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Eric Deschodt et Jean-Claude Lattès, Le seul amant, (Seuil)

 

Eric Deschodt et Jean-Claude Lattès ont uni talent, savoir historique et imagination pour nous conter dans un long et beau roman une grande aventure presque authentique de traîtrise et de guerre, d'amour et de mort.

L'histoire se déroule en l'an 1495 de l'ère chrétienne, en Inde du Sud, dans le Kérala, à Cochin et à Calicut, deux petits royaumes prospères et concurrents où règnent en "frères" ennemis les rois GodaVarma, personnage bien falot, et le Samorin, plus lucide et plus désintéressé.

Ce roman, que traverse une foule de personnages, s'ouvre  et se referme comme une boucle sur deux êtres hors du commun. Toujours présents, ils sont comme les miroirs du roman. L'un est le brahmane Krishna, confident du roi de Cochin, homme multiple, à la fois espion, astronome, astrologue et devin, un sage omniscient et omnivoyant dont le journal éclairera le lecteur sur les mystères et les non-dits. L'autre est la fascinante danseuse Shobita, celle que l'on dit la plus belle, celle dont la culture et le raffinement rayonnent au-delà du Kérala. Elle est la grande amoureuse que tous les hommes désirent, mais, elle, ne danse que pour son seul dieu.

Tous deux observeront, lucides et sereins, les événements tragiques qui, jusqu'au dénouement, abîment les êtres et les choses autour d'eux ; puis, désabusés, ils s'éloigneront de toute agitation humaine et deviendront, en fusion totale avec le monde "des statues vivantes tendues vers l'éternité" dans un espace où Krishna s'enfermera dans la solitude et le silence tandis que Shobita essaiera, seule, d'être au plus près de Dieu, "son seul amant".

Entre ces deux pôles d'ouverture et de fermeture du roman, des hommes en effet s'agitent : ethnies diverses, castes au nombre de 350, quatre religions : hindous aux 30.000 dieux; juifs, musulmans et chrétiens monothéistes. Tous vivent côte à côte : "une place pour chacun et chacun à sa place". Chacun honore ses dieux, suit ses rites, obéit à ses règles, développe avec profit le commerce du poivre. Des destins collectifs et individuels se rencontrent, se croisent, se mêlent ou s'écartent. Le pays est beau. C'est une sorte d'Eden d'eau et d'arbres, de fleuve et de mer, de soleil aussi et il y fait bon vivre.

De lourdes et menaçantes prédictions viennent cependant troubler cette ardeur ou cette nonchalance à vivre, cette ordonnance harmonieuse. Un meurtre advient, un innocent est empalé. Et ces drames ne sont que les signes avant-coureurs de chocs plus grands encore. Le désastre annoncé viendra, en 1502, d'un ailleurs lointain qui disloquera complètement cette harmonie. Il a nom Vasco de Gama, Albuquerque ou Barbosa, Almeida ou Sequeira, tous capitaines impitoyables, oppresseurs cupides, amoraux et cruels. Ils viennent "pour les épices et les chrétiens" et poussés par leur convoitise, leur volonté de conquête et un prosélytisme effréné. Ils volent, pillent, torturent, mutilent et décapitent tous ces pauvres gens, de toute confession, y compris les chrétiens, au nom du pape de Rome.

 Et cette invasion qui sera la fin d'un monde révèlera ce que chacun porte en soi de lâcheté et de courage, de générosité et de pusillanimité. Des figures émergeront. Celle admirable d'Ali, poète (les auteurs se sont inspirés du persan Roumi, l'un des plus grands poètes mystiques de tous les temps) et meneur d'hommes, résistant légendaire, dont tous, même les Portugais, chanteront la "geste" ; et cette autre figure, plus ambiguë, de Saül (le juif), d'Hussein (le musulman) ou de Gaspard (le chrétien), le même homme "car pourquoi, dit-il, ne pas adorer le même Dieu de diverses manières ?". Il arrivera, prospérera parmi vainqueurs et vaincus, et sa lucidité servira de conclusion désabusée à cette tragique histoire : "Dans ce monde, nul ne peut  atteindre à la perfection ni au bonheur. L'homme ne peut s'atteler qu'à des tâches dérisoires".

Et comme sa femme, Sarah, le lecteur qui aimera le roman "aura surtout pitié de l'Inde, l'Inde entière, non pas des seuls royaumes de Cochin et de Calicut, mais de tout le pays si vulnérable à une poignée d'intrus..…[il pleurera] la destruction d'une société très ancienne qui respectait toutes les croyances".

Noëlle Deler