dieu lui apparaît).

Tu pénétreras chez le roi Cassi (Benarès). Tu enlèveras son enfant qui dort dans la chambre attenante à celle de la reine mère. Tu le feras mourir par asphyxie . Tu le déposeras au bord du fleuve se trouvant à la lisière de la forêt. Il te faut te dépêcher. Mais tu ne le déposeras qu’une fois que Satyakirty aura traversé la forêt.

SCÈNE VIII.

Satyakirty : Je cherche mon maître depuis une semaine. Je ne sais ce qu’il est devenu.

J’ai beau fureter dans les coins et les recoins de la ville mes yeux ne rencontrent ni lui ni sa femme ni son enfant. Oh ! Mon Dieu ce qu’ils doivent souffrir. Séparés, ils se consument dans les larmes. Personne n’est à côté d’eux pour adoucir leurs maux, pour y verser le baume de l’amitié, de la tendresse.

Qui gouverne le monde ? Se gouvernerait-il soi-même ? On le dirait ma foi. Les égoïstes, les envieux, les méchants regorgent de richesses ; les gens dénuées de scrupules, les tyrans ensanglantant le pays, sont plongés dans un océan de plaisirs. Par contre les honnêtes, les justes, ont pour compagnons des maux sans nombre.

Bien plus ; le méchant triomphe du bon ; le malhonnête se moque du sage ; l’injuste écrase le juste. Où est l’action de Siva en tout cela ?

Cette vie ne serait-elle qu’un voyage dont le terme est le ciel ou l’enfer, ou bien la récompense des actions accomplies dans nos précédents avatars ? Dans ce dernier cas comment s’expliquer la première naissance de l’homme. La théorie de la métempsycose est donc à écarter.

Celle des peines et des récompenses dans l’au-delà est bien fragile. Car si nous étions l’œuvre de Siva, la perfection serait notre essence.

Mais ne cherchons pas à pénétrer le secret de Bhrama. Remettons-nous à la recherche de notre maître. O Mon Dieu pouvez-vous rester insensible aux souffrances de Sandiramadi, la bonté même.

Où irai-je pour les trouver ? Mes forces sont à bout. Je vais me reposer au cimetière. Aucun bruit ne viendra me troubler. Au reste, ce cimetière est à quelques centaines de mètres d’ici.

SCÈNE IX.

Sandiramadi entre chez son maître bien tard vers onze heures.

Socca : Tu en prends à ton aise. A quelle heure vas-tu enlever le couvert ? As-tu donné la nourriture aux vaches ? Penses-tu qu’elles doivent attendre ton bon plaisir ?

Tu pleures ? Serais-tu folle ? Aurai-je jeté mon argent à la mer.

Sandiramadi : Seigneur, ayez pitié d’une mère qui pleure son fils. Je n’ai pu l’incinérer. Je ne pouvais payer la taxe due en pareille occasion.

Socca : Ah ! Je te comprends tu voudrais me fléchir par les pleurs. Tu te trompes. Je ne me prêterai pas en effet à ta comédie. Tu ne peux dresser un bûcher pour ton fils ? Abandonne-le dans une forêt. Qu’on brûle un cadavre ou qu’il devienne la proie des vautours cela importe peu. Retourne si tu veux à ton enfant. Mais sois ici au lever du soleil. N’oublie pas de donner à manger aux vaches.

SCÈNE X

(Palais du roi – Celui-ci est dans sa chambre le ministre y entre en même temps que la reine)

La Reine Cassi : Où est mon fils ? Qui l’a emporté ? Il ne s’en allait jamais sans venir m’embrasser. Nous avons mes suivantes et moi, fait par trois fois le tour de nos chambres nous ne l’avons pas trouvé. Seigneur rendez-moi mon enfant, mon bijou, ma richesse, ma tendresse, ma vie.

Le Roi Cassi : Bien-aimée nous retrouverons notre enfant. Ne pleure pas ainsi.

La Reine Cassi : Ne pas pleurer alors qu’on a perdu son enfant ?

Le Roi Cassi : Ministre fais battre les alentours du palais pour qu’on le retrouve.

Le Ministre : Je l’ai déjà fait.

Le Roi Cassi : Donne ordre de m’amener les gardes . Quelqu’un est-il arrivé, cette nuit ?

Un cipaye : Personne. J’ai trouvé toutes les portes fermées.

Le Roi Cassi : Il serait disparu mystérieusement.

Le Ministre : On aurait plutôt opéré de cette façon.

Le Roi : Mais non, cela n’est point possible. On n’emporte pas un enfant sans réveiller quiconque. C’est l’enfant lui même qui sera sorti et se sera trompé de chemin. Ils ne sont pas revenus encore, ceux qui sont allés à la recherche de…

Le Ministre : Les voici. (des cipayes rentrent.)

Le Roi Cassi (s’adressant à eux). Alors vous n’avez rien trouvé.

Le caporal : Rien Majesté.

Le Roi Cassi : Vous irez à travers la ville. Faites tous vos efforts pour retrouver mon enfant. Je vous récompenserai largement. Allons qu’on se dépêche. Ah ! si je trouvais ce Satyakirty, il m’aiderait à éclaircir cette affaire mystérieuse.

SCÈNE XI.

(Lieu de crémation)

Satyakirty : J’arrive ici pour me reposer et ô bonheur je vous y trouve. Mes yeux vous cherchaient depuis notre séparation.

Arisandira : Pourquoi t’attaches-tu à nos pas ? Laisse-nous nous débattre seuls dans le malheur. Tu me peines en partageant nos maux.

Satyakirty : Majesté ne dites pas cela, ça me fend le cœur. Mais qu’est ceci ?

Arisandira : C’est notre fils.

Satyakirty : Notre fils ? Siva ! Siva ! Où est la justice ? Tu laisses Vissouvamithrar accomplir de pareils forfaits. Pour moi c’est lui qui est l’auteur de la mort de l’enfant. Il veut coûte que coûte arriver à ses fins, le cruel ?

Arisandira : Il en sera pour ses efforts.

Satyakirty : Jusqu’où le laissera-t-on aller ? Il est mort notre fils ! Il ne retient plus ses pleurs.

SCÈNE XII.

(Palais de Madidayane)

Madidayane (Père de Sandiramadi) : Enfin nous voilà arrivés à la ville où réside ma fille. Cette ville est si vaste. Je ne sais où je pourrai la trouver. N’y aurait-il personne qui puisse nous renseigner à ce sujet ?

Le ministre : Ils ne se sont sans doute pas fait connaître.

Madidayane : Certes, mais ne pourrait-on savoir si des étrangers à la ville ne sont pas arrivés, il y a quelques mois.

Le ministre : Il en arrive tant !

Madidayane : Quoi ! nous abandonnerions notre projet ! Mais nous sommes près du port. Serait-il dit que nous y échouerons ? Cherchons. Il est difficile de réaliser notre but mais non impossible. Toi tu iras d’un côté. Et moi d’un autre. Et le soir nous nous retrouverons à la pagode de cette ville.

Le ministre : Majesté prenons des forces ; nous en aurons besoin pour effectuer la tournée que nous nous proposons de faire.

SCÈNE XIII

(Sandiramadi est repartie de la maison de Socca vers la crémation. Elle trouve sur son chemin un enfant.)

Sandiramadi : Qu’est ceci ? Il ressemble à mon enfant comme deux gouttes d’eau. Mon mari aurait-il été obligé d’aller vaquer à d’autres travaux ? Pendant son absence le dieu des cadavres l’aurait-il pris, afin de le dévorer une fois arrivé dans sa demeure ? Siva serait-il intervenu pour l’en empêcher ? Pas de doute c’est mon enfant. Je ne comprends pas comment il peut se trouver ici. Mais tout est possible à ce rischi qui nous en veut. (Elle prend l’enfant, le couvre de baisers. Les cipayes du roi Cassi l’ont aperçue. Ils se rapprochent d’elle à pas rapides) :

Un des cipayes : Ah ! le dieu du hasard nous sert. Nous avons bien fait de venir dans cette forêt. Vois-tu là-bas une femme qui chemine, un enfant dans les bras. Regarde elle le mord au visage. Quelle cruauté se cache sous cette enveloppe féminine !

Mais ma joie est grande. Notre Majesté nous comblera de dons. Courons vers elle de peur qu’elle ne fasse mourir l’enfant.

Scélérate, mangeuse d’enfants, tu mords le fils de notre roi. Nous ne te lâcherons plus. O mon Dieu, elle a fait mourir l’enfant sans doute en lui tordant le cou. Femme meurtrière, tu payeras ce forfait de ta vie.

Sandiramadi : Seigneur, je l’ai trouvé sans vie non loin de là. Je vous donne ma parole de femme que ce que je dis là est vrai.

Le cipaye : Allons, pour qui nous prends tu ? nous t’avons vu mordre l’enfant, maintes fois tu mourras décapitée.

Sandiramadi : Je vous suivrai docilement.

Les cipayes: Oui tu nous suivras mais laisse-nous décharger notre fureur sur toi. (Ils la rouent de coups).

Sandiramadi : Siva, tout cela a-t-il ton assentiment ?

SCÈNE XIV

Lieu de crémation

Arisandira : Quoi, elle m’a dit qu’elle serait de retour au plus tard dans deux heures  ? Lui serait-il arrivé un étourdissement ou bien son maître n’a-t-il pas voulu la lâcher. Serait-elle morte de douleur ? Vissouvamithrar lui a-t-il suscité d’autres peines ? Lui aurait-il ébranlé la raison ? ò mon Satyakirty éclaire-moi. Mes esprits sont prêts à m’abandonner.

Satyakirty : Majesté ne craignez rien. Je viens d’avoir un songe. Il nous annonce la fin de nos malheurs avant que ne se couche la journée qui commence. Le rischi sera confondu.

Arisandira : Satyakirty, je n’aspire pas au trône. Qu’on me rende ma femme et mon fils cela me suffit. Malheureusement le songe est souvent trompeur lorsque surtout il annonce un événement heureux. Où est ma femme à cette minute ? Est-elle vivante ou morte comme mon enfant, loin des siens ?

Satyakirty : Majesté, je me mets de suite à sa  recherche .

Arisandira : Tu ne t’es pas reposé et tu veux courir encore. Que je te cause de peines !

Satyakirty : J’ai confiance en Siva.

Arisandira : Puisse-t-il te rendre heureux !

Arisandira (resté seul) : Serait-ce vrai que nos peines tirent à leur fin ? Je ne l’augure point. Sandiramadi n’est pas revenue vers son enfant. Elle doit se débattre, si elle est encore de ce monde, dans un abîme de douleurs. Et je ne suis pas à côté d’elle ! Le devoir est le devoir. Mais où est elle, où est-elle !

SCÈNE XV.

(Le roi Cassi est assis sur le trône entouré de ministres – Les cipayes lui amènent la coupable).

Le Roi Cassi : C’est donc celle-là qui a volé mon enfant ?

Les cipayes : Majesté, elle l’a tué ; nous l’avons rouée de coups. Nous l’aurions assommée n’était notre crainte de vous déplaire.

Le Roi Cassi : Quoi ! mon fils est mort ? Ministre, annonce la fâcheuse nouvelle à Madame la Reine. Cipayes livrez-la au bourreau, puis se reprenant. Il faudrait l’interroger avant de la condamner.

Plus je regarde l’inculpée plus je la crois incapable d’un pareil forfait. Racontez-moi ce que vous avez vu.

Un des cipayes : Majesté, nous nous sommes dit qu’une voleuse a dû emporter l’enfant dans une forêt où après l’avoir dépouillé elle l’aurait abandonné. Nous nous sommes donc acheminés vers la forêt Kali. Nous avons distingué d’une façon nette que cette femme-ci avait un enfant dans les bras et qu’elle le maltraitait. A notre vue elle tenta de fuir. S’apercevant bientôt qu’elle ne pouvait nous échapper elle a couvert de baisers l’enfant. Tout ceci n’établit-il pas la preuve de sa culpabilité ?

Le Roi Cassi : Femme, défends-toi. Ne crains rien. Parle. Je saurai faire justice.

Sandiramadi : Vous ne me croiriez pas.

Le Roi Cassi : Parle donc.

Sandiramadi : Seigneur décapitez-moi. Je n’ai pas les moyens de me justifier. Les apparences sont contre moi.

Le Roi Cassi : Ministre, je ne crois pas que cette femme ait tué mon enfant,

Le Ministre : Majesté on pourrait dénombrer les étoiles du ciel, évaluer la contenance de la mer, peser le sable du désert, compter les feuilles des arbres des forêts, on ne peut connaître le cœur de la femme.

(Arrive la Reine)

La reine : Pourquoi différez-vous sa mort ? N’ayez pas pitié d’elle. Je la reconnais bien ; c’est elle qui a tué mon enfant. Il faut lui ouvrir le ventre pour voir si elle a des entrailles.

Le Roi Cassi : Remonte à ta chambre. Elle perdra la tête si elle est coupable. Ne t’en inquiète pas. Notre fils sera vengé.

La reine : Seigneur, elle a la physionomie d’un assassin. Il ne faut pas se laisser prendre à ses paroles. La femme est si habile à se disculper.

Le Roi Cassi : Chérie encore une fois regagne ta chambre. Tout ceci ne regarde que moi.

La reine : Seigneur, excusez les insistances d’une mère qui pleure son fils. (Elle s’en va).

Le Roi Cassi (aux cipayes) : Vous avez dit qu’il y avait dans la chambre de l’enfant des traces de pas.

Le caporal : Oui Majesté.

Le Roi Cassi : Elles existent toujours ?

Le caporal : Majesté j’ai donné ordre de ne point entrer dans cette chambre.

Le Roi Cassi : Eh bien voyez si ces traces correspondent aux pieds de la femme que voici.

(Les cipayes se retirent pour vérifier les traces).

Le Ministre et le Roi

Le Roi Cassi : Je la tiens pour innocente jusqu’à preuve du contraire.

Le Ministre : Mais cette preuve nous ne l’aurons pas.

Le Roi Cassi : Si ces traces…

Le Ministre : Elle aura les apparences contre elle voilà tout.

Le Roi Cassi : Pour moi, cela sera une preuve irréfragable.

Un des cipayes : Oui Majesté, ces traces sont celles de ses pieds.

Le Roi Cassi : Alors confiez-la au gardien du cimetière pour qu’il la décapite.

Le Roi Cassi : Je ne suis toujours pas convaincu de sa culpabilité ; Mais si elle est innocente, Brahma la préservera de l’épée du bourreau. Laissons la volonté de Dieu s’accomplir.

Le ministre : A quoi bon s’inquiéter de la vie d’une étrangère. Tout l’accuse.

SCÈNE XVI.

La Pagode de Cassi

Le Roi (beau-père de Arisandira) : Enfin, après les renseignements que j’ai pu recueillir, mon gendre est vidangeur du roi Cassi.

Le ministre : Vidangeur !

Le Roi : Je crois.

Le ministre : Mais allons-y de suite pour le délivrer de cette sujétion.

SCÈNE XVII.

Lieu de crémation.

Arisandira : Tu es partie libre ; tu me reviens les menottes aux mains.

Sandiramadi : Seigneur Vissouvamithrar ne s’est pas désarmé à la vue de nos misères innombrables. Nous subissons outrages sur outrages. Nous buvons le calice jusqu’à la lie. En retournant à la forêt, j’ai rencontré étendu, sans vie, un enfant que j’ai pris pour le mien tant la ressemblance était parfaite. Il paraît que cet enfant est fils du roi Cassi. On m’accuse d’avoir tué cet enfant.

Seigneur il m’est doux de mourir de vos mains. Ne pensez plus à nous. Vivez heureux. Hélas vous ne le pouvez ; vous verserez sans doute des larmes de sang le reste de votre vie. C’est cette pensée qui fait saigner mon cœur. Soyons au-dessus de nos douleurs. Seigneur faites votre devoir.

Arisandira : Je n’y faillirai pas. Je te trancherai la tête puis je me percerai le cœur. Non pas que je craigne les souffrances. Mais je peux quitter le monde où aucun devoir ne me retient. Chérie. Rappelle toute ta force morale puis courbe-toi.

Qu’est ceci mon épée refuse son office. Ou m’accusera de manquer à mon devoir.

Sandiramadi : Seigneur, tout cela provient sans doute de la manœuvre de celui qui nous poursuit. Prions Siva. (Ils prient)….

Maintenant l’épée me tranchera la tête.

Bhrama descend du ciel dans une nuée de lumière. Il s’écrie.

Arrête Arisandira, arrête ! Je te proclame le juste entre les justes. Tu rentreras dans tes biens. Salut vainqueur de Vissouvamithrar. Salut.



FIN