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Guy Sorman, Le génie de l'Inde, (Fayard)

L'Inde est-elle porteuse d'un message universel ? Existerait-il un modèle indien ? Ces questions paraîtraient sans doute surprenantes à bien des Indiens, mais certainement incongrues à beaucoup d'Occidentaux pour lesquels le mot "Inde" déclenche la plupart du temps des clichés de type pavlovien : la plus grande démocratie du monde, mais aussi pays des castes et de l'intouchabilité, de la misère.

 Et pourtant, ce pays ne laisse d'être une énigme et une source de réflexions incontournable. Guy Sorman, qui rappelle le mot de Voltaire : "L'Inde de qui toute la Terre a besoin et qui, seule, n'a besoin de personne", en estimant qu'il demeure particulièrement vrai à notre époque, aborde, dans le Génie indien, ce pays-continent avec une honnêteté intellectuelle qui évite le plus possible les a priori. Car, c'est un défaut bien français d'étiqueter tout un chacun pour éviter de l'écouter véritablement : combien de fois la critique est faite avant la lecture ? Guy Sorman se revendique libéral et cependant il ne promène pas ses convictions comme une grille infaillible d'explication sur le monde qui fait l'objet de son investigation ou comme une solution à tous les problèmes rencontrés. "En économie, écrit-il, l'étatisme a échoué ; nous constatons que le libéralisme n'est pas partout nécessairement efficace et qu'il lui advient de privilégier les forts sans pour autant élever les faibles."

L'auteur, qui a consacré, sur le terrain, une année entière à la préparation de son livre, aborde tous les thèmes qui concernent l'Inde contemporaine : le fonctionnement de cette "harmonieuse anarchie" (selon Gandhi), le système des castes, les religions, l'hindutva, les formes du développement, les limites du libéralisme et les esquisses d'une économie de la dignité

L'Inde est déroutante pour un esprit occidental. Pendant des décennies, les intellectuels et les politiques européens ont été plus ou moins fascinés par les Etats "idéologiques", notamment par l'URSS, puis par la Chine. ; quant à l'Inde, elle ne retenait guère l'attention, si ce n'était pour une condescendante commisération, car son système ne répondait à aucun paradigme reconnu comme "intellectuellement correct". En peu d'années, les données planétaires ont changé : l'empire soviétique s'est effondré sur lui-même et la Chine, devenue adepte du marché, n'a gardé du communisme que les éléments nécessaires à la structuration d'un Etat centralisé. Dans ce contexte, le monde redécouvre une Inde avec des caractéristiques surprenantes : depuis l'indépendance, un demi-siècle, non seulement il n'y a plus de famine, mais la population a atteint le milliard d'habitants, presque un triplement en cinquante ans, et la croissance affiche un taux remarquable de 6% l'an. Tout cela sans révolution, sans dictature, avec un régime démocratique.

Les choix faits par les dirigeants du Congrès au moment de l'indépendance ont conduit à l'instauration d'une politique "brahmano-socialiste", de puissance et de pauvreté : implantation d'une industrie lourde, autarcie et, par voie de conséquence, instauration d'une bureaucratie particulièrement lourde. Dans ces conditions, l'Etat est devenu puissant sur le plan international : l'armée a soutenu plusieurs guerres contre les voisins du pays, Chine et Pakistan, et a maintenant la bombe atomique à sa disposition ; le développement économique a été plus ou moins confisqué par les classes dirigeantes, brahmanes, possédants, entrepreneurs et diplômés, mais la grande masse des ruraux et des laissés pour compte des villes, en général d'origine rurale, est restée à l'écart du progrès (depuis ce qu'on appelle la "révolution verte", cela est moins vrai dans certaines régions). Indicateur implacable : le taux d'analphabétisme est l'un des plus élevés du monde industrialisé.

En 1991, le pays a changé de politique économique. Le pays s'est ouvert aux produits et aux investissements étrangers. Cet appel d'air a conduit à des transformations importantes, comme la croissance en volume d'une classe moyenne dont le pouvoir d'achat, vaguement comparable à celui de l'Européen moyen, et dont le désir consumériste manifeste a pu être satisfait par une abondance de produits apparus sur le marché. Mais si cette libéralisation de l'économie n'a profité qu'à une partie de la population ; elle n'a pas modifié sensiblement le taux d'alphabétisation, elle a, en revanche, apporté un certain sentiment de malaise dans les anciennes classes dirigeantes et même dans les nouvelles, ce qui est certainement à l'origine du développement de l'idéologie de "l'hindutva", que l'on pourrait traduire par "hindouité" avec une consonance fondamentaliste. Quant à la bureaucratie, elle n'a pas disparu : les autorisations administratives se sont allégées, mais ont eu tendance à migrer des services fiscaux vers les nouveaux services de l'environnement. Or un système d'autorisation est toujours un système de lourdeur, de frein et une source de corruption. Mais dans ce contexte, on voit apparaître des expériences passionnantes de développement d'une "économie de la dignité" qui tend à donner aux plus démunis, non pas une assistance qui les maintiendrait dans leur exclusion, mais les moyens de s'insérer dans la vie économique et d'en être des acteurs à part entière.

Guy Sorman a su rencontrer et voir des personnages et des institutions qui permettent de saisir ce qu'est le génie de l'Inde.

C'est tout d'abord une démocratie locale très ancienne qui subsiste encore, dans les communes rurales surtout, avec les panchayats. L'auteur a assisté à une réunion du panchayat de Veerampatinam, une aldée de Pondichéry, un jour où était traitée une affaire d'homicide ; en un quart d'heure l'affaire fut réglée à la satisfaction de toutes les parties ; la justice officielle ne fut pas saisie, et, l'eut-elle été, elle aurait sans doute prononcé un emprisonnement et conduit la famille de la victime dans une procédure longue et coûteuse qui n'aurait apporté aucune véritable réparation. La décision s'applique sans autre coercition pour le coupable que la crainte d'être exclu de sa communauté, ce qui serait bien pire que la prison.

C'est ensuite et surtout un système de castes protecteur et en même temps contraignant pour l'individu, mais qui a certainement permis à l'Inde de résister au totalitarisme et d'échapper à quelque dictature que ce soit ; effectivement, tout gouvernement, depuis la nuit des temps, a trouvé dans ce système une limite à ses ambitions dominatrices. On connaît les inconvénients du système et surtout ses effets pervers pour les hors castes. Il n'empêche que tout Indien est très attaché à sa caste : elle lui permet d'exister socialement. Si les effets pervers existent toujours, ils sont souvent atténués, surtout en milieu urbain. Une politique volontariste de quotas, les réservations, a été mise en place pour permettre l'accès des basses castes à l'enseignement et aux postes administratifs. Les résultats en sont appréciés diversement dans le pays et le système soulève des questions sans fin. Les meilleures intentions ont quelquefois des conséquences opposées à celles pour lesquelles elles ont été prises. L'Etat du Kérala, en 1987, décida d'instaurer un salaire minimum légal pour protéger les plus pauvres contre leur exploitation économique. Les propriétaires ont vite fait leurs calculs : il devenait préférable de transformer les rizières en plantations d'hévéas, qui rapportent autant avec une main d'œuvre beaucoup moins nombreuse. Le nombre de chômeurs parias augmenta immédiatement. Les bonnes intentions d'une politique généreuse ont conduit à l'effet inverse.

La religion donne-t-elle un fondement idéologique au système des castes comme on l'entend souvent dire en Occident ? Cela ne paraît pas évident. Ce système perdure à travers les divers éléments de la mosaïque religieuse que constitue l'Inde. Car l'une des caractéristiques de l'Inde c'est la ferveur du sentiment religieux qui anime les adeptes de croyances différentes : l'hindouisme, l'islam, le sikhisme, le jaïnisme, le bouddhisme, le christianisme et beaucoup d'autres. Un pays où coexistent tant de pratiques, souvent contradictoires, où des violences qui prennent appui sur l'identité religieuse demeurent marginales à son échelle, apporte au monde un message extraordinaire de tolérance vécue. Cette ferveur religieuse s'accompagne de ce qu'on pourrait appeler chez nous d'un sentiment assez peu clérical. Guy Sorman, dans un chapitre consacré à Kabir, rappelle que ce dernier "n'aimait que Dieu et méprisait Ses fonctionnaires". Kabir est une figure emblématique d'une Inde rebelle.

Le génie de l'Inde fait un inventaire vivant de la complexité indienne et ouvre plus de sujets de réflexion et d'approfondissement qu'il n'apporte de solutions toutes faites. L'auteur est, à juste titre, attentif aux solutions de type non gouvernemental qu'un homme comme M.S. Swaminathan, le père de la "révolution verte", promeut dans l'Etat de Pondichéry pour faire accéder les paysans les plus pauvres à une "économie de la dignité". Ce sont les "bio-villages" et la mise à disposition d'internet aux ruraux défavorisés. Cette expérience, sans doute sans précédent, combine l'innovation scientifique, le marché,  l'esprit d'entreprise et la morale de Gandhi. Le plus surprenant, c'est l'actualité et l'universalité du message gandhien comme regard moral porté sur les moyens autant que sur les fins, que nous fait redécouvrir Guy Sorman. L'expérience indienne nous concerne tous.

Ce livre sera bientôt traduit dans plusieurs langues indiennes, dont le tamoul, et l'on peut être certain qu'il nourrira des discussions enflammées, comme le sont souvent les discussions en Inde. Il ne peut laisser indifférent et se doit de faire partie de toute bibliothèque "honnête".

                                                                                          Roland Bouchet